Pantagruel, liv. IV, chap. xm
4. Voir le Mystère des Actes des Apôtres, avec miniature de Jehan Michel, imprimé en 1490 par Anthoine Vérard, Galerie mazarine, n° 260.
5. Louandre, Histoire ancienne et moderne d'Abbeville, déjà citée t. II, p. 3îo.
LES MYSTÈRES DIALOGUES
Les fous et les sots ont à peu près le même costume : des maillots gris, noirs, verts, avec un bonnet à oreilles de chien et à crête, tels que ceux des fous de nos rois et comme on représente généralement Trihoulet dans les tableaux d'histoire1.
Dans le Mystère du Vieil Testament, Satan, qui vient tenter Eve, « doit être en manière de serpent avec le visage d'une pucelle ». Evidemment on se servait de masques, puisque les hommes jouaient les rôles de femmes.
Lorsqu'on veut exécuter des « feintes », c'est-à-dire des animaux, des géants ou toute autre figuration fabriquée, pour les rendre plus « au vif » on charge un sculpteur d'en faire le modèle au moyen d'une statue en pierre; on la copie ensuite en carton, en papier ou en baudruche, et on la colorie après. C'est aux peintres ou quelquefois aux tailleurs qu'était confiée l'exécution de ce travail ; ils collaient les poils, les cheveux, la barbe et tous les appendices nécessaires2.
Les décors étaient conçus suivant le même principe que les costumes : si l'on représentait la prise de Troie, on simulait un combat du xve siècle; les murailles étaient crénelées avec des tourelles et l'on y faisait brèche à coups de canon. Dans le Mystère du siège d'Orléans, plusieurs combats, assauts et prises de villes avaient lieu en public.
La mise en scène fut aussi réaliste que les dialogues, dans le Mystère des Actes des Apôtres. Judas en chemise, accompagné de deux diables, y monte sur un escabeau et se passe autour du cou une corde que l'un des diables lui tend, puis il l'attache à la branche d'un arbre avec l'aide des deux diables, et, poussant l'escabeau, reste pendu. Alors, ouvrant sa
I. On peut voir, dans les recueils O1 3a38 à 3s4a des Archives nationales, un grand nombre de fous et de sots se livrant à des scènes d'acrobatie.
■2. mémoires de la commission des antiquités de la Côte-d'Or, t. II, p. 9-45. Article de M. Gouvenain, archiviste du département : « an tailleur d'ymages Antoine, 16 gros pour avoir fait de pierre le patron et mole de la teste du lion » — ; p. a43 : « deux grants statures d'un géant appelé Golias avec trois testes servant esdistes statures ».
De Girardot, les Artistes de Bourges, Paris, 1861, in-8, p. 4o : « A Paule l'ymagier pour le patron en pierre du don fait au roi, i escus. »
Nous trouvons aussi dans les Archives de la ville de Troyes (Registre cote B. ny) les renseignements suivants à propos de l'entrée de la reine Eléonore, le 3i janvier 1 5 3 4 , dans la capitale :
« A Yvon Bachot, tailleur d'images, qui a taillé « le dauphin en boys ».
« A Jehan Evrard, tonnelier, pour dix-huit grands cercles et trente petis avec l'ozière pour faire ung oiseau à troys testes et troys pied/..
« A Nicolas Haslin, dict le Flament, tailleur d'ymaiges, lequel a taillé la salemande et tant faire la queue d'icelle que à tailler un bras armey estant en une nuée pour soub/.tenir le pavillon de l'eschaffault de la Hoyne. »
COSTUMES ET JEUX DE MISE EN SCÈNE
chemise, il laisse voir les entrailles d'un animal qu'il avait eu soin préalablement d'attacher sur son ventre, et le scénario porte ces mots : « Icy crève Judas par le ventre et les tripes saillent dehors* ».
Ce rôle de Judas devenait quelquefois dangereux, et l'on cite plusieurs prêtres qui, en le jouant, furent privés de respiration et ne purent revenir à la vie qu'après d'énergiques frictions'. A Metz, entre autres, en juillet 1437, Jean de Missey, qui faisait Judas, « se pendit si bien, qu'il râlait quand on coupa la corde5 ».
Le rôle de Jésus-Christ n'était pas moins dangereux : outre sa position sur la croix qu'il devait garder durant le débit d'un millier de vers, il était aussi maintenu en l'air lors de la Transfiguration, et cela pendant qu'on récitait cent vingt-huit vers. On comprend que peu de personnes se dévouassent à pareil supplice, qui faisait souvent tomber en syncope le malheureux acteur4. Dans la scène de la flagellation, les bourreaux détaillent les parties du corps de Jésus-Christ, et l'un d'eux dit : « Il a le dos à l'avantaige pour recevoir gros horions. » Alors pleuvent les coups, et l'on simule force plaies et force sang répandu. La décollation d'un martyr a toujours lieu sur la scène; la tète est « feinte » et tombe à terre sous le coup de hache du bourreau, tandis qu'une liqueur rouge, imitant le sang, coule à flots5.
Au moment où le martyr meurt, on voit l'âme du défunt s'envoler; c'est un oiseau qui, tenu attaché, est mis en liberté et s'envole, ou bien c'est une marionnette6 maintenue en haut par une ficelle que l'on tire du Paradis.
On arrivait alors à faire des tours d'adresse inexplicables pour les assistants, qui les traitaient de « choses merveilleuses » et de « beaux secrets ». Ainsi, dans le Mystère de la Passion, on voyait successivement « un petit enfant vif, qu'on ne perçoit venir que quand la Vierge
1 . Au Mystère de Valenciennes, « Judas s'alla pendre, son âme sortit par son ventre, lequel creva et fut emporté par des diables volant en l'air ». (Renseignement dû à l'obligeance de M. Nuitter.) 1 E. Morice, op. cil., p. iî5.