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LE THEATRE DE SOCIÉTÉ
Au xvnc siècle, Molière et les comédiens italiens se transportaient clans les résidences royales ou chez les particuliers pour y jouer; un peu plus tard, Mme de Maintenon organisait à Saint-Cvr des représentations sur une véritable scène rappelant les agencements dramatiques des collèges des jésuites; mais jusqu'alors on n'avait pas vu de particuliers établir des théâtres stables, avec scène, loges, parterre, amphithéâtre, ou autres appropriations du même genre.
M. le chancelier de Pontchartrain fait, en \ 700, une première tentative; il reçoit chez lui le duc et la duchesse de Bourgogne, les dues d'Anjou et de Berry et la duchesse d'Orléans. La fête se passe d'abord dans un grand salon où a lieu la réception; puis le chancelier et Mme de Pontchartrain conduisent les princes et les princesses dans une salle splendidement illuminée par des bougies qui se reflètent à l'infini dans les glaces qui recouvrent les murs1.
A peine entrés, assistants et assistantes sont surpris de se trouver en présence d'une scène avec un rideau orné des armes et du chiffre de la duchesse de Bourgogne. Le théâtre représente le laboratoire d'un chimiste. On y voit des vases, des cornues, des squelettes, des bocaux, des animaux et des poissons empaillés attachés au plafond. Des demigirandoles à cinq branches d'argent, invention nouvelle de Bérain, éclairent les décors qu'il a exécutés. La représentation se compose d'une comédie de Dancourt intitulée : l'Opérateur Barri/.
Le théâtre construit chez Mme de Pontchartrain fut démoli le lendemain de la fête; mais, malgré son peu de durée, il est le premier
I. Les frères Parfait, Histoire du Théâtre français. Paris, 1745-1749» XIV, p. 280, et Mercure de France, février 1^00.
Mme de Pompadour en costume de bergère (d'après le portrait de Cari Van Loo).
LE THÉ \ THE DE SOCIÉTÉ
exemple, en France, d'une scène établie d'une façon complète dans une maison particulière.
Au contraire, avec le xvme siècle, on voit les représentations privées se multiplier, et bientôt de petits théâtres, aussi bien agencés que les premières salles publiques de Paris, se construire dans les habitations les plus différentes de la ville et de la campagne. A Sceaux, la duchesse du Maine donne des séries de représentations dans une galerie du premier étage de son château, qu'elle a transformée en salle de spectacle1. Malézieux est l'auteur, le régisseur et l'acteur principal de ce nouveau théâtre. Voltaire lui-même y fait jouer ses pièces et y tient des rôles. Malheureusement, nous ne savons pas comment était disposé le théâtre de Sceaux2.
L'exemple de la petite-fdle du grand Condé fut suivi de toutes parts. <( Il n'étoit pas, dit Bachaumont, à la fin du siècle, de procureur qui dans sa bastide n'eût un tréteau et une troupe de comédiens. » Même en exil, les membres du Parlement se livraient encore à leur distraction favorite. Quand, en 1753, à la suite des remontrances du Parlement à propos de la publication de la bulle Unigenitus, les diverses chambres de ce corps furent reléguées â Bourges, ces messieurs organisèrent, sous la direction de M. de Chavannes, de véritables troupes, nommées, l'une la Royale, l'autre la Ragotine, qui jouèrent pendant quinze mois la plupart des pièces du répertoire comique et tragique3.
