Archives nationales, O
L'OPÉRA -COMIQUE
Pendant deux ans, l'Opéra-Comique n'existe plus; en 1720, il reparaît; on ne l'inquiète pas, mais il n'est plus seul de son genre. A son exemple, les Italiens, revenus en France sous le Régent et qui ne jouissent plus à l'Hôtel de Bourgogne de leur vogue d'antan, veulent eux aussi essayer leur chance à la foire en y donnant des pièces à récitatifs et à dialogues chantés en français. Ils s'y installent luxueusement et font de grosses dépenses pour les hahils et les décorations : les affiches placées à la porte de leur salle en avertissent le public avec l'exagération habituelle à leur pays.
Le succès ne les favorise pas : en 1723, ils disparaissent, laissant le champ libre à leur voisin l'Opérâ-Comique. Alors la Comédie-Française s'inquiète de nouveau et renouvelle ses requêtes. Elles sont encore accueillies, et, de par l'autorité, nouvelle défense est faite de jouer la comédie aux acteurs de la foire : ils doivent se restreindre au rôle de marionnettes et de faiseurs de tours. Dans ces circonstances difficiles, le Français, créateur du vaudeville, prouva une fois de plus qu'il était né malin et trouva un moyen assez drôle de continuer à jouer l'opéracomique sans violer les règlements de police. Puisqu'on lui permettait d'être pantin, il le devint. Les acteurs, sans ouvrir la bouche, faisaient des gestes que le public interprétait et accompagnait de paroles chantées sur des airs connus. Les figurants paraissaient alors en scène munis d'un énorme écriteau enroulé autour d'un bâton et sur lequel était écrite en gros caractères la chanson qu'ils auraient dû interpréter ou le dialogue qu'ils auraient dû réciter. Les assistants lisaient et, lorsqu'ils arrivaient aux couplets, ils chantaient ensemble à la place de l'acteur en suivant l'accompagnement de l'orchestre. L'épigramme ou la satire n'en portait pas moins, mais la Comédie-Française n'avait plus lieu de se plaindre puisqu'on n'ouvrait plus la bouche sur le théâtre. Ce procédé .prit le nom de Jeu à la muette ou à l' écriteau. Les pièces étaient généralement de trois actes, et il fallait une certaine agilité aux acteurs dans le déploiement des écriteaux, puisqu'on en déroulait quelquefois jusqu'à cinquante par acte.
La police comprit l'inutilité de ses règlements et surtout le ridicule des réclamations des comédiens royaux, et elle ferma bientôt les yeux sur les essais lyriques du théâtre de la foire. Aussi, en 1728, l'Opéra- Comique avait-t-il repris ses pièces dialoguées, et à partir de cette année il vécut tant bien que mal sans être inquiété.
Cette manière de jouer à la muette fut d'ailleurs renouvelée sous le
LE THÉÂTRE AU XVIIIe SIÈCLE.
second Empire, en 18 )7, lors de la représentation de l'opéra-bouffe Groquef'er, d'Offenbach. Par suile des règlements de théâtre, Offenbach n'avail le droit de faire paraître sur la scène que quatre acteurs chantants, et cependant il en fallait cinq. Malgré les instances de l'auteur, le ministre compétent resta inflexible et refusa la parole au cinquième acteur de Croquefer. Offenbach eut alors recours aux pancartes roulées de la vieille foire Saint-Germain et lit jouer le cinquième rôle à la muette, au moyen d'imprimés gigantesques qu'il montrait au public. On se divertit fort de cette invention, dont on attribua le mérite au grand maestro de l'opérette.
En 1743, l'Opéra-Comique de la foire Saint-Laurent est cédé aux directeurs de l'Opéra. Ceux-ci suspendent les représentations et cèdent leur baraque à des danseurs de corde, qui s'intitulent jusqu'en 1752 « Théâtre d'Opéra-Comique Pantomime ». Alors Monet en reprend la direction et le fonde définitivement1.
L'Opéra-Comique, outre les pièces à la muette et à l'écriteau, n'avait joué encore que des vaudevilles chantés par les acteurs sur des airs populaires, et dans lesquels on faisait la critique des événements du jour, comme dans nos revues modernes, ou bien des vaudevilles avec musique nouvelle, ou encore des dialogues de prose mélangés de vaudevilles en musique. Monet donne à l'opéra-comique la forme qu'il a encore en mélangeant les dialogues avec des parties musicales d'ensemble, telles que des chœurs, des duos, des trios ou des quators.
