CHAPITRE VII
LA DÉCORATION ET LES DÉCORATEURS
Bérain, puis son fils, continuent jusqu'en 172G à exécuter les décorations de l'Opéra, suivant les errements du temps de Louis XIV. Après la mort du fils, la place fut concédée au chevalier Servandoni, qui transforma du tout au tout, par deux inventions fondamentales, l'art de la décoration théâtrale.
D'abord Servandoni rompt avec le principe de la perspective symétrique ou régulière en inventant la perspective oblique et les points de vue multiples, qui lui permettent de représenter des architectures de biais, des jardins, des paysages, des sites divers, tels qu'ils sont dans la nature et non plus d'après une convention perpétuellement uniforme : par là il crée ce qu'on appelle dans le métier la plantation du décor.
En même temps, il arrive à produire l'élévation des sujets représentés. Avant lui, un arbre ou un monument ne dépassait jamais la hauteur des châssis; quand il était dans les derniers plans, il ne tenait guère plus de la moitié de la hauteur de la scène et il apparaissait toujours peint en entier. Au contraire, Servandoni ne reproduit souvent que la partie inférieure du monument ou de l'arbre qu'il veut représenter; la partie supérieure, restant cachée dans le haut du théâtre, se termine au gré de l'imagination du spectateur, qui a le champ libre pour se figurer tout ce qu'il ne voit pas1.
1. Il ne reste rien de l'œuvre de Servandoni. Pourtant il existe à la Bibliothèque nationale, au cabinet des Estampes, un magnifique dessin représentant le décor d'un ballet dont le sujet était les Sciences et qui paraît être de lui. Dans une énorme salle tout encombrée des attributs de la science et des arts, mappemondes, chevalets, marteaux, ciseaux, instruments d'optique, s'ouvre vers la gauche une galerie. Toute l'ornementation, un peu exubérante, donne à ce dessin l'aspect féerique qui est indispensable à la décoration théâtrale. Ajoutons encore que le décor réduit représentant un palais et que nous donnons à la page suivante semble pour des raisons fort sérieuses être la reproduction d'un décor de Servandoni. Il est
LE THEATRE AU XVIIIe SIÈCLE.
Il inaugura, le 19 février 1728, pour La représentation d'Orion, le principe des perspectives obliques par un décor représentant l'embouchure du Nil. D'après un journal de l'époque, les rochers éclairés par le soleil, composés et peints avec un goût bizarre, imitaient si bien la nature, qu'ils semblaient vrais, (les rochers étaient disséminés avec tant d'art, et la grandeur des uns était si bien opposée à la petitesse des autres, qu'ils laissaient voir un lointain surprenant au delà de la chute du Nil. Toute la décoration avait son point de vue de côte; enfin, par l'effet de la perspective, la plantation était combinée de telle façon que, malgré le manque de symétrie dans l'emplacement des fermes, on ri apercevait pas les coulisses1 .
Il appliqua sa deuxième invention dans la composition d'un palais pour l'une des reprises de Pyrame et Thisbé. Ou voyait le soubassement et les premiers ordres d'architecture sur les châssis; la partie supérieure se perdait dans les plafonds, et le faîte du monument était caché aux yeux des spectateurs, qui le reconstituaient dans leur esprit.
Il se surpassa deux ans après, le 29 novembre 1729, à la reprise de Thésée. La perspective donnait à l'architecture peinte sur le décor une élévation extraordinaire. D'après le Mercure, « la scène paraissait être beaucoup plus haute dans le fond du théâtre que sur le devant : on y voyait deux ordres d'architecture ayant 3a pieds réels, qui semblaient en avoir plus de 60; jusqu'alors, aucune décoration n'avait eu au fond du théâtre plus de 18 pieds de haut2 ». Aussi, lorsqu'on représentait un palais, les châssis les plus rapprochés mesuraient toute la hauteur de la scène, qui pouvait avoir 9 mètres, et les châssis suivants allaient toujours en diminuant jusqu'à ceux du fond, qui ne mesuraient plus que 3 mètres. Tous les espaces vides du haut étaient remplis par des toiles simulant le ciel. On comprend quel succès prodigieux dut obtenir Servandoni lorsque, s'emparant de cet espace vide si considérable, il le remplit de décorations qui produisaient un effet plus agréable à l'œil, mais qui surtout créaient pour les spectateurs des milieux vraisemblables représentant réellement la nature.
Ces améliorations n'étaient pas sans apporter de nombreuses diffi-
d'ailleurs grave dans les planches de l'Encyclopédie (t. X) et dans Dumont : Parallèle des principale.': salles de théâtre, 1763, ouvrage des plus complets et des plus utiles pour tout ce qui concerne l'architecture théâtrale du xvm° siècle.