Le Feuilleton, 9.8 pluviôse an V
LE TIIEVTRE CONTEAIPOIVUN.
pereur et Mentchikow de costumes polonais, et habillé les soldais cl les officiers de Préobrajenski en paysans, avec des cafetans >erts el des ceintures jaunes1.
Les Colirts d'opéra-comique, en cheveux poudrés, boucles et cadenetles, chemise de toile line, gilet en drap bien pincé, culotte juste, bas de soie blancs et souliers pointus, font, dans le Guillaume Tell de Lemierfe, les montagnards suisses du xnic siècle. Derrière eux apparaissent des Suissesses qui sembleraient devoir être des paysannes du moyen âge, mais elles figurent des Colettes, le sein découvert, le tour de gorge en dentelle de Malines, portant la chemise à l'enfant, le tablier en linon, le corset et la jupe en taffetas, un bonnet à la dernière mode, des boucles d'oreilles, costumées à la façon de la mère Angot.
Talma et Monvel jouent cependant dans celte pièce : ils ont demandé à une médaille qui aurait été frappée seulement quelques années après la mort du libérateur de l'Helvétie une indication exacte du costume qu'ils doivent porter2, k eux seuls, ils représentent ainsi l'exactitude historique.
La pénurie d'argent est cause de ces mascarades grotesques. On se sert des mêmes costumes pour tous les rôles indistinctement, parce qu'on n'a pas les moyens d'en avoir un pour chaque pièce.
Sous le Consulat et sous l'Empire, quand les théâtres reprendront leur vogue, les abonnements el les subventions du gouvernement alimenteront d'autant mieux les caisses des directeurs, que le nombre des spectacles sera réduit à huit. Alors on ne regardera plus à la dépense pour la confection de riches et nombreux costumes, mais souvent on exécutera les costumes historiques suivant la façon dont on comprendra l'histoire. Ainsi les différentes périodes des siècles lointains se confondront pour n'en plus former qu'une seule; on oubliera qu'entre Sésostris et Périclès il y a plus de dislance qu'entre Périclès et nous. Du moment (pic l'époque est antérieure à Jésus-Christ, qu'il s'agisse d'une dislance de vingt années ou de trente siècles, peu importe! L'archéologie n'est pas exigeante!
Aussi, remarque le critique d'alors qui s'intitule « le Mameluk » (nous sommes après le retour d'Egypte), un « héros de Sparte s'avance gravement, causant avec un confident babylonien. Voici le garde
i. Karamzine, Voyage en France, traduit du russe par Legrelle. Paris, 1 885, p. iji.
■>.. Journal îles Théâtres el des Fêtes nationales, •>, vendémiaire an III et 17 fructidor an III.
LA MISE EN SCÈNE PENDANT LA RÉVOEUTION
d'un roi d'Assyrie portant l'uniforme des licteurs consulaires. Dans la comédie, un petit-maître porte indifféremment l'habil Louis XV
Portrait de Talma dans le Guillaume Tell de Lemierre.
ou celui d'un muscadin, et les pièces de Molière font voir des vieillards du temps de Louis XIII, suivis de valets qui ne sont d'aucun temps, et qui causent avec des jeunes gens Louis XV et des femmes à la dernière mode, vêtues comme Mme Récamier, ou
LE THEATRE CONTEMPORAIN
Mme Tallien à Tivoli. Ainsi, entre le père et ses lils, il peut v avoir une différence de trois eents ans, et le plus drôle, ajoute le Mameluk, c'est que personne ne s'en aperçoit'. »
Pourtant un appendice de costume se retrouve, durant la Révolution, dans tous les rôles d'hommes et de femmes indifféremment : c'est la cocarde tricolore. Brutus et Tartufe, Polyeucte et Zaïre, Bacchus et Mascarille arborent dans leur chevelure ou dans leur coiffure, casque ou toque, tiare ou chapeau, les rubans aux trois couleurs. Soubrettes et reines, déesses et bourgeoises s'en font un diadème2.
A Paris, sous le Directoire, certains entrepreneurs, à qui l'on a concédé l'exploitation des théâtres, veulent les remonter et leur rendre l'ancien aspect que la municipalité de 179,3 leur a enlevé. C'est d'abord Dorfeuille qui s'empare de la salle du Théâtre-Français de la rive gauche et lui donne le nom pompeux et prétentieux à la fois d'Odéon. Il enlève les bustes de Marat et de Lepelletier, détruit les cloisons de la scène, rétablit les loges, monte un grand lustre de lampes à la quinquet qu'il entoure d'autres petits lustres, arrache les papiers tricolores, fait réparer les peintures du plafond, et pour satisfaire au goût du jour peint sur les balcons des loges des combats d'athlètes, des courses de chevaux, imitations néo-grecques des frises du Parthénon, figurées en blanc sur un fond rouge brun, ou en camaïeu gris. Ce théâtre eut peu de succès, et bientôt, au milieu de difficultés procédurières, un incendie vint le détruire5.
La Montansier, tout en réclamant sans cesse une indemnité pour le préjudice qu'on lui a causé en lui enlevant sa salle d'Opéra, continue l'exploitation de l'ancien théâtre des Beaujolais, au Palais- Royal, où avant elle des marionnettes paraissaient sur la scène tandis que des acteurs placés dans la coulisse parlaient et chantaient pour elles. Louis, l'éternel Louis, a arrangé cette salle, et durant la Terreur ce théâtre minuscule a été le rendez-vous des hommes du jour les plus en vue. Successivement, Girondins, Ilébertistes, Danlonistes, membres du Comité de Salut public, y ont tenu un salon. En 179G, Barras y donne ses rendez-vous. Au-dessus du théâtre est l'appartement de Mme Montansier. C'est lâ qu'au lendemain du 12 Vendémiaire,
1. Lavallée, Lettres d'un Mameluk, ou tableau moral et critique de Paris. Paris, i8o3, ]). 112. 1. E. et J. de Concourt, Histoire de la Société française pendant la Révolution. Paris, 1 8 5 4 1 1 ' p. 3'iO.
3. Ibidem, t. It, p. 3 1 y , et le Censeur des journaux, par dallais, juillet 1796.
LA MISE EN SCÈNE, PENDANT LA RÉVOLUTION
Barras, Bonaparte et les vainqueurs célèbrent dans un banquet intime la victoire de la veille. La Montansier est aussi concessionnaire d'une loge grillée où l'on se réunit en joyeuse société durant tout le Directoire'. Cette petite salle demeure telle jusqu'en 180G, époque où un décret impérial la supprime. Enfin la Montansier la rétablit, sous le nom de Variétés, au boulevard Montmartre, où elle est encore2.
Au théâtre Feydeau, on procède aux mêmes modifications qu'a l'Odéon : on y découvre les deux colonnades placées l'une au-dessus de l'autre qui ont fait le succès des architectes Molinos et Legrand. Au théâtre Louvois, on renouvelle les décorations, et suivant le goût du jour on y multiplie les griffons, objet d'admiration des premières années du siècle. En 1797,, au théâtre Favart (l'Opéra-Comique), Bienaimé répare entièrement la salle et les foyers et leur donne une décoration toute nouvelle". Le public revient de nouveau dans les loges rétablies, les receltes se relèvent ; et c'est fort heureux pour le trésor publie, car, à la veille du 18 Brumaire, on prétend que les employés du Ministère des Finances font main basse sur l'argent des entrées, qu'ils transportent de suite dans la caisse de l'État. C'était là, au dire des pessimistes, l'unique ressource du Directoire aux abois*.