‹ Essai sur l'histoire du théâtreChapitre 260 sur 322 · E. et J. de Goncourt, op. cit., passim · texte numérisé non relu

E. et J. de Goncourt, op. cit., passim

LA MISE EN SCÈNE PENDANT LA RÉVOLUTION1

Il est assez difficile de retrouver des indications précises sur la décoration des pièces révolutionnaires, car aucune figuration ne nous en a été conservée par la gravure ou la peinture. Quant aux descriptions, il suffira d'en citer deux, celle relative à la Glorification du 10 avril à l'Opéra, et celle du ballet de la Fête Américaine à l'Opéra- Comique.

Pour la première de ces deux pièces, le théâtre, au premier acte, représente l'emplacement de la Bastille. Au milieu des décombres, on voit la fontaine de la Régénération représentée par la Nature, qui, pressant de ses mains ses fécondes mamelles, en fait jaillir deux sources d'une eau pure — Des citoyens préparent la fête de la Liberté, ornent de guirlandes le piédestal de la statue; le président et les membres de la Convention arrivent, entourés de toutes les autorités constituées, et des citoyens portent une arche ouverte, qui renferme les tables sur lesquelles seront gravés les droits de l'homme et l'acte constitutionnel. Le président et les autres conventionnels boivent de l'eau à la fontaine et arrosent le sol de la Liberté au son des salves d'artillerie. Ils sortent tous de l'enceinte des ruines de la Bastille, avec cette égalité sacrée, première loi de la nature et de la République.

Au second acte, le théâtre représente un arc de triomphe. On voit sur les côtés les femmes des 5 et G octobre assises sur les affûts de leurs canons, telles qu'elles étaient sur le chemin de Versailles. Les Conventionnels en marche arrivent, et leur font des discours en pathos démagogique, en leur distribuant des couronnes de laurier « à la place des fleurs qui parent la beauté ». Puis se présentent une troupe de jeunes aveugles, les nourrices des enfants trouvés, escortées d'artisans portant une bannière avec cette inscription : a Les enfants de la patrie ». Le défilé se termine par des laboureurs et leurs familles.

Au troisième acte, on est place de la Révolution. Au milieu, à côté de la statue de la Liberté, se dresse un bûcher pour faire une exécution pyrrhique des attributs royaux. Quand le feu y a été mis, une foule d'oiseaux de toutes les espèces sortent du bûcher enflammé. Deux colombes vont se réfugier sous les plis de la draperie de la Liberté. Enfin, tous les citoyens exécutent une marche triomphale, vont déposer sur un autel placé devant la statue des fleurs et des parfums, entonnent un hymne et dansent un ballet.

Le quatrième et le cinquième acte, qui se passent sur la place

LE THEATRE CONTEMPORAIN

tics Invalides et au Champ de Mars, offrent le même mélange de cortèges, de chœurs, de salves d'artillerie, de ballets et de discours1.

Le ballet de la Fête Américaine, qui se joue à l'Opéra-Comique, est du même genre. Quand le rideau se lève, on voit, au milieu d'une magnifique allée d'arbres, un cocotier garni de guirlandes de chêne et de rubans tricolores, et portant à la cime le bonnet de la Liberté. Les guirlandes de chêne et les rubans tricolores se balancent et viennent effleurer la pointe des piques que portent des volontaires placés sur deux rangs et groupés autour de la déesse de la Liberté. L'autel de la Patrie est au milieu du théâtre. Plus loin on aperçoit Marat, Chaïlier, Lepelletier, Viala, Barra. Sur l'avant-scène, un représentant du peuple porte une balance; deux enfants, l'un blanc, l'autre noir, tiennent le niveau de l'égalité pour indiquer que dans l'Amérique toutes les distinctions sont anéanties, et la couronne de l'égalité pour démontrer que l'égalité durera autant que le monde2.

A la fin de la Révolution, la machinerie théâtrale prend cependant un essor nouveau. Les praticables se multiplient sur la scène dans quelques pièces : par exemple, dans le Voyage au mont Saint-Bernard^ de Cherubini, monté au théâtre Feydeau par les soins du machiniste boulet et du décorateur Degotti, les Alpes sont reproduites avec les glaciers, les précipices, les crevasses, les torrents, les forêts, qui en font un paysage si mouvementé3.

