LE THEATRE PENDANT LA MONARCHIE DE JUILLET
LE COSTUME
Les costumes de cette époque, empreints de la couleur romantique que les peintres donnaient à leurs personnages, n'étaient pas inférieurs à ceux de nos jours, au moins en ee qui concerne les costumes des hommes, qui acceptaient de bon cœur ceux que les auteurs ou les directeurs de théâtre leur donnaient. Il n'y avait pas de difficultés. Mais les femmes y niellaient souvent plus de coquetterie. 11 était surtout difficile de les contraindre à se laisser coiffer autrement qu'à leur convenance. Victor Hugo eut toutes les peines du monde à obtenir de Mlle Mars que, dans Hernani, elle ne portât pas sur la tète l'énorme kakoschnik russe dont elle est coiffée dans le tableau de Gérard la représentant en impératrice de Russie. Pour les rôles des comédies de Molière, Mlle Mars s'arrangeait mieux. Elle y était, de l'avis de tous ceux qui l'ont connue, incomparable. Il fallait même qu'elle fût bien jolie, car un jour, dans la Valérie de Scribe, au moment où elle prononçait cette phrase : « Suis-je jolