CHAPITRE VI
LE THEATRE SOUS LA RESTAURATION
Sous la Restauration, jusqu'à Ja veille de i83o, l'art dramatique français, reste dans un marasme encore plus complet que durant l'Empire. La lutte des partisans de la Révolution avec ceux de l'ancien régime semble seule réchauffer un peu la scène française. Sylla, œuvre de l'Hermite de la Chaussée-d'Antin, de Jouy, et les tragédies de Casimir Delavigue, voilà ce que le théâtre produit de plus intéressant, et cependant le nombre des pièces de 1800, à i83o est énorme. Il en parait 3 558 ! Dans ce total Scribe est pour 1 35, Théolin pour g4, Brazier pour o,3, Dartois pour r>2, Mélesville pour 8o, Dupin pour 56, etc., etc — Dans cette mer immense, Alexandre Dumas et Victor Hugo n'avaient encore apporté que quelques gouttes.
Le Romantisme, avec la renaissance de l'art français, devait frapper un premier coup par la représentation de Henri III et sa cour (ii février 1829), et successivement les pièces de Victor Hugo, celles d'Alfred de Vigny, d'Alfred de Musset, allaient suivre! En même temps, on verra Rossini, Meyerbeer, Halévy, Hérold, produire sur la scène lyrique une série d'incomparables chefs-d'œuvre.
Mais, avant d'arriver à l'époque du Romantisme, suivons pas à pas l'histoire du théâtre jusqu'aux derniers jours de la monarchie.
Au point de vue des décors et des costumes, on continuait les errements de l'Empire : un temple, un palais grec ou romain, une cour de château moyen âge, suffisaient aux exigences de la Comédie- Française. On copiait les costumes antiques sur les murailles et les bas-reliefs de Rome1; quant à ceux du moyen âge, nous ne pouvons
1. Voir l'éloge que lady Morgan lait dans ses mémoires de l'exactitude des costumes antiques à la Comédie-Française, Mémoires el Souvenirs de lady Morgan. Paris, 1818, 2 vol. in-81 t. H, p. 1 57.
LE THEATRE CONTEMPORAIN
guère en parler que pour eu souligner, sinon le ridicule, du moins la nullité.
Lorsqu'on donna Sylla en 1821, presque au moment de la mort de Bonaparte, chacun vit dans cette pièce des allusions à l'épopée du Titan moderne. Talma. qui créait le rôle de Sylla, fidèle au souvenir de celui qui avait été son ami et son protecteur, voulut reproduire ses traits dans ceux du dictateur romain. Fier de posséder une physionomie qui rappelait celle du César, il sut se faire une tète avec la mèche traditionnelle, que, depuis, Paul Delaroche et Flourens ont accommodée à leur propre front. La perruque de Talma fut pour Beaucoup dans son succès, et l'artiste capillaire qui l'avait faite n'eut pas d'autre réclame, sa \\c durant, que celle de rappeler ce chef-d'œuvre à sa clientèle'.
Nous avions vu pendant la Révolution des acteurs grimer les amis de Mirabeau; la tradition se continuait donc et devait se perpétuer jusqu'à nos jours, où on la retrouve sur toutes les scènes, au Théâtre- Français comme au café-concert.
L'Opéra, la scène la plus luxueuse, était loin de réunir les dispositions confortables que nous sommes habitués à trouver dans les théâtres parisiens. A l'orchestre, à la place des fauteuils, il y avait des banquettes sans dossiers, où les spectateurs pouvaient s'étendre nonchalamment2. Dans les loges, pas de sièges non plus, mais deux banquettes, dont l'une, celle de derrière, se soulevait pour donner passage aux personnes qui occupaient celle de devant. Cette dernière était fixe : les élégantes en robes décolletées et couvertes de diamants devaient l'enjamber pour s'y asseoir3.
La décoration de la scène est aux mains de Ciceri, qui a succédé à Isabey comme décorateur en chef à l'Opéra. M. Sosthène de la Rochefoucauld, chargé de la surveillance des théâtres, gardien inflexible des bonnes mœurs, ne lui permet pas de se lancer dans la voie où son imagination voudrait l'entraîner.
Les choses sont ainsi lorsqu'un fait d'une portée considérable dans la politique vient apporter un grand changement à l'Opéra. Le i3 février 1820, le duc de Berry, sortant d'une représentation, avait été
1. Voir Catalogue de costumes, tableaux, dessins, gravures et autres objets d'art composant le cabinet de Talma. Paris, 1827, in-8. — Mémoires d'Alexandre Dumas, t. IV, p. 271.
2. Nous tenons ce détail de M. Régnier, de la Comédie-Française, qui nous a raconté autrefois que, dans sa jeunesse, il avait assisté souvent aux représentations de l'Opéra.
3. Voir la gravure de la représentation du bal de l'Opéra, par Bosio.
LE THÉÂTRE SOUS LA RESTAURATION
assassiné par Louvel. Transporté dans une des salles basses du théâtre, il y était mort après avoir été administré par un prêtre. L'archevêque de Paris, Monseigneur de Quélen, déclara qu'on ne pouvait continuer à jouer dans un local où avait séjourné le Saint-Sacrement, et l'Opéra fut désaffecté et démoli. Pendant quelque temps les représentations curent lieu dans la salle voisine, dite de Louvois, aujourd'hui disparue; puis le ministère de la maison du Roi fit construire un nouveau théâtre rue Le Peletier. Debret fut chargé de ce travail, et la salle qu'il édifia est demeurée, pour toute la génération de i83o, avec celle du Théâtre- Italien de la place Ventadour, qui lui est un peu postérieure, le type du plus charmant théâtre public qu'ait possédé Paris.
Debret, partant de cette double idée, que la salle de la Montansier, bâtie par Louis place Louvois, était une des meilleures qu'on eût encore construites, et qu'en outre, une salle de spectacle est d'autant plus sonore que les boiseries en sont plus sèches, édifia le gros œuvre de son bâtiment de façon à y faire entrer tout d'une pièce la décoration et les cloisons de l'ancienne salle. Aussi fit-il transporter les morceaux un à un et les lit-il mettre en place successivement en les emboîtant L'un dans l'autre comme on fait avec un jeu de marqueterie. Debret peignit les premiers rangs de loges à fond blanc avec un décor en or, el les autres rangs en bleu avec un décor de tapis jetés sur les balcons et retombant en baldaquins ornés de franges et glands, le tout s'enlevant en or sur le fond; les loges étaient, contrairement à ce qu'elles furent plus tard, tendues en bleu1. Ainsi le nouvel Opéra de la rue Le Peletier, au dire de tous les critiques, réalisait les desiderata presque complets de l'acoustique, en même temps qu'il présentait à la vue une des salles les mieux conçues dans ses proportions et les plus élégantes dans sa décoration.
Lorsque, le iG avril 1821, elle fut inaugurée avec la lumière du gaz, que l'on essayait pour la première fois, ce fut un concert d'éloges, et ceux qui depuis ont encore connu la salle de la rue Le Peletier regrettent sa disparition en vantant ses qualités2.
r. Voir Lettre à M. de B *** sur l'opéra de Debret. Paris, i8ai, in-4.
■>.. ;< A l'Opéra tout est grandiose. La salle est la plus belle que j'aie jamais vue; elle forme un vaste cercle dont le quart est occupé par la scène. Deux fois, la longue ligne des loges est interrompue par des doubles colonnes entre lesquelles se trouvent de petites loges. De riches dorures, de belles peintures au plafond et sur les murs, un éclairage brillant, complètent l'impression la plus pompeuse. Au lustre il y a soixante-dix becs de gaz et aux huit appliques des colonnes, soixante-douze. » (Edouard Devrient, Driefe ans Paris. Berlin, 1840, p. 34-)
Un rideau dû à Ciceri cl représentant Louis XIV octroyant à Lulli le privilège de l' Académie de musique, rompait avec le traditionnel usage de la tenture rouge, et contribuait encore à augmenter l'éclat de l'ensemble de la salle. Durant les premiers temps, on exécuta pour chaque grand opéra un rideau de manœuvre dont le sujet rappelait celui du spectacle. Ainsi pour Guillaume Tell on représenta le lac des Quatre-Caritons, et pour Robert le Diable une figure de la Religion entourée d'arabesques. Ciceri, le maître du genre, était toujours chargé de ces travaux1.
Le magasin de décors, situé de l'autre côté de la rue de Louvois, en face du théâtre, dans un bâtiment qui sert encore maintenant à l' Opéra-Comique, était relié au bâtiment principal par un grand pont en fer, merveille de construction pour l'époque où il fut établi. Ce pont, lors de la démolition, fut transporté au musée de l'Ecole des Ponts et Chaussées, où on le conserve comme une curiosité et un modèle. Une fois les constructions rasées, leur emplacement est transformé en square, et Rlagmann y élève la fontaine en bronze représentant les quatre grands fleuves de France, qu'on admire encore, rue de Richelieu, en face de la Bibliothèque nationale.
La réédification de l'Opéra ne fut pas la seule construction théâtrale de cette époque. D'une part, on dut comme de nos jours, à certaines périodes régulières, réparer la Comédie-Française. On y supprima un étage et l'on abaissa le plafond au-dessous des places les plus élevées, connues sous le nom de bonnets d'évèque. Actuellement la Comédie- Française possède deux plafonds. L'ancien subsiste toujours, et celui qui date de 1820 et que M. Mazerolle a récemment restauré, est devenu le parquet de l'étage supérieur du bâtiment.