Mais cet effort ne paraît pas avoir été suivi durant la période de l'Empire. Ce ne sera qu'avec Guillaume Tell que l'Opéra, renouvelant ses essais, le consacrera à jamais.

Cependant, malgré les troubles perpétuels, la liberté des théâtres et la multitude des tentatives faites par des impresarii n'étaient pas sans avoir produit certains effets de mise, en scène, dont plusieurs sont intéressants à noter.

I Tli. de Lajarte, Catalogue historique, chronologique, anecdotique, de la bibliothèque musicale de V Opéra. Paris, 1878, t. It, p. 8 et suiv.

■>.. Journal des Théâtres et des Vêles nationales, déjà cité, 5 fructidor an II.

3. Journal des Théâtres et des Fêtes nationales, déjà cité, 2(1 frimaire an III. Voir aussi le livret d'E/isa ou le Voyage au mont Saint- Bernard, Bibliothèque nationale, Y th. 58oo. « Le théâtre représente les glaciers du mont Saint-Bernard. Des précipices, des chemins pratiqués dans les glaciers et dans les rochers, indiquent les diverses routes qui arrivent à l'hospice. A un moment désigné dans le deuxième acte, les vents et les nuages annoncent qu'un orage va éclater. Les torrents rompent les glaces qui les retenaient, ils coulent impétueusement de toutes parts, les avalanches partent et dans leur cours rapide emportent tout ce qui s'oppose à leur passage. »

LA MISE EN SCÈNE PENDANT LA RÉVOLUTION

Il existe dans la Cité (où est actuellement le Tribunal de Commerce de la Seine), sur l'emplacement de l'ancienne église Saint-Barthélemy, un petit théâtre qui en porte le nom. Dès que la tourmente du terrorisme est passée, on s'y rend assidûment, et la direction tient à satisfaire en tous points le public. Elle veut rétablir les cùlés de la scène que la municipalité terroriste a fait plaquer de deux cloisons artificielles avec deux statues; elle enlève ces placages qui recouvrent les anciennes petites loges et elle leur substitue un décor dont l'aspect donne à la représentation une vraisemblance qui manquait partout ailleurs'. Quelque intéressante que soit celte innovation, on ne l'imite pas souvent, puisque sur presque tous nos théâtres, même à l'Opéra, il y a encore des loges sur la scène et qu'on voit souvent les acteurs s'interposer entre les spectateurs de ces loges et toute la salle. Ce n'est écries pas cela qui peut donner de la vraisemblance à leur jeu!

Au théâtre Molière, on tenta vers la même époque une nouvelle manœuvre pour lever le rideau. Le directeur de celle scène avait remarqué combien il (Hait désagréable pour les spectateurs de voir apparaître successivement, suivant une ligne horizontale s'exhaussant lentement, les lieux que représentait la scène. Pour remédier à cet inconvénient, il lit faire un rideau d'étoffe très malléable, glissant sur des tringles et coupé verticalement par le milieu. Au commencement de l'acte, on le soulevait des deux côtés à la fois, au moyen d'attaches qui le maintenaient en festons en haut ainsi qu'à droite et à gauche de la scène, comme un rideau d'encadrement de fenêtre5. Ce procédé, depuis abandonné, a été repris dernièrement, non sans succès, à l'Odéon, pour la représentation de la Marchande de sonrires, de Mme Judith Gautier.

A ce moment, d'ailleurs, tous les rideaux de scène figuraient des portières ou des rideaux de fenêtres en soie damassée avec baldaquin et franges à crépines d'or. Seuls l'Opéra et le théâtre Eeydeau conservèrent sur leur rideau des figurations diverses.

Tandis qu'on cherchait à perfectionner certaines parties accessoires des théâtres, et qu'on réussissait dans ces tentatives, on obtenait moins de succès, à la lin du siècle, dans la mise en scène et dans l'habillement des acteurs.

1. Grobert, De V exécution dramatique considérée dans ses rapports avec le matériel de la salle et de la scène. Paris, 180J), p. <p.

Page 1