Mercure de France, février
Un décor de Servandoni.
LE THEATRE AU XVIIIe SIÈCLE
jeux de scène éclatants par d'habiles effets de lumière. En 1740, il s'attire de nouveaux applaudissements par la représentation de La Descente d'Enee aux Enfers, à laquelle succèdent en 1741 les Diverses Aventures d'Ulysse, Leandre et Hc'ro en 1742, le Tasse en 1731, la Constance couronnée, etc., etc.1 —
Profitant des découvertes de Servandoni, un grand nombre de peintres décorateurs apparaissent successivement, mais surtout sur les scènes des théâtres de la cour. Jusqu'en 1763 en effet, à l'Opéra, dans la vieille salle du cardinal de Richelieu, les décors ne peuvent être entretenus et deviennent en peu de temps tout à fait minables, à tel point qu'on se félicite de l'incendie qui les a détruits, dans l'espoir qu'on n'aura plus « ces vieux babils qu'on renouvelle en les couvrant d'oripeaux, ni ces antiques décorations que l'on rebarbouille périodiquement, ni ces vieilles machines qui montrent toujours la corde ». On demande du neuf, et même ce vœu s'étend jusqu'aux actrices! Les révolutionnaires en matière de musique renchérissaient encore, regrettant que « l'incendie n'ait pas été jusqu'à l'entrepôt des partitions de l'Opéra, pour y consumer toute la musique française2 ».
Boucher, cependant, fait des décors pour l'Opéra; il connaît Ser vandoni, et il est probable que ce dernier n'a pas autant que son jeune ami la connaissance des figures, car c'est Boucher qui exécute les personnages sur les maquettes des décors. En 1737, r738 et 1739, il travaille pour l'Opéra; de à 1748, il en est le décorateur en
chef, aux appointements de 2000 livres. En 1742, il expose au Salon un paysage du hameau dlssé qui doit être exécuté pour le grand opéra de ce nom (de Lamotte et Destouches). L'année suivante, il fait le modèle des décorations et des habits du fameux opéra des Indes galantes, de Rameau'.
Il s'agit de représenter une de ces merveilleuses féeries orientales où la nature ensoleillée étale ce qu'elle a de plus gai et de plus chatoyant : fleurs animées des parterres les plus éclatants, richesses
1. Voir Lettre île M. *'* à Mme île *** sur le nouveau spectacle donné au théâtre des Tuileries le 3i mars 1 7 5 /| par le sieur Servandoni, Paris, Ballard, 1734, iu-8; et Description du spectacle de « la Constance couronnée », exécutée sur le théâtre des Tuileries le dimanche 27 mars IjS;, par le sieur Servandoni . Veuve Delorme, in-8, Paris, ij5-. Ce sonl les deux seuls libretti des spectacles de Servandoni que nous avons pu retrouver à la Bibliothèque nationale.
■i. Mémoires et correspondance littéraire de Favart, 1808, t. Il, p. 88.
3. Voir Supplément au Roman comique, ou Mémoires pour servir à la vie de Jean Monet. Paris, 1772.
LA DÉCORATION ET LES DÉCORATEURS
accumulées des nababs les plus fastueux du Bengale, pierres précieuses brillant an soleil de l'Orient, monuments aux masses imposantes faits de marbres sculptés dont les silhouettes éclatantes de blancheur se détachent sur des forêts séculaires, tels sont les décors que le pinceau de Boucher a donnés à l'opéra de Rameau'.
En 1746, à la reprise de Persée, il fait les modèles des cinq décorations de l'Opéra. A celle d'Atys, dans la décoration du palais du fleuve Sangar, il invente un mécanisme qui simule une voûte d'eau se jouant perpétuellement comme une cascade au milieu des colonnes qui supportent l'édifice. L'éclat de La lumière placée dans le fond du théâtre se reflète sur les chutes d'eau. Les premiers plans de la décoration, d'un ton plus mat, reposent la vue et servent de cadre à ce palais de cristal lumineux2, d'où s'échappent des fontaines coloriées, antérieures de cent cinquante ans à celles de l'Exposition du Champ de Mars en 1889.