Dans un autre quartier de Paris, l'Odéon avait brûlé en 1818. On le reconstruisit presque immédiatement. Son nouveau plafond représentait l'assemblée des dieux, et le cintre était orné de médaillons avec les bustes des grands poètes de l'antiquité. Sur les balcons des galeries de premier et de deuxième rang, il y avait en bas-relief les scènes des plus belles pièces du répertoire du Théâtre-Français. Le rideau figurait un portique et un escalier, et, comme peu de temps après le dernier incendie de l'Opéra-Comique, en 1887, on installa à grand renfort de réclame un rideau de tôle, que le public ne manquait
1. Renseignements fournis par MM. Lormier et Ronsin, que nous remercions vivement de leur obligeance.
L'iucendie de l'Odéou en 1 8 1 8 .
LE THEATRE SOUS LA RESTAURATION
pas de demander à voir descendre tous les soirs, pour se rendre compte par lui-même de la rapidité de sa manœuvre et de la garantie qu'il apportait à la sécurité des spectateurs1.
Avant l'assassinat du duc de Berry, on avait déjà, à Londres, fait usage de gaz pour l'éclairage publie. L'administration de l'Opéra, dès 1 8 1 9, se préoccupa de ce nouveau procédé. Le ministre de la maison du roi demanda au souverain l'autorisation de faire des expériences et, s'il y avait lieu, de remplacer les quinquets de la salle par des becs de gaz. Les ingénieurs Darcet, Cagnard et Delalour furent désignés pour construire une usine et faire tous les essais désirables. On acheta à l'extrémité du faubourg Montmartre, rue Richer, un grand terrain, sur lequel on construisit le premier gazomètre qui existât à Paris2. Un entrepreneur du nom d'Albouy travailla sous la direction de la commission de savants nommés par Louis XVIII, et les nouveaux luminaires furent inaugurés dans la salle de la rue Le Peletier. Les plus élégantes d'entre les abonnées n'acceptèrent pas la chose sans pousser les hauts cris : la lumière trop crue du gaz devait donner de la dureté aux traits de leur visage, faire pâlir leur teint et rougir leurs yeux. Pour obvier à ces inconvénients, chaque bec de gaz fut enveloppé, comme ils l'ont toujours été depuis, par des globes de cristal dépoli, qui, en tamisant la lumière, lui donnaient plus de douceur et d'égalité.
Bientôt on ne se contenta plus d'éclairer seulement la salle et les corridors : le gaz devint un des éléments les plus brillants de la mise en scène. Les portants, les herses, les rampes, les lampes mobiles à réflecteurs, tout fut au gaz. On inaugura ce nouveau mode d'éclairage sur la scène le 22 février 1822, à la première représentation à'Aladin ou la lampe merveilleuse", pour laquelle Daguerre*, sous les ordres de Ciceri, avait exécuté, au moyen d'effets de perspective et de coloris, des décorations dont l'intensité d'éclat redoubla sous l'effet des nouveaux jets de lumière. Ce fut un succès prodigieux, et le jour où le jeune artiste, abandonnant le théâtre, ouvrit son premier diorama, le triomphe lui était assuré d'avance.
Ce fut encore l'Opéra qui, soixante ans plus tard, le premier de
1. Chronique de Paris, ou le Spectateur moderne, par M. M ***, t. II, p. 35o.
2. Ce terrain est celui sur lequel actuellement se trouve le magasin des décors de l'Opéra.
3. Th. de Lajarte, Catalogue Historique, chronologique, anecdotique, de la Bibliothèque musicale d l'Opéra. Paris, 1878.
4. Voir Germain Bapst, Essai sur l'histoire des panoramas et des dioramas, avec illustrations inédites de M. Edouard Détaille. Paris, 1 89 1 , p. 20.
LE THEATRE CONTEMPORAIN
tous les établissements publics, tenta les essais d'éclairage à l'électricité et en fil un usage journalier1.
A la Comédie-Française on fui moins prompt qu'à l'Opéra : le lustre à gaz ne fut installé que lors de la restauration de la salle, dans l'été de i832, et en 1873 la rampe de la scène de Molière était encore composée de lampes à huile. De même que les abonnés de l'Opéra, Mlle Mars s'opposa tant qu'elle put au nouvel éclairage, qu'elle prétendait être défavorable à ses costumes2.
Quand l'Opéra fut installé rue Le Peletier, M. de la Rochefoucauld, qui s'opposait toujours à l'écourtement des robes des danseuses et faisait couvrir de feuilles de vigne en zinc les marbres des musées, appela en 1827 auprès de lui comme conseil un jeune architecte, plus tard orfèvre et administrateur de l'Opéra à son tour, Duponchel, auquel il confia la direction de la partie artistique de la scène lyrique. C'est à lui que revient le mérite d'avoir commencé l'évolution de la mise en scène avec les représentations de la Muette, d'Auber, et de Guillaume Tell, de Rossini.
