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LE THEATRE PENDANT LA RÉVOLUTION LE PUBLIC

De l'étude du théâtre pendant la Révolution il ressort qu'à cette époque, en France, un indescriptible enthousiasme s'empara du public; les tirades patriotiques, révolutionnaires ou royalistes eurent le don de soulever les passions et de surexciter les auditeurs à un point tel qu'il en résulta de fréquentes batailles.

D'abord, avec le Charles IX de Chénier, on voit la salle entière éclater en applaudissements frénétiques et manifester son sentiment par des trépignements de pieds. Toutes les pièces révolutionnaires, exallant les idées nouvelles, sont accueillies de même1.

Les théâtres deviennent ainsi de véritables clubs, où royalistes et républicains se défient et se donnent des coups5. On joue du gourdin, et si les rixes prennent fin un instant pour laisser continuer le jeu des acteurs, les horions recommencent à pleuvoir à la sortie. Sans même qu'il y ait combat, il se produit, à certaines représentations, un entraînement inévitable en faveur de quelque motion fortuitement soulevée par un spectateur.

Un soir qu'on donne Bru lus aux Français, le public demande le buste du héros romain; on l'apporte sur la scène aux applaudissements de la foule, qui, quelques instants après, réclame celui de Voltaire, domine on n'a pas de socles pour les placer, deux gardes nationaux se relèvent à tour de rôle dans le fond du théâtre cl les tiennent durant

I. Voir Jauffret, le Théâtre révolutionnaire. Paris, 1869, p. 38 et suiv.

a. A on croire Aime Eliott (Mémoires, Paris, 1861, p. 1 35) , en 1 7q3 les titulaires principales des lofjes de l'Opéra et du Théâtre-Français étaient des femmes de mauvaise vie, qui venaient au spectacle en bonnet rouge et habillées en déesses de la Liberté. Le fait nous parait douteux, car Mme Eliott ne le rapporte que d'après des on-dit; elle-même n'assista à aucune représentation théâtrale en 1793.

LE PUBLIC AU THEATRE PENDANT LA RÉVOLUTION. 5o5

toute la représentation. A la fin, un assistant se lève; c'est un neveu de Voltaire qui demande que le cercueil de son illustre parent soit transporté à Paris. « Cette translation, s'écrie-t-il, sera le dernier soupir du fanatisme. » Les applaudissements couvrent sa voix, et l'on quitte le théâtre en bande pour aller réclamer au gouvernement les cendres de Voltaire1.

Le même fait se renouvelle à la troisième représentation de la Liberté conquise'1 . Dans l'intervalle du troisième au quatrième acte, à la demande générale, l'orchestre exécute le Ça ira, et, quand le rideau est levé, au moment où les acteurs figurant les insurgés prêtent le serment civique avant de commencer l'attaque, tous les spectateurs se lèvent en agitant leurs chapeaux, et font chorus avec les acteurs. Quelques minutes après, on reconnaît dans la salle un des vainqueurs de la Pastille, nommé Arné : on se précipite sur lui, on l'enlève de sa place, on se le passe de main en main jusque sur la scène, où Mlle Sainval le couronne, comme tout à l'heure on a couronné le buste de Voltaire".

A la deuxième représentation de Dumouriez à Bruxelles, comédie fameuse de la célèbre Olympe de Gouge, le public du parterre s'élança à travers l'orchestre, escalada la scène et dansa la Carmagnole autour d'un arbre de la liberté qui était au milieu du décor4.