A Paris, des sociétés bourgeoises, devançant les cercles mondains de notre siècle, établissent des théâtres privés. On en cite un, dès le commencement du règne de Louis XV, rue Saint-IIonoré, à l'hôtel Soyécourt. Presque en même temps, on en établit un autre à l'hôtel Clermont-Tonnerre, au Marais. Déjà dans la petite bourgeoisie on s'amusait en société à la représentation de pièces classiques. C'est à une répétition de Polyeucte en 1700, chez un nommé Fauron, épicier au faubourg Saint-Germain, que l'on vit pour la première fois la jeune Adrienne Lecouvreur, âgée d'environ quinze ans, dans le rôle de Pauline. Elle y' parut si belle, qu'un des assistants, qui connaissait la présidente Dugué, vint lui demander de prêter la cour de son hôtel,
1. Adolphe Jullien, la Comédie à la Cour. Paris, 1 88 1 . Mémoires de Mme de Staal. Londres, 1775, t. I, p. 264.
2. Nous aurions aussi voulu donner quelques détails sur le théâtre de la cour en Allemagne au xviii6 siècle d'après Forster : Friedrich Wilhelm /, 1734, 3 vol., mais il a été impossible de nous procurer cet ouvrage, que ne possède pas la Bibliothèque nationale.
3. Voir le Compte rendu des travaux de la société du lierry, années i863-i864, p. 280. Article de M. Ubicini.
LE THEATRE AU XVIIIe SIÈCLE.
rue Garancière, pour un autre spectacle que devait donner la même troupe. La demande fut bien accueillie, et aussitôt on se disputa avec acharnement les invitations de La présidente. Les acteurs d'occasion jouèrent dans leurs vêtements ordinaires, supprimant du coup les habits à la romaine. Adrienne Lecouvreur avait même à cette occasion emprunté à la femme de chambre de la présidente un vêtement qui, parait-il, ne lui seyait pas; mais sa récitation enleva tout l'auditoire'. Sa façon de dire paraissait toute nouvelle, si naturelle et si vraie que, d'une voix unanime, on déclara qu'elle était supérieure aux étoiles du Théâtre-Français. Toutes les représentations privées ne devaient pas mettre en lumière des talents aussi remarquables que celui d'Adrienne Lecouvreur; et d'ailleurs, quoique les théâtres se fussent multipliés dans toutes les classes de la société, nous ne pouvons guère connaître aujourd'hui que ceux qui existèrent dans des milieux riches.
Voltaire, tout le premier, eut un théâtre partout où il séjourna. Dans son habitation de Paris, située rue Traversière, la salle, dont nous ne connaissons pas la disposition, était au deuxième étage2. A Ferney, malgré la défense du consistoire protestant de Genève, il ne put se passer de jouer la comédie, et sa nièce, Mme Denis, organisa une petite salle de spectacle dans une des galeries de sa maison de Saint Jean. Un peu plus tard, à Môntriant, sur le lac de Genève, un de ses voisins, le marquis de Gentil, installa un véritable théâtre dans son château de Maurepas. La scène était dans les combles mêmes d'une grange attenant au château. Une communication avait été ouverte à travers les murailles, et les auteurs jouaient sur le fenil sans que les spectateurs eussent à quitter le grand salon. A la première représentation de Zaïre, quand Lusignan dit à Chatillon :
En quel lieu sommes-nous? Aidez mes faibles yeux....
un spectateur facétieux répondit :
Seigneur, c'est le grenier du maître de ces lieux3.
I ne autre fois, aux Délices, Voltaire faisait jouer l'Orphelin de la Chine. Parmi ses invités se trouvait Montesquieu, qui s'endormit
1. Corneille, éilit. Marly-Lavaux, Collection des Grands Écrivains. Paris, t. III, Notice sur Polreucte. Voir aussi les lettres inédites d'Adrienne Lecouvreur publiées par G. Mon val, Paris, 189».
2. Desuoireterres, Foliaire et la société française au jcvhi" siècle. In-8, t. lit, p. 33^.
3. Lucien Prrey et G. Maugras, la rie intime de foliaire aux Délices et à Ferney. Paris, 1 885, in-8.
LE THEATRE DE SOCIÉTÉ
profondément pendant la représentation. Voltaire s'en aperçut et, fort piqué, il lui jeta son bonnet à la tète en criant : « Vous vous croyez donc à l'audience!1 »
Tous les princes du sang, le comte de Clermont2, les Condé à
Ballet dansé sur le théâtre de Mlle Guimard (Mlle Guimard est une des danseuses.)
