‹ Essai sur l'histoire du théâtreChapitre 185 sur 322 · Archives nationales. O · texte numérisé non relu

Archives nationales. O

2. On croyait généralement que des baraquements extérieurs avaient été construits pour loger les acteurs. L'étude que nous avons faite des lieux eux-mêmes nous conduit à une opinion contraire, et les divers détails que nous donnons sur la disposition des pièces d'après l'examen approfondi auquel nous nous sommes livré en 189a au château de Chambord sont indiscutables. Nous en avons eu la preuve de visu, car tous les arrangements pour les représentations de Molière sont encore visibles.

En i(JG(), on joue M. de Pourceaugnac, et en 1G70 le Bourgeois gentilhomme, accompagné de la cérémonie turque, dette cérémonie parut alors aux yeux de tous une satire politique dirigée contre le Grand Turc. Raconter dans quelles circonstances fut inventée cette drôlerie nous initiera aux mœurs théâtrales et à la mise en scène des ballets grotesques qui amusaient tant Louis XIV.

En i66q, le Grand Turc, pour resserrer ses liens d'amitié avec le roi de France, envoya à Paris un ambassadeur, du nom de Suleiman-Aga, plus connu sous celui de Mutaferraea, c'est-à-dire sous le nom de la fonction qu'il remplissait à Constantinople. Pour ne pas faire plus d'honneur à cet envoyé que le Grand Turc n'en faisait à nos ambassadeurs, on prit le parti de le traiter comme le grand vizir traitait nos diplomates et de copier scrupuleusement les usages de la Porte, sans omettre aucun détail. M. de Lionne, qui devait donner audience à l'envoyé, disposa sa maison de Suresnes à l'orientale et se fit luimême Turc pour un instant. Il reçut Suleiman-Aga étendu sur un lit de repos tout resplendissant d'or, le dos appuyé contre des coussins de brocart, tandis que des serviteurs convenablement stylés jouaient le rôle de figurants et que le public était représenté par un groupe de seigneurs et de dames, conviés spécialement à suivre dans une galerie voisine, derrière des portes en glace, tout le détail du spectacle.

A en croire certains mémoires, de Lionne s'aperçut que Suleiman était trop complètement dupe de cette plaisanterie; il fut surtout ému du froissement qu'éprouvait Louis XIV de voir qu'un ambassadeur du Sultan pouvait supposer qu'il n'était qu'un mannequin décoratif et inutile dont un premier ministre gérait toutes les affaires. Toutefois, de Lionne se trompait, et Suleiman n'était pas aussi naïf qu'il le paraissait, car il refusa énergiquement de remettre au secrétaire d'Etal les lettres du Sultan dont il était porteur, déclarant qu'il ne les donnerait jamais qu'au roi lui-même.

Comme Suleiman était venu dans le seul but de remettre les lettres, l'entrevue avait été inutile, et bon gré mal gré il fallut que Louis XIV consentit à recevoir l'ambassadeur. Pour que le cérémonial fût observé jusqu'au bout, de lionne donna une seconde fois audience à Suleiman et lui annonça que Louis XIV daignait l'accueillir. La réception royale eut lieu à Saint-Germain. La route que l'ambassadeur avait à parcourir pour arriver au palais était bordée d'une haie de sold;ils aux gardes cl du

LE THEATRE AU XVIIe SIÈCLE.

régiment du roi. A peine entré, il fut conduit dans une de ces grandes salles magnifiquement décorées où Louis XIV avait l'ail déployer tout l'appareil cl toute la pompe de sa cour. Au fond était élevé le trône, sur lequel il siégeait, portant sur ses vêtements la collection entière des joyaux de la couronne. Suleiman resta très froid devant cette somptuosité qu'on supposait devoir l'éblouir, et comme il se relirait, sa mission terminée, quelques courtisans lui demandant s'il n'avait pas été étonne d'un pareil luxe, il répondit aAec le calme oriental : « Le cheval de mon maître à lui seul porte, aux jours de cérémonie, plus de diamants que n'en possède Louis XIV1. »

Rien ne pouvait blesser davantage le roi que cette indifférence.

Aussi, tout autour de lui, ne cessa-t-on, par courtisanerie, de tourner en ridicule l'ambassadeur, son souverain et ses compatriotes. Quand Louis XIV partit pour Chambord, l'Orient était à la mode, grâce au quasi-insuccès de l'ambassadeur Suleiman. Aussi, soit que Louis XIV ail demandé lui-même à Molière de faire des ballets mauresques, soit que l'idée en soit venue à l'auteur, il demeure acquis à l'histoire que la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme fut la conséquence cl la satire de l'ambassade de Suleiman-Aga. Molière s'était fait mettre au courant des habitudes, des moeurs, du caractère et de la religion des Orientaux par un ancien chargé d'affaires qui avait reconduit Suleiman à Constantinople : M. d'Harvieux.

Ge diplomate raconte dans ses Mémoires qu'il vint plusieurs fois à Auleuil chez Molière pour lui expliquer les épreuves du noviciat chez les derviches : au cours de ces entretiens, le poète recueillit les principaux traits dont il se servit pour composer la scène de la promotion de M. Jourdain à la dignité de muphli2. M. d'Harvieux s'occupa aussi de la confection des costumes avec le tailleur Baraillon3, et il en surveilla si bien l'exécution, qu'ils furent, à l'entendre, merveilleusement imités.

La grande supériorité de Molière fait qu'on s'est occupé sans cesse des représentations qu'il donne devant le roi, tandis qu'on a laisse de côté celles des autres troupes; pourtant l'Hôtel de Bourgogne,

i. Revue d'histoire diplomatique . Année 1888, p. 367. Article de M. Vaudal. Voir aussi les communications faites à M. Paul Mesnard par MM. Schefer et Barbier de Meynard, membres de l'Institut (Molière, édit. des Grands Écrivains, Paris, Hacbette, t. VIII).

■>.. Voir les Mémoires de "VI. d'Harvieux, publics par le P. Labat, t. IV. p. i(> j.

5. Edouard Tbierry, Documents sur le Malade imaginaire. Paris, 1880, p. 96.

LE THEATRE A LA COUK

la Comédie-Italienne, les acteurs espagnols protégés par la et même les marionnettes de Brioché viennent sans cesse à Germain et à Versailles1, il ne faudrail pas, en effet, s'exagé protection que Louis XIV accordait à Molière; car elle ne comportait pas de faveurs bien différentes de eellesqu'il prodiguait aux autres troupes parisiennes2.

Lorsque l'une des troupes vient dans le château où le roi réside, les représentations, quand elles ne constituent pas une des parties de ces grandes fêtes

reine Saintrer la

qui nécessitent de considérables préparatifs, se donnent dans l'une des salles de réception. Car il n'y a pas encore de théâtre dans les châteaux royaux. Vigarani en a construit un provisoire à Saint-Germain en iGGG.

Mais à Versailles, où le roi fixe sa résidence à partir de 1G70, les spectacles ont lieu chaque fois dans des locaux différents. Saint-Simon se plaint dans ses Mémoires" de l'absence salle de spectacle, et ce n'est que vers 1700 qu'une scène fixe fut sur l'emplacement actuel du vestibule de la cour des Princes4.

En-tête de l'édition originale.

d'une établie

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