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LE PUBLIC AU THÉÂTRE PENDANT LA RÉVOLUTION

de Charlotte Corday assène à Marat un si violent coup de poignard, preuve de son antipathie pour le personnage, que les autorités s'empressent d'interdire la pièce, à cause de l'effet antipatriotique et gravement pernicieux qu'elle venait de produire1.

A Auch, où le conventionnel Dartigœyte est en mission, il est décidé, de par son autorité, que, le théâtre étant un moyen de propagande révolutionnaire, des citoyens et des citoyennes seront désignés chaque soir pour représenter une pièce fixée à l'avance. Il est également enjoint à un certain nombre d'habitants d'assister avec leur famille à ces représentations d'office. Dartigœyte trouva sans doute le jeu de ces acteurs improvisés sans grand intérêt, puisqu'un jour, pour se distraire et surtout pour amuser les spectatrices, il fit lever le rideau au milieu d'un entr'acte et se présenta tout nu à la vue de l'auditoire2. Il faut ajouter, pour l'honneur des Conventionnels, que Dartigœyte fut le seul à se croire un nouvel Antinous, assez amoureux: de ses formes pour donner ainsi en spectacle un représentant de la grande Assemblée, dépouillé de ses ornements et attributs.

Dans presque toutes les villes de province, les pièces de théâtre, comme à Paris, soulevèrent un enthousiasme indescriptible.

Le calme ne revint qu'avec le Consulat.

A propos de cet enthousiasme, on peut remarquer combien le public français est supérieur par son éducation et son bon sens au public étranger, dont l'ignorance et la brutalité se trahissent toutes les fois qu'un peu d'effervescence se produit à un spectacle.

Le théâtre révolutionnaire est une arme de propagande, et donne lieu à des batailles entre les partis adverses. Mais il ne vient jamais à l'esprit d'aucun spectateur de faire peser son indignation sur l'acteur, qui n'est qu'un interprète presque inconscient. Si un jour un acteur fut massacré, c'est à cause de faits tout étrangers au théâtre. Antoine Dorfeuille, acteur de Lyon, s'était fait une réputation de sansculotte exalté. Lors de la prise de la ville par Fouché, Collot d'Herbois et Dubois-Craricé, choisi par ce dernier comme président du tribunal révolutionnaire, il fut, dans l'exercice de ces fonctions, l'instrument des plus basses vengeances. Lors de la réaction, chaque

1. Ducoin, Souvenirs du théâtre de Grenoble, publics dans le Bulletin de V Académie Detphinalc, t. IV, 1 856, p. 192.

a. Bénélrix, le Théâtre à Auch sous la Terreur. Auch, 1892, 111-18, el Revue d'art dramatique, 1" juillet 1892. Article de M. A. Lods.

LE THEATRE CONTEMPORAIN

famille dé Lyon accusait Dôrfeuille de la perte de l'un des siens. Un beau jour, il fut reconnu, arrêté par ordre des représentants, jeté en prison et massacré1.

Au contraire, à l'étranger, les mœurs sont tout à fait différentes et le public ne se gène pas pour assouvir ses colères contre les malhéureux comédiens. Il y a quelque vingt ans, on donnait à Paris une pièce qui critiquait le gouvernméent de la veille. Les uns sifflèrent, les autres applaudirent la pièce et l'auteur; on échangea même des coups; mais jamais l'acteur qui jouait Rabagas ne fut en butte aux vengeances de la salle. Cependant, à en croire Alexandre Dumas, lorsqu'on joua, en 1 83 1 , son Napoléon Bonaparte, on fut obligé de faire accompagner tous les soirs l'acteur qui jouait le rôle d'Hudson Lowe, dans la crainte que le public ne lui fit un mauvais parti. Mais il n'est pas inutile de remarquer que le fait est rapporté par Alexandre Dumas lui-même et qu'il s'agit d'une de ses pièces!

