J'oyage en France du colonel Thof/tton, chap. xxvm
LE THEATRE DE SOCIÉTÉ
L'escalier conduisait à la salle de spectacle, construite d'après les dessins de Belissard et remarquable surtout par la régularité de sa coupe, la beauté de ses décorations, la richesse de ses ornements, la variété et le grand nombre de ses machines. La salle avait une rangée de loges soutenues par des palmiers formant arcades et garnies de draperies, le tout doré sur fond blanc. Le plafond représentait des amours jouant autour d'une guirlande de fleurs qu'ils maintenaient dans les airs. L'ensemble du théâtre était « d'une beauté d'un genre nouveau qui lui était toute particulière et qu'on n'avait jamais vue sur aucun théâtre ». Renchérissant encore sur les effets de perspective que Mme de Genlis avait su réaliser, l'architecte de Chantilly avait imaginé d'ouvrir à volonté le fond de la scène : on apercevait alors dans l'éloignement « une cascade de huit étages d'eau », au milieu dè laquelle s'élevait une statue de Diane. La perspective était si habilement disposée que toute cette chute d'eau semblait occuper la scène. \ en croire un visiteur qui nous transmet tous ces détails1, les jets d'eau « venaient tout contre la scène et mariaient de la façon la plus pittoresque leurs effets à ceux des décors spécialement préparés dans ce but ». Quinze cents bougies produisaient au milieu de ces cascades des jeux de lumière intenses qu'on peut comparer à ceux des fontaines lumineuses ou des Loie Fuller de notre époque.
Après avoir eu toute sa vogue au xviu0 siècle, le théâtre de société déclina durant la Révolution. Prospérant de plus belle sous le Consulat et le Directoire, son développement ne fut arrêté que par les guerres de l'Empire et ne reprit son essor que sous la Restauration et le gouvernement de Juillet. L'hôtel Castellane eut alors le magnifique théâtre que décora Ciceri et qu'illustrèrent Sophie Gay et la duchesse d'Abrantès.
Depuis, le théâtre de société, en tant que construction, semble avoir disparu, tandis que les représentations mondaines se multiplient à l'infini. Pour terminer ce rapide aperçu sur ce genre de théâtre, nous rappellerons l'une des représentations qui eurent lieu au palais de l'Institut, il y a quelque cinquante ans, dans la famille de M. Sylvestre de Sacy, de l'Académie française. On sait que cet éminent écrivain était rédacteur en chef du Journal des Débats et qu'il avait conservé des mœurs jansénistes, d'une simplicité peu commune à notre époque.
i. Voyage en France dit colonel Thornton, déjà cité. Liiburde, f'ayage pittoresque de la France. 1788.
LE THEATRE AU XVIIIe SIKCLE.
Chaque année, ses petits-enfants donnaient devant lui, le jour de sa fête, une représentation intime à laquelle étaient seuls conviés quelques amis. A l'une de ces fêles, en dehors des proches parents de M. de Sacy, se trouvaient Jules Janin et M. Berlin, directeur des Débats. Jules Janin, en sortant de la représentation, pensa à jouer une farce innocente à M. de Sacy. Il fit p ut de son projet à M. Berlin, qui, trouvant l'idée amusante, lui prêta son concours. Janin faisait alors le feuilleton littéraire de la semaine aux Débats. Ce jour-là, il rédigea un second feuilleton dramatique uniquement consacré à la soirée donnée chez M. de Sacy. M. Berlin lit tirer six numéros spéciaux du journal avec ce feuilleton de fantaisie, dont l'un fut envoyé sous bande à M. de Sacy. Celui-ci parcourut le numéro pour voir s'il était conforme aux épreuves de la veille. Mais quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant exposées publiquement, par la plume du plus joyeux des critiques, les fêtes si modestes et si intimes qu'il donnait dans son intérieur! Tout ahuri, il se précipite chez M. Bertin, qui, après avoir joui quelque temps de sa confusion, lui révèle la supercherie dont Janin était l'auteur et dont lui, Bertin, s'était fait le complice.