Ibidem , p
LE THEATRE CONTEMPORAIN
Il résulte, en effet, des réflexions des voyageurs, et de celles des chroniqueurs parisiens, qu'on étudiait beaucoup l'achéologie, sous l'influence du grand peintre révolutionnaire David, mais que cette science n'était point encore cultivée efficacement par les directeurs de théâtre et les décorateurs, qui ne redoutaient nullement dans leurs dessins les anachronismes les plus criants : « Ainsi, dit un journaliste, en parlant des décors de l'Opéra à la représentation de YAlceste de Gluck, on trouve des effets grandioses et des masses bien détachées, mais une incohérence complète dans les détails. Au lieu de l'architecture grecque, si souple dans ses lignes, on voit des motifs égyptiens côtoyan! des parties gothiques cl des décorations mauresques, le tout accompagné de profils italiens du XVe siècle, avec des raccords de fantaisie imaginés par l'artiste qui a exécuté les maquettes1. »
Un autre, plus mordant encore, rappelle ainsi les mises en scène ridicules qu'il a contemplées : « J'ai vu jouer le Brutus vainqueur des Tarquins dans un palais magnifique, tandis qu'à cette époque son collègue Collatin inspire la défiance par une bicoque un peu trop apparente; j'ai vu Virginie au milieu d'une place publique entourée d'arcs de triomphe, de temples de porphyre, de palais corinthiens, tandis que, cinq cents ans après, Auguste se vantait d'avoir trouvé Rome de brique et de la laisser de marbre; j'ai vu le superbe Agamemnon assassiné au pied d'une colonne que Callimaque n'inventa que cinq cents ans plus tard; j'ai vu Bayard donner audience dans des casemates que l'on doit à Vauban, et mille autres disparates de cette espèce2. »
On pourrait de nos jours en dire autant sur la façon dont les pièces sont quelquefois montées sur les théâtres de second ordre ou dans les villes de province.
Et cependant l'école de décoration ne manquait pas de talent. Les peintres d'alors, Degotti, Mœnch père et fils, connaissaient leur métier, et ni l'imagination ni la composition ne leur faisaient défaut. Mais les erreurs qui nous paraissent si saillantes dans leurs œuvres ne doivent pas leur être reprochées. Ce sont celles de l'époque tout entière, qui voyait alors la Grèce à travers une Rome de fantaisie et
i. Ckaussard, le Nouveau Diable boiteux. Paris, an VJI, t. 11, ji. i5».
■t. Lavallée, Lettres d'un Mameluk ou tableau moral et critique de Paris. Paris, l8<>3, p. ili-
LA MISE EN SCÈNE PENDANT LA RÉVOLUTION
qui composait un gothique extraordinaire dont on peut se faire une idée par les statues de Bayard et de Duguesclin que l'on trouve encore à l'entrée de la cour d'honneur du château de Versailles.
Le costume a, plus encore que les décors, excité les critiques des contemporains. Talma et ses camarades ont beau s'efforcer de propager les vêtements antiques, leur exemple n'est pas suivi par tous, et si les premiers sujets font les frais de vêtements conçus suivant les règles alors en usage, les rôles secondaires demeurent négligés, et les costumes dont sont affublés ceux qui les tiennent ne rappellent en rien le temps où l'action est censée se passer1.
La routine est, de tous les obstacles à vaincre, le plus difficile. On classe les rôles en catégories, et pour chacune d'elles il n'y a qu'un même costume traditionnel. Si ridicule qu'il soit, on ne le modifie pas. Ainsi, l'emploi de chevalier français se jouait invariablement avec une loque à plumes, une tunique jaune bordée de noir, ornée de soleils ou de palmes d'or, et, quand le chevalier était prince, avec des bottes de buffle. Il n'était d'ailleurs pas nécessaire qu'un héros fût de France pour être chevalier français. Le rôle de Philoctète rentrait dans cet emploi, et se jouait avec un casque à crinière rouge, une cuirasse de velours brodée d'or et une épée de l'école de Mars. La cuirasse d'Agamemnon était, elle aussi, garnie de trophées, de canons et de tambours2.
L'invraisemblance et le ridicule se retrouvaient aussi dans la comédie : lorsqu'on joue le Philinte de Fabre d'Eglantine, l'acteur Fleury est habillé à la Louis XIV, tandis que les actrices qui l'accompagnent ont des vêtements à la grecque ou à la dernière mode des merveilleux".
A l'Opéra, dans Anacre'on, les princesses ont le costume anglais immortalisé dans les tableaux de Gainsborough ou de Lawrence, tandis que les confidentes qui les suivent portent la tunique grecque des statuettes de Tanagra. Les soldats qui accompagnent les druides sont en habits d'Arlequin, avec une toque qui laisse voir à peine la perruque et la queue de ces guerriers4.
Dans le mélodrame intitulé Pierre le Grand, on avait affublé l'em-
i. Courrier des spectacles, n° 236, 3o avril 1797.
■2. Mémoires d'Alexandre Dumas, t. IV, p. a3.
3. Aug. Kotzebue, Souvenirs île Paris en 1804. Paris, i8o5, t. H, p. 228.