Boucher était tout d'imagination dans ses décors de théâtre; il ne respectait pas l'archéologie, dont il n'aurait d'ailleurs eu que faire pour des féeries. Quelques esprits chagrins et plus pédants que savants s'en fâchent : « Malgré toute la licence que permettait le sujet, dit l'un d'eux, on ne peut pardonner à M. Boucher d'avoir fait la moitié de son ordre à bossage et refend, tandis que le reste est en colonne torse. Quand on examine cette décoration, ne voit-on pas qu'elle est d'un peintre qui s'est mêlé d'architecture sans en connaître les vrais principes, et Servandoni est bien au-dessus de Boucher. » Cependant, comme l'Italien a quitté le théâtre, il faut bien lui trouver un remplaçant, et noire critique consent à accepter Boucher : « Dans les décors bocagers, il a quelque talent; il rendra bien ces beaux jardins, ces belles grottes, ces beaux paysages où l'on reconnaît avec plaisir un heureux mélange des vues de Rome et de Tivoli avec celles de Sceaux et d'Arcueil. A-t-on jamais vu un plus beau tableau que ces toiles de fond? » Puis, revenant à sa thèse favorite, notre critique ajoute : « Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est
1. Voir Arthur Pougin. Rameau. Élude sur sa fie et ses œuvres. Paris, 1876. M. Pougin, un des critiques musicaux les plus compétents de notre époque, bien connu d'ailleurs par ses travaux sur Bellini (Paris, 1868), sur Boïeldieu (Paris, 1875), sur Adam (Paris, 1877), est en outre l'auteur d'un livre sur les théâtres des mieux conçus et des plus utiles, intitulé : Dictionnaire historique et pittoresque du Théâtre et des arts qui s'y rattachent, Paris, 1 885 , auquel nous avons eu maintes fois recours.
■2. Paul Mantz, Boucher, sa vie et son œuvre, p. 1 4i) ■
4 Ho
LE THÉÂTRE AL XVIIIe SIÈCLË.
d'avoir donné quelquefois des ehoses peu correctes en architecture1. »
(liions encore, parmi les œuvres de Boucher pour l'Opéra, les maquettes des Fêtes c/iinoises de Noverre en 1734, que Guillet, Moulins et de Leuze exécutent en grand.
En 1764, pour l'inauguration de l'Opéra dans la salle des machines, aux Tuileries, il compose les décors de l'opéra de Castor et Poilux. En 1760, il fournit de nouvelles maquettes pour le ballet de Sïlvie.
Du reste, ce n'est pas seulement pour le grand Opéra que s'exerçait le talent de Boucher. Il ne dédaignait pas de dessiner et de peindre des marionnettes « durant l'année où les pantins sont en grande
mode2 ».
En 1746, on avait inventé des petites ligures de carton dont les membres étaient rattachés par des fils : un fil correspondant par derrière à chaque membre le faisait remuer. « Il y a de ces ligures peintes par de bons peintres, — dit l'un des boulevardiers du temps, grand amateur de nouvelles, — entre autres par M. Boucher, un des plus fameux de l'Académie, et qui se vendent même fort cher. Il y en a aussi d'autres — qui ne sont plus pour les enfants - — dont les postures sont assez lascives. Paris s'en amuse et l'on en voit de pendues aux cheminées des grands et des bourgeois. »
De nos jours, le théâtre des marionnettes a pris un grand caractère avec les pièces religieuses de M. Bouchor, et il a trouvé dans M. Lucien Doucet, qui en a fait les décors, un digne successeur de Boucher.
Non seulement Boucher peignait des maquettes, mais même quelques-uns de ses tableaux décoratifs étaient les reproductions de décors de pièces de théâtre. Ainsi l'une des scènes des Vendanges de Tempè^ de Favart , lui servit d'indication pour plusieurs de ses gracieuses fantaisies3.
L'émule de Boucher, Fragonard, fait aussi des maquettes pour l'Opéra et pour les théâtres de société, comme celui de la Guimard; puis, à côté de lui, les Slodtz, les Tremblin et toute une suite de peintres aujourd'hui inconnus, et dont nous allons essayer de restituer la personnalité, donnent à la scène française de la fin du xvme siècle un cadre charmant.