I. Figaro du 23 mars 1888. Article de M. Vilu
Décor d'une place publique, par Rubé et Chaperon.
LE THEATRE CONTEMPOR UN
ment, et d'une production de métier presque insignifiante elle est devenue une œuvre artistique, autant par sa composition Imaginative que par les impressions qu'elle provoque.
Ce mouvement d'entraînement général nous amène à faire connaître l'histoire sommaire des théâtres du boulevard.
La Porte-Saint-Martin, après avoir été l'Opéra, était devenue, dès 1802, l'Opéra du peuple. On y avait donné Pizarrc ou la conquête du Pérou et, en 18 10, une pantomime militaire, le Passage du mont Saint- Bernard, où un certain Gobert représentait le Premier Consul; ce qui donna un soir l'occasion à Bonaparte de venir se voir sur le théâtre. Fermée, puis rouverte à la fin de l'Empire, cette salle ne prit réellement d'importance qu'en 1827, et surtout en i83o, avec le Napoléon à Schœnbriïnn et avec les pièces de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas. Dans la deuxième partie du règne de Louis-Philippe, on y joua Don César de Bazan, la Biche au bois, Toussaint Loiwerture, ete
C'est à ce théâtre qu'on reprend les Petites Danaïdes, de Désaugiers. Ciceri y représente un enfer extraordinaire, affreusement grotesque. « C'était un bruit de chaînes, un vacarme de cris et de sanglots, un fourmillement perpétuel de formes monstrueuses, le tout entremêlé de lycopodium, de feux de Bengale verts et rouges, à rompre la tète, à éblouir les yeux. » Cette diablerie devait être une des dernières créations de Ciceri; elle eut alors un succès éclatant1.
Un autre succès au point de vue de la décoration fut la représentation des Bohémiens de Paris. Plusieurs décors étaient réellement magnifiques, et Théophile Gautier rappelle avec enthousiasme celui du deuxième acte, « qui représente une perspective de la Seine prise au bas du pont Marie par un clair de lune et qui, dû au pinceau de Séchan, Dieterle et Despléchin, produit le plus délicieux effet, et une toile de MM. Philastre et Cambon, représentant un panorama de Paris vu des hauteurs de Montmartre, qui mérite d'être admirée et qui termine digne-
1. La veille de son départ pour l'Algérie, où il allait prendre un commandement, le duc d'Aumale se rendit à la Porte-Saint-Martin pour voir cette fameuse pièce. Elle était précédée sur l'afliclie par la Lucricc Borgia de Victor Hugo. Le prince était installé à sa place, quand le poète, qui surveillait la représentation de son drame, l'aperçut. Il alla le saluer et le remercia d'avoir bien voulu venir voir une de ses pièces. Le duc d'Aumale nous a avoué depuis qu'il ignorait complètement qu'on dût jouer un drame de Victor Hugo, et qu'il n'était venu que pour les Petites Danaïdes. Mais, en vrai prince, il ne se laissa pas déconcerter par les remerciements du poète et il lui répondit : « Je dois partir demain pour l'Afrique, où je resterai longtemps ; je n'ai pas cru pouvoir employer mieux nia dernière soirée qu'en venant entendre un de vos chefs-d'œuvre. » Le poète, satisfait, se retira, convaincu de la sincérité du compliment du vainqueur de la Smala.
LES THÉÂTRES DU BOULEVARD
ment une série de huit tableaux dont l'attrait va faire courir trois mois durant la foule à l'Ambigu' ».
La Gaîté était l'ancien théâtre de Nicolet. Peyre, l'architecte de l'Odéon, l'avait reconstruit en 1808, et dès cette époque on avait l'habitude d'y jouer des mélodrames.
C'est là que fut donnée la Mort d'Adam, avec la fameuse apothéose dont le décor était de Degotti. Après avoir végété jusqu'en i83o, la Gaité prend, à cette date, une place définitive parmi les théâtres à grand spectacle. Un décorateur de l'Opéra, Gué, est occupé sans relâche aux diverses peintures des pièces qu'on y joue, et qui prennent le nom de féeries. On y voit entre autres l'Ondzne et le Pied de mouton. Incendié le 21 février 1 83 5 par un éclair mal lancé, qui mit le feu à une frise, le théâtre fut reconstruit en fer par l'architecte Bourlat et inauguré le 19 novembre 1 8 3 5 . C'est dans cette salle que l'on joua plus tard les Cosaques, Marengo, les Pirates de la savane, Peau d'âne, etc
L'Ambigu datait de 1769. C'était un théâtre de poupées dirigé par Audinot. Sous la Révolution, on y jouait déjà des mélodrames : Pixérécourt y donne le Maréchal des logis. Incendié le 1 4 juillet 1827, l'Ambigu fut reconstruit par les architectes Hittorf et Lecointe et inauguré le 8 juin 1828 par une série de drames et de mélodrames dont les principaux sont : l'Auberge des Adrets, la Marquise de Brinvilliers, les Quatre Sergents de la Rochelle, etc — Jouanez et Desfontaines en avaient fait la décoration sculpturale; les peintures et le plafond étaient de Gosse. En i83o, on y représenta des pièces historiques où la religion jouait un rôle fâcheux. Les chroniqueurs dramatiques, qui attribuent souvent aux choses du théâtre des conséquences plus graves qu'elles ne le sont en réalité, prétendirent que les pièces de l'Ambigu avaient été une des causes du sac de l'Archevêché, en 1 83 1 . A partir de cette date, Anicet Bourgeois est le grand pourvoyeur de l'Ambigu. Jeanne la Folle, le Juif Errant, le Naufrage de la Méduse, Lazare le Pâtre, l' Etoile du berger, la Closerie des genêts, de Frédéric Soulié, et surtout les Trois Mousquetaires, d'Alexandre Dumas, en sont les principaux succès. La mise en scène y est très soignée. Séchan, Dieterle et Despléchin en sont les décorateurs. « Dans l'Etoile du berger, l'apothéose se faisait sur un fond de féerie extraordinaire, qui à lui seul valait le voyage à l'Ambigu », dit Théophile Gautier.