En même temps, un autre artiste, le baron Taylor, qui avait été décorateur de théâtre au début de sa carrière, était nommé en qualité de commissaire royal à la direction du Théâtre-Français. H lit jouer Henri III et sa cour, d'Alexandre Dumas, et apporta dans la maison de
1. L'installation du gaz au théâtre et le développement rapide que prit de suite ce genre d'éclairage fut une des plus importantes innovations de mise en scène du xix" siècle. Aussi nous faut-il rappeler brièvement la disposition des appareils destinés à l'éclairage, tels qu'ils étaient en usage en i83o, et tels qu'ils se transformèrent par suite de l'emploi de l'électricité.
La scène est éclairée par la rampe, les herses, les portants et les traînées. La rampe est la ligne de lumières qui sépare d'un bout à l'autre la scène de l'orchestre, et éclaire les acteurs de face. « Les herses sont des cylindres elliptiques en tôle traversant le théâtre, et dont une partie, ouverte et munie d'un grillage métallique, laisse échapper les feux d'une traînée de becs de gaz. » Il y a une herse par plan, ce qui permet, en ('teignant successivement chacune d'elles, d'obscurcir graduellement le théâtre. Les portants sont de longs montants de bois sur lesquels sont fixés des tuyaux de cuivre que l'on peut embrancher à l'aide de conduits en caoutchouc sur un conduit central, qui permet de porter à un point déterminé un foyer de lumière suivant les exigences de la scène. Quant aux traînées, ce sont des appareils accessoires sans attributions fixes, mais servant cependant de préférence à éclairer des châssis parallèles qui se fout ombre réciproquement. Ce sont des traverses sur lesquelles on adapte un cylindre creux, d'où jaillit par de minuscules ouvertures une série de flammes minces et longues.
■2. Il est à noter qu'au Louvre, qui dépend aussi de l'Etat, les corridors sont encore éclairés par des quinquets en forme de casques de guerriers romains à la David, comme on en voyait dans les villes de province il y a quelque trente ans. Espérons que, malgré sa timidité proverbiale, M. l'Administrateur général des musées fera substituer un jour la lumière électrique à ces lampions surannés, dont l'allumage offre un danger qui se renouvelle tous les soirs.
LE THEATRE SOUS LA RESTA L R A T TON
Molière en matière de costumes et de décors des principes de goût et d'exactitude qui faisaient encore tout à fait défaut.
A côté de Duponchel et du baron Taylor, il faut citer un troisième directeur de théâtre, Harel, successivement à la lète de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. Patriote émérite, il avait gagné la Légion d'honneur comme sous-préfet de l'Empire pour la défense héroïque qu'il avait opposée dans sa sous-préfecture aux troupes alliées, lors de l'invasion. Comme directeur, il monta un grand nombre de pièces d'Alexandre Dumas et de Victor Hugo. Lui aussi il connaissait la mise en scène. Mais son talent particulier était celui de la réclame. Personne mieux que lui n'a su faire accourir le public à une pièce. Tantôt il annonçait que Mlle Georges porterait tous ses diamants sur la scène, tantôt il s'extasiait sur la valeur desdits diamants, que des mauvaises langues disaient faux. C'est lui qui, pendant le choléra de i832, lorsque les recettes étaient tombées à rien, annonçait que les théâtres, quelque pleins qu'ils fussent, étaient les endroits les plus salubres, et que jamais depuis leur existence on n'avait pu y constater un seul cas de choléra foudroyant. Aussi invitait-il le public à se rendre en foule dans la salle qu'il dirigeait.
Harel savait à l'occasion demander à Achille Devéria, comme à Clément Boulanger ou à Robert Fleury, des costumes ou des décors; il avait même auprès de lui un décorateur attitré, nommé Lefèvre, qui forma dans son atelier la plupart des artistes qui devaient porter si haut l'art de la décoration théâtrale en France : Séchan, Dieterle et Despléchin.
Nous sommes ainsi parvenus à l'époque où Auber donne la Muette, Rossini, Guillaume Tell, Alexandre Dumas, Henri III, Victor Hugo, Huy Mas et Marion Delorme, et où ces auteurs trouvent en Duponchel, Taylor et Harel des metteurs en scène intelligents et actifs, comme dans l'école de peinture des Delaroche, des Delacroix, des Johannot, des Devéria, des Nantcuil et des Raffet, des peintres de maquettes, des dessinateurs de costumes et des graveurs de vignettes pour illustrer les éditions des chefs-d'œuvre que va enfanter le théâtre en France.