En 1702, il construisit un théâtre qui fut installé dans l'espace de trente-sept jours. Arnoux, ingénieur machiniste du roi, en conduisit les travaux. Boucher composa les dessins du plafond, fit le modèle des décorations et dirigea lui-même les ouvrages de peinture de toute la salle, qu'exécuta Deleuze, décorateur de l'Opéra. Elle était d'ailleurs du goût le plus exquis, très supérieur à celui des autres salles de spectacle de Paris2. Quant aux auteurs, outre Lesage, Monet s'attacha le sieur Vadé, qui ne tarda pas à conquérir un succès incontesté.
L'Opéra-Comique jouissait d'une vogue considérable, quand, en 1762, il dut fusionner avec la Comédie-Italienne.
Cet événement nous amène à raconter ce qu'étaient devenus les Italiens que nous avons vus supprimés par ordre royal â la fin du siècle
1. Le Papillon ou Lettres parisiennes. 1716, 4 vol. in-12, et Arthur Heulhard, la Foire Saint- Laurent, son histoire et ses spectacles. Paris, 1878, p. a j j.
a. Son installation avait coûté aa6oo livres. Archives nationales, O1 3U76.
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de Louis XIV, à la suite de la représentation de la Fausse Prude, considérée par Mme de Mainténon comme outrageante pour elle.
A peine le due d'Orléans eut-il pris en main le gouvernement, qu'une bande d'acteurs italiens dirigée par Riccoboni vint s'installer à Paris et
Scène $l Annetle et Lubin, opéra-comique de Mine Favart et Biaise (1762).
lui demander protection. De suite, permission leur fut accordée de jouer sur le théâtre du Palais-Royal les jours où il n'était pas occupé par les représentations de l'Opéra. Les Italiens recommencèrent ces pièces à improvisation qui avaient toujours été bien accueillies en France. Mais, si considérable que fût ce premier succès, il ne dura pas longtemps,
LE THEATRE AU XVIIIe SIÈCLE.
et il diminua surtout à dater du jour où les Italiens s'installèrent à l'Hôtel de Bourgogne, dont on leur avait rendu la propriété1. Ils demandèrent alors une pièce en langue française à Jacques Autreau, qui fit pour eux le Port à l'Anglais. Ee publie revint en foule. L'expérience ayant été favorable, les Italiens s'adressèrent désormais à des auteurs français et ne jouèrent plus que rarement dans leur langue nationale. En 1721, tout en conservant l'Hôtel de Bourgogne pour leurs représentations d'hiver, ils s'installèrent pendant l'été à la foire Saint-Laurent. A la mort du Régent, sans rien abandonner du genre satirique, des farces et des parades qu'ils donnaient, ils augmentent leur répertoire en obtenant de Marivaux, de Boissy et de Saint-Eoix des comédies ingénieuses et aimables qui correspondent à l'esprit du xvme siècle. C'est pour eux que Marivaux écrit les Surprises de l'amour, V Epreuve, les Fausses Confidences, le Jeu de V amour et du hasard . Ce contingent de pièces nouvelles constitue dans le répertoire de la Comédie-Italienne une variante considérable; la dénomination de Comédie-Italienne n'a elle-même plus de raison d'être puisqu'on y joue en français, et qu'un grand nombre d'acteurs français y ont peu à peu remplacé les Italiens au fur et à mesure que ceux-ci disparaissaient.
En 1 755, Rochard et Caillot parmi les hommes, Mme Favart parmi les femmes, donnent à cette scène un incomparable éclat. Forte des privilèges qu'elle a toujours conservés, la Comédie-Italienne veut à tout prix absorber l'Opéra- Comique pour s'accroître des succès qu'il remporte et surtout des recettes qu'il fait. A force de démarches elle finit par obtenir la fermeture de sa nouvelle rivale, à condition de recueillir chez elle ses artistes2. Ainsi s'opère la fusion d'où sort un nouveau théâtre, qui désormais, malgré le titre officiel de Théâtre-Italien, demeure pour les Parisiens l'Opéra-Comique (17G2). Les acteurs de cette scène, au nombre desquels se trouvent Clerval et Laruelte, prennent bientôt le pas sur leurs confrères de l'ancien Théâtre-Italien, et implantent d'une façon définitive et même exclusive à la Comédie-Italienne les pièces à ariettes qui avaient fait le succès de l'Opéra-Comique et qui ont pris dans l'histoire le nom du théâtre d'où elles étaient originaires.
1. Voir Histoire journalière de Paris, par Dubois de Saint-Gelais, édit. de la Société des Bibliophiles, Paris, 1 88 5 , p. 2;) : « Les Italiens, voulant être regardés moins comme des nouveaux venus (pie comme les successeurs de ceux qu'on avait \us autrefois à 1 Hôtel de Bourgogne, oui fait peindre sur la toile un phénix qui renaît de ses cendres et, afln qu'on ne sj méprenne point, on lil au-deSSUS : « Je renais ».
a. Archives uatioiiaies, 0' 8 j<>.
