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Chappuzcau, le Théâtre français. Lyon

2. Règlement du lieutenant de police et correspondance de d'Argenson cités dans E. Despois ; le Théâtre en France sous Louis XII'. Paris, 188G, p. l34, passim.

3. Boursault, Artêmisc et Polia/it/ie. Paris, Guignard, 1670, p. 1-16.

LE THEATRE AU XVIIe SIÈCLE.

isolent certaines personnalités de la masse turbulente des spectateurs du parterre.

C'est ici qu'il nous faut parler de l'habitude si baroque de placer les spectateurs sur la scène, que nous avons vue d'abord au xvie siècle en Allemagne, puis du temps de Shakespeare en Angleterre, et enfin en France à partir d'une époque que nous ne pouvons déterminer'. Certains auteurs ont admis que le succès du Cid en avait été l'occasion en France, parce que pendant plusieurs jours il aurait été impossibles de trouver des places au théâtre, et que, de guerre lasse, un certain nombre de gens, furieux de s'en retourner chez eux sans avoir rien vu, se seraient placés sur la scène malgré les remontrances des comédiens et s'y seraient fortement retranchés. D'autres écrivains, au contraire, ont cru, d'après Tallemant, que cet usage ne datait que de i65o.

Seulement, la mode variant, il fut tantôt de bon ton de se placer en vue sur la scène, tantôt de réserver celte place aux laquais, aux auteurs sans ressources et aux comédiens sans rôles2.

Sous Louis XIV, le premier de ces usages prévalut3, et l'on comprend ce que cette habitude avait de gênant, puisqu'elle rendait impossibles les changements de décors, entravait les mouvements sur le théâtre, et, jointe aux causes que nous avons déjà signalées, contribuait à resserrer les limites dans lesquelles se mouvaient à cette époque la tragédie et la comédie.

En 172D, dans la salle de spectacle que représente Coypel, on voit deux balustrades allant de la rampe jusqu'au fond de la scène. Ces balustrades servent à maintenir les spectateurs de la scène et à les

1. On peut voir (les gravures représentant des individus sur la scène dans Bonnard, le Portrait de Melpomène (série des neuf Muses), et dans le dessin de la Comédie Italienne à VHôtel de Bourgogne, à la bibliothèque de l'Opéra et au cabinet des Estampes à la Bibliothèque nationale, Tb 34, dans un certain nombre d'en-têtes de pièces qui portent pour légende : « A.K.I.O.U. peste soit de la bête, etc »

a. VoirE. Despois, op. ci/. , p . n;, et bibliothèque de l'Arsenal, manuscrits de Courait, lettre de Mondory à Balzac du 18 janvier iG3^ : « La foule a été si grande à nos poites, et notre lieu s'est trouvé si petit, que les recoins du théâtre, qui servoient les autres fois comme de niches aiix pages, ont été des places de faveur pour les cordons-bleus; et la scène y a été d'ordinaire parée de croix de chevalier de l'ordre. » Scarron, Epttre dedicatoire à Guillemette : a L'Hôtel de Bourgogne regorge d'auteurs jusque sur le théâtre, parce qu'ils ne payent rien non plus que ses pages. »

3. Le beau monde ne se plaçait que sur la scène et aux premières loges. Les deuxièmes loges, contrairement à ce qui se passe de nos jours, étaient occupées par un public assez vulgaire que les spectateurs de la scèue ne daignaient même pas lorgner. Voir Mémoires de la Colonie, t. II,

LE PUBLIC, L'ÉCLAIRAGE, LES INCENDIES

empêcher d'en occuper le centre, de façon à laisser au moins un pet il espace aux acteurs.

Au milieu du grand siècle, les balustrades n'existaient certainement ni à l'Hôtel de Bourgogne, ni dans la salle de la rue Mazarine, ni dans celle du Marais.

On a raconté beaucoup d'anecdotes à propos de cet usage.

Un jour, dans une représentation de Rodogune, Mlle Duménil — qui passe pour avoir donné au rôle de Cléopâtre son expression la plus horrible et la plus complète — mit dans ses imprécations une telle énergie, que le parterre tout entier recula, saisi d'un mouvement d'horreur. Au même instant, un vieux militaire des plus élégants, placé sur le théâtre, également pris d'une sorte de délire, se précipita sur l'actrice et lui envoya un coup de poing formidable dans le dos, lui disant : « Va, chienne, à tous les diables! » Mlle Duménil continua sans broncher jusqu'à la fin de l'acte, et après, s'approchant de son brutal interlocuteur, elle lui déclara qu'elle n'avait jamais reçu un éloge plus flatteur1.