Chantilly, le prince de Conti3, le duc d'Orléans à Villers-Cotterets et à Bagnolet, ont chacun leur théâtre. Les grands seigneurs les imitent, et surtout les courtisanes et les actrices en vogue, qui ont aussi une salle de
1. Journal des théâtres et des fêtes nationales, rédigé par une société de gens de lettres. T>° 3, 3 fructidor an II.
2. Jules Cousin, le Comte de Clermont, sa cour et ses maîtresses . In-n.
3. Favart, Mémoires et Correspondance littéraire, 1808, t. Il, p. lo3, et t. III, p. 1 85 . Le 17 avril 1763, on joua sur le théâtre du prince de Conti une pièce de Favart intitulée les Comédiens du Mans. « Tous les accessoires répondaient au sujet. Le théâtre représentait à s'y tromper ceux que les bateleurs élèvent à la hâte dans des hôtelleries. Quatre paravents d'inégale hauteur formaient les coidisses, et le fond était fermé par un rideau que les acteurs levaient par un coin pour entrer en scène, m On voit que chez le prince de Conti, à l'Isle-Adam, la scène n'avait point de décors proprement dits, taudis qu'à coup sûr, chez la Guimard, chez les demoiselles de Verrières et chez le duc d'Orléans, la scène possédait de réels décors, bien,
LE THEATRE AU XV IIIe SIÈCLE.
spectacle dans leur hôtel. Les demoiselles de Verrières en possèdent deux : une dans leur maison de campagne à Auteuil, l'autre dans leur hôtel de la Chaussée-d'Antin. C'est le plus célèbre des théâtres privés du temps de Louis XV.
Mme Sand, petite-fille de l'aînée des demoiselles de Verrières, nous a conservé en quelques mots la description de cette salle privée. Elle était très richement décorée, et contenait sept loges en baldaquin dont quelques-unes étaient grillées et tendues de riches étoffes, ce qui permettait aux femmes d'un autre monde que celui des demoiselles de Verrières de venir chez elles et d'assister sans être vues au spectacle qu'elles donnaient. Ces loges étaient aussi destinées aux gens d'Eglise1.
La Guimard a aussi deux théâtres : l'un à Pantin, l'autre également rue de la Chaussée-d'Antin. Cette dernière salle reproduit en petit la salle des Petits-Cabinets de Versailles et peut contenir cinq cents person ness.
Les acteurs de la Comédie-Française y viennent jouer. Tout Paris se dispute les places, et bientôt les gentilshommes de la Chambre sont obligés de défendre aux sociétaires du Théâtre-Français de paraître ailleurs que dans la maison de Molière : car ils consacrent tout leur talent aux fêtes de Mlle Guimard, et le théâtre subventionné par le roi ne vient plus qu'en second3.
Fragonard a délicieusement décoré la salle de Mlle Guimard, que l'on peut considérer comme un des plus jolis coins de l'art français du xvme siècle, et comme le dernier mot du confortable féminin le plus élégant. Pourquoi faut-il donc que nous n'ayons aucune reproduction de celte bonbonnière, citée partout comme le chef-d'œuvre du genre !
L'attrait des théâtres de société consiste principalement dans la grivoiserie des pièces qu'on y joue4. Ce motif fut cause que l'archevêque
agencés, comme ceux des grands théâtres, et tels que la salle de Trianon en possède encore aujourd'hui. — Le théâtre du prince de Conti, construit par l'architecte Damin, inaugurait, par la disposition de ses loges, le principe des balcons en retraite.
1. George Sand, Histoire de ma vie. Paris, 1 85 4- Gaston Maugras, les Demoiselles de l'errières. Paris, 1890, in-8. Adolphe Jullien, l'Opéra secret au xvin° siècle. Paris, 1880, in-8.
2. Mémoires secrcls de Bachaumont, Londres, 1777, 9 décembre 1772.