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En 1783, les troupes réunies de l'Opéra-Comique et des Italiens s'établissent sur le boulevard de la Chaussée-d'Antin, qui de ce fait devient le boulevard des Italiens, dans le local récemment incendié en de si tristes circonstances1.
La construction de ce théâtre n'avait pas été décidée sans donner
Types et personnages de la Comédie Italienne.
naissance à un grand nombre de projets tous différents les uns des autres. L'un d'eux, de l'architecte Bonnet de Bois-Guillaume, imprimé lors de son apparition, a été conservé et contient certains détails qu'il est intéressant de citer. La grande préoccupation de l'architecte portail sur les moyens d'éviter les sinistres produits par l'incendie. La multi-
1. 11 avait été construit par l'architecte Camus : la salle était peinte en marbre vert campan sur lequel se détachaient des ornements dorés. Le plafond, œuvre de Renou, représentait Apollon au milieu des Muses, recevant sa lyre des mains de l'Amour. Le foyer était peint en marbre blanc veiné et la cheminée en brèche violette. Voir Tbiéry, Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris.. Paris, 178O, t. H, p. 5yo.
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plication des escaliers et leur division répétée permettaient, dit l'auteur, de vider la salle en moins de dix minutes. Un poste de pompiers était établi dans les combles. Deux foyers, un pour le public et un pour les acteurs, un café et une salle où les domestiques pourraient attendre leurs maîtres durant le spectacle, complétaient l'aménagement extérieur. Des fauteuils de parquet placés devant le parterre inauguraient pour les hommes le principe de places assises commodes, celles d'où l'on voit le mieux. L'avant-scène était disposée de telle façon que le chanteur devait toujours s'y trouver; aussi sa voix, maintenue par le cintre qui la recouvrait, parvenait-elle facilement dans la salle sans se perdre dans les combles, où sa force aurait diminué si l'acteur avait chanté au centre de la scène. L'auteur du projet comptait éclairer la salle sans que les luminaires fussent visibles et lui donner le degré de fraîcheur ou de chaleur désirable; mais il n'indique pas les moyens par lesquels il espère obtenir ce résultat. Enfin, reprenant l'idée du théâtre espagnol construit au palais du Buen Retiro au xvne siècle, il voulait que la scène pût s'ouvrir sur la rue « afin de procurer aux spectateurs différents points de vue, comme des ruines ou des embrasements, qui augmenteraient singulièrement l'illusion théâtrale1 ».
En janvier 1789, le répertoire de l'Opéra-Comique, de plus en plus à la mode, provoqua une scission : quelques-uns des artistes dissidents transportèrent, sous le litre de théâtre de Monsieur, leur nouvelle entreprise dans un local situé rue Feydeau, qui pendant la Révolution fut dénommé théâtre Feydeau2.
La concurrence des deux théâtres de Monsieur et de l'Opéra-Comique fit éclore une quantité d'œuvres lyriques considérable, dont les auteurs, Dalayrac, Boieldieu, Méhul, Cherubini, ont laissé leur nom à la postérité3.
La Révolution n'avait pas développe'' la prospérité des théâtres, et les anciens Italiens réunis à l'Opéra-Comique comme leur concurrence de Feydeau n'avaient pas fait de brillantes affaires depuis 1789. La faillite arriva impitoyable, et les deux sociétés furent dissoutes. Mais, alors, les principaux personnages des deux troupes furent de nouveau
I. Projet d'une nouvelle salle de spectacle pour les comédiens italien1:, d'après les plans de M. Bonnet de Boisguillaume, architecte. Paris, 1 778, p. 5. ■>.. Archives nationales, O1 846.
3. Mémoire de M. de la Ferlé au Ilot sur les origines de V Opéra-Comique . Archives nationales, O1 8,6.
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groupés et engagés dans une entreprise que protégeait le gouvernement tant au point de vue administratif qu'au point de vue pécuniaire. C'est à cette date, 1801, que remonte la fondation définitive de l'Opéra-Comique, théâtre lyrique subventionné, tel qu'il existe encore aujourd'hui. Les pièces qui avaient fait le succès des Italiens, principalement celles de Marivaux, tombèrent dans le domaine public; elles furent pour la plupart reprises par le Théâtre-Français, qui les compte encore dans son répertoire1.
1. Pour l'histoire du Théâtre-Italien, voir Archives nationales, O 846-854.