N'avons-nous pas déjà vu, par contre, qu'en Pologne, au xvne siècle, un grand seigneur ne se gênait pas pour étendre raide mort à ses pieds l'acteur qui jouait le rôle de traître! En Amérique, à la lin du xviue siècle, l'altitude du public était presque identique. Lorsque, à Philadelphie ou à Roston, apparaissait sur la scène un uniforme rouge, de toutes parts se déchaînaient des accès de colère, même si le rôle de l'officier anglais dans la pièce était ridicule ou odieux. « A bas l'habit rouge! A bas l'Anglais! A bas le tyran! » s'écriait une partie de l'auditoire. « Mais, disait le pauvre acteur, qui essayait de parlementer avec le publie, vous voyez bien que le rôle que je joue est celui d'un lâche et d'un fat; permettez-lui donc d'être Anglais. — Non, non, s'écriait le peuple, nous ne voulons pas voir cet uniforme! » L'acteur allait endosser l'uniforme américain. La fureur redoublait encore; on se courrouçait contre le rôle qui prélait des sentiments odieux et ridicules à un officier vêtu du costume national2.

C'était encore pire en Europe, au sud de l'Italie, dans une capitale où depuis longtemps florissaienl les arts cl la littérature, sous un climat idéal, que l'on considère comme le plus beau du monde, à Naples.

En 18G0, peu après la reconnaissance du gouvernement de Victor

1. Le 5 mai 1795. Voir Vingtrimer, Histoire du théâtre de Lyon, p. m, et Reme d'art dramatique, 1" mars 1892. Article de M. A. Lpds.

a. Histoire du théâtre et de l'art dramatique dans V Amérique du A'ord (Renie Britannique, t. XXVII. i>. 431)

LE PUBLIC AU THEATRE PENDANT LA RÉVOLUTION. 5oc)

Emmanuel, on jouait au théâtre San Carlo la Vivandière de Magenta. A un certain moment, dit un témoin oculaire1, un général autrichien apparaissait : figure rébarbative, uniforme blanc, chapeau à plumes, ceinture jaune, croix et médailles sur la poitrine. Un murmure de mécontentement passa dans la salle. Le pauvre général entama sa tirade et parla de la bannière invincible des Habsbourg : on se mit à huer — L'acteur tint bon et continua : on hurla : « A la porte! à la porte! » Quelques voix ajoutaient : « Mort à l'Autrichien! » Au parterre, un homme se leva et cria : « Âh! canaille! si j'avais mon revolver, je te casserais la tète! » Quelques gamins, qui par hasard avaient des souliers, les lancèrent à la tète du malheureux acteur. H n'y tint plus : il arracha ses croix, son chapeau, sa ceinture, enleva son uniforme, le jeta par terre, le foula aux pieds, cracha dessus, fit un bond jusque dans les coulisses, revint avec un drapeau tricolore et entonna un hymne patriotique. Ce furent des cris de joie et des applaudissements à faire crouler le théâtre. On baissa la toile, on recommença la pièce. L'acteur revint avec son costume autrichien. 11 n'avait pas fait trois pas sur la scène que tous les spectateurs levés lui criaient des injures. Pour la seconde fois il dépouilla son uniforme et continua son rôle en manches de chemise. Chacune de ses paroles était accueillie par des huées. Le pauvre diable s'interrompait et disait : « Moi je suis bon Italien ! ce n'est pas moi qui parle, c'est l'Autrichien. » Alors on applaudissait; il reprenait son discours, on le huait de nouveau. Pendant toute la pièce il en fut ainsi. Quand la représentation fut terminée, la foule s'assembla devant le théâtre, et les hommes disaient : « Nous verrons s'il osera sortir, le lâche! »

Qu'il nous soit permis de conclure, après cette digression sur l'enthousiasme, à la supériorité de l'éducation morale des Français.

i. Maxime du Camp (depuis sénateur de l'Empire et membre de l'Académie française, alors l'un des fameux Mille), Expédition des Deux-Siciles. Paris, 18G1, p. 333.

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