Cette lutte ardente dans l'enceinte des théâtres cesse bientôt avec la Terreur. Alors les spectateurs appartiennent tous au même parti, et le combat cesse faute de combattants. Au moment du triomphe de la guillotine, Pamêla, de François de Neufchâteau, qui est cause qu'on ferme le théâtre français de l'Odéon par mesure politique, est la seule pièce à propos de laquelle on constate, en pleine Terreur, une manifestation hostile au Comité de Salut public; applaudir Pa/néla était alors à tel point dangereux, qu'il fallait une conviction inébranlable et un courage réel pour afficher ainsi ses opinions. Lorsque le 9 Thermidor arrive, l'enthousiasme reprend, mais en sens inverse. Les pièces à succès

1. E. et J. de Concourt, Histoire de la Société française pendant la Révolution. Paris, i85 {, t. I, p. 176, et Étienne et Martain ville, Histoire du Théâtre-Français depuis le commencement de la Révolution jusqu'à la réunion générale. Paris, 1802, t. I, p. 197.

2. La Liberté conquise ou le despotisme renversé, drame héroïque en cinq actes, par Harny et Favart.

3. Voir JaufTret, op. cit., p. 128, et Étienne et Martaiuville, op. cit., t. II, p. 20.

4. Étienne et Martainville, op. cit., t. 111, p. 66, et Journal de Paris, 28 janvier, n° 28, p . 112.

LE THEATRE CONTEMPORAIN

sont des critiques du gouvernement déchu. Les étrangers sont stupéfaits des manifestations journalières qui ont lieu chaque fois qu'on met à la scène un fait politique ou historique. « Haine irréconciliable contre le terrorisme abattu et contre tout pouvoir arbitraire, dit l'un d'eux; respect pour la mémoire des malheureuses victimes de l'anarchie, amour pour les défenseurs de la patrie..., on accueillait avec enthousiasme tous les passages des pièces qui remuaient ce beau genre de sensibilité, et les auteurs des nouvelles pièces ne pouvaient pas emplover de meilleurs moyens pour gagner la faveur du public, qu'en y plaçant beaucoup d'allusions à l'opinion régnante1. » Souvent, sur un cri, sur un simple mot, les assistants se lèvent et se précipitent sur un homme désigné aux menaces. Au théâtre Montansier, en pleine représentation, on entend un spectateur dire à son voisin : « Tu es l'assassin de mon frère! » L'interpellé est un ex-président de Comité révolutionnaire, et du haut en bas de la salle tous les poings se tendent vers lui ; on le poursuit, on l'invective, et il a grand'peine à s'échapper : la foule est prête aie traiter impitoyablement. Une autre fois, au théâtre Favart, dans une représentation au cours de laquelle on fait des promesses de sang aux mânes des victimes, une jeune fille s'écrie : « Les Jacobins! ce sont eux qui ont tué mon père et ma mère », et le délire s'empare de la salle2.

N'est-ce pas aussi à la première représentation du Timoléon de Marie-Joseph Chénier, au lendemain du 9 Tbermidor, que, le public ayant demandé le nom de l'auteur, une voix cria du parterre : « Son nom, c'est inutile! L'auteur se nomme Caïn!3 » (On reprochait à Marie- Joseph, non peut-être d'avoir poussé à la condamnation de son frère André, mais de n'avoir rien tenté pour le soustraire à la guillotine.)

Les mêmes faits se passent en province, avec des épisodes différents suivant les contrées et suivant les caractères des commissaires de la Convention.

A Lyon, le premier bataillon de l'Hérault, de passage en celte ville, le 5 avril 1793, se rend au théâtre et s'amuse toute la soirée à demander une chanson populaire qui a pour refrain : A la guillotine, Maratl*

A Grenoble, dans la Mort de Ma rat, une actrice chargée du rôle

1. J. Meyer, Fragments sur Paris. Hambourg, 1798, t. I, ]>. 94.

a. E. et J. de Goneourt, Histoire de la Société française pendant la Révolution. Paris, i85{, t. II, p. l3a, Le Censeur des journaux, par Gallais, juillet 1797, et Paris, par Peltier, juin 1796. , 3. Méntojres d'Alexandre Dumas, t. III, p. 295. 4. Archives du .Ministère de la guerre. Cartons de l'armée de réserve. Rapport du 6 avril 1793.

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