CHAPITRE PREMIER
LES DIFFÉRENTS THEATRES PUBLICS
Nous sommes arrivés à une époque où l'histoire de la mise en scène va beaucoup se simplifier. Au xvne siècle, il suffit désormais d'étudier le théâtre à Paris et à Versailles pour en connaître tous les perfectionnements matériels.
A peine Louis XIV commence-t-il à régner par lui-même que souverains et princes d'Europe, hypnotisés par le faste de la cour de Versailles, veulent tous imiter le Roi-Soleil : de même qu'ils adoptent, à son exemple, les perruques et les talons rouges, de même les fêtes à spectacles variés que donne le roi servent de modèle aux cours étrangères. A Paris, le théâtre, qu'a déjà illustré Corneille, va prendre avec Racine et Molière une prépondérance nouvelle et exercer, au point de vue intellectuel, une influence qui ne fera que s'accroître au xvme siècle. A ce moment Voltaire sera le véritable roi de l'Europe, et le goût français, avec Watteau et Boucher, s'implantera partout. Par suite, la construction des théâtres, leur agencement et leur mise en scène seront exactement calqués sur ceux des théâtres parisiens.
A l'époque où nous en sommes, le luxe de la mise en scène n'apparaît encore qu'à la cour; il ne s'introduira sur les théâtres publics qu'avec la création de l'Opéra. Sous Louis XIV, bien que l'un des trois théâtres qui existent à Paris, celui du Marais, s'intitule Théâtre des pièces à machines, l'installation y est encore rudimentàire.
LE THÉÂTRE AU XVIIe SIÈCLE.
Cette salle, où a débuté cl où finira Corneille, est organisée pour les spectacles à grande mise en scène; on y a donné Y Orphée de Chapoton ou la grande journée des machines, succès qui a privé Mazarin de sommeil, et le Timocrate de Thomas Corneille, le plus grand triomphe du siècle, puisque cette tragédie n'a pas moins de quatrevingts représentations de suite. En 1GG0, on y joue la Toison d'or de Pierre Corneille, les Amours de Jupiter et de Séme'lé de l'abbé Boyer, pièce que Louis XIV vient voir en personne et qui lui suggère peut-être l'idée des opéras mythologiques qu'il devait faire composer plus tard par Lulli et Quinault. A ce théâtre aussi fut donnée pour la première fois la Devineresse, la seule pièce d'actualité du temps de Louis XIV qui rattache les drames à sensation de notre temps aux représentations de l'époque précédente, telles que la Guisiade, la lîocheloise et autres adaptations de faits contemporains au théâtre. Les auteurs, Thomas Corneille et de Visé, avaient mis en action l'affaire d'empoisonnement de la Voisin avec l'histoire de ses crimes et de son procès. Ils avaient de la sorte excité la curiosité publique par un à-propos d'autant plus alléchant que leur drame se donnait trois mois avant l'exécution de l'empoisonneuse. Quarante-sept représentations consécutives procurèrent aux deux auteurs des bénéfices considérables1.
Le succès d'une pièce à cette époque ne lui assurait jamais qu'un nombre relativement restreint de représentations. Il fallait continuellement changer le répertoire, parce que le public était peu nombreux : aussi, lorsqu'un théâtre se mettait en frais de machines, il courait grand risque de ne pas rentrer dans ses dépenses. Tel fut le sort du théâtre du Marais, malgré le succès de Timocrate et de la Devineresse. Ne pouvant plus vivre, il fut fermé en 1G73 par un ordre de Louis XIV qui enjoignait à ses acteurs de fusionner avec ceux de Molière, mort quelques mois auparavant.
Les péripéties successives qu'eut à subir le théâtre du grand comique sont intéressantes à suivre. En raison de la personnalité de son chef, peu de vies ont d'ailleurs été autant étudiées que celle de Molière, et à l'aide des recherches multiples auxquelles elle a donné lieu on peut retrouver sur la mise en scène de sa troupe, et sur les milieux où furent produits ses chefs-d'œuvre, des indications qui manquent pour les autres théâtres.
1. Ocspois, le Théâtre en France sous Louis XIV. Paris, iS8(>, p. \ \- \-r
LES DIFFÉRENTS THEATRES PUBLICS
La légende veut que Molière se soit engage dans une troupe par amour. Quoi qu'il en soit de cette assertion, — que nous n'avons pas à discuter, — en 1 643 Molière forme sous le nom de l'Illustre Théâtre une association d'acteurs alors sans notoriété, qu'il installe dans la salle de jeu de paume dite des Mestayers1, sise au bas de la rue Mazarine.
Comme tous les jeux de paume, celte salle était en forme de carré allongé, avec des ouvertures qui la rendaient presque à clairevoie. Pour l'agencer, on prit modèle sur celle du Marais, la plus commodément appropriée à cette époque. Mais l'année suivante, en décembre 1 644?
soit que la troupe de l'Illustre Théâtre se trouvât trop à l'étroit, soit que pressée de dettes elle cherchât à s'installer dans un quartier plus fréquenté du beau monde, elle se transportait dans le jeu de paume de la Croix- No ire, rue des Barres, près du Port-Saint- Paul (actuellement dans le quartier de l'Arsenal).
Cette salle est encore adaptée sur le perpétuel modèle du théâtre du Marais, et l'insuccès y poursuit de nouveau les Illustres Comédiens. Molière est même bientôt emprisonné pour dettes. Délivré peu après, il emmène l'Illustre Théâtre et parcourt la province en tous sens. Partout où il passe, il trouve des salles de jeux de paume2. Un tréteau