Une autre fois, un marquis, voulant faire une farce, logea sur la scène, avant le commencement du spectacle, le plus grand nombre de gens difformes, bossus et bancals, qu'il put ramasser dans les bouges de la capitale. On juge du succès de cette drôlerie lorsque, au lever du rideau, les spectateurs aperçurent une assemblée digne de la Cour des miracles.

Terminons en rappelant qu'aux représentations de la Judith de l'abbé Boyer, les banquettes de la scène étaient occupées par des femmes. « Imaginez-vous, dit Le Sage, deux cents dames assises sur des banquettes où l'on ne voit généralement que des hommes et tenant des mouchoirs étalés sur leurs genoux, pour essuyer leurs yeux dans les endroits touchants! Je me souviens surtout qu'il y avait au quatrième acte une scène où elles fondoient en pleurs et qui à cause de cela fut appelée la scène des mouchoirs. Le parterre, où il y a toujours des rieurs, au lieu de pleurer avec elles, s'égayoil à leurs dépens2. »

Partout s'introduisit l'habitude de placer les spectateurs sur la scène du théâtre à la Comédie-Italienne comme à l'Opéra, où la machinerie aurait dù s'opposer à cet envahissement. Toutefois, pour certaines pièces, on dut faire évacuer la scène, entre autres pour la Me'de'e de

i. Corneille, édit. Marty-Lavaux. Collection des Grands Écrivains, t. IV, p. 208. ■1. I.a T'alisc trouvée, édition des œuvres de Le Sage de 1821, t. XII, p. 33a.

LE THEATRE AU XVIIe SIÈCLE.

Corneille, que la troupe de Molière joua rue Guénégaud. Enfin, lorsque Athalie, en 1716, fut donnée au Théâtre-Français, le coup de théâtre de la fin exigea certainement l'abandon complet des planches par les spectateurs gênants.

Puisque nous parlons du coup de théâtre d'Athqlie, cela nous amène forcément à penser que les auteurs du grand siècle furent contraints par la présence des spectateurs sur la scène à se priver de tout déploiement de figurants et d'effets scéniques lorsqu'ils travaillaient pour un théâtre public; au contraire, composaient-ils une pièce pour la cour ou pour un couvent, ils changeaient immédiatement leurs conceptions'.

On ne peut donc accuser Corneille, Molière et Racine de n'avoir pas innové en matière de mise en scène : les conditions matérielles du théâtre les en empêchaient; leurs contemporains et les usages de l'époque sont les seuls coupables. Si la façon dont ces habitudes étaient établies ne les eût rendues inexpugnables, les grands auteurs du xvne siècle auraient certainement passé outre, et la mise en scène, sous leur influence, se serait depuis longtemps transformée et améliorée2.

Les représentations royales de à Lyon et le Ballet de la Reine

avaient été joués aux lumières dans la salle du Petit-Bourbon. Les ballets royaux continuèrent à se donner le soir, et le Mercure nous apprend qu'en 161 5, au ballet célébré en l'honneur de la sœur de Louis XIII qui allait épouser le roi d'Espagne, « douze cents flambeaux de cire blanche portés par consoles et bras d'argent rendoient une telle clarté que ceux qui étoient entrés pour voir le ballet dès le joui" croyoient qu'il ne fust point encore finy bien qu'ils eussent quasi passé la nuit entière3 ».

Au contraire, jusqu'au milieu du xvn* siècle les représentations des théâtres publics avaient lieu en plein jour4.

Sous Henri IV, les règlements de police prescrivaient qu'elles fussent données à deux heures de l'après-midi; mais peu à peu l'heure en devint

1. T<;moin les pièces à cérémonies de Molière jouées aux fêtes de Versailles ou Athalie composée pour les demoiselles de Saint-Cyr.

•>.. Il est à noter que M. Despois blâme Corneille de n'avoir pas donné plus d'action à ses pièces, disant que de son temps celte habitude n'existait pas comme à l'époque de Molière et de Racine. M. Despois parait ignorer que l'habitude d'occuper la scène existait depuis plus d'un .siècle en Allemagne et en Angleterre. La connaissance de ces circonstances aurait certainement modifié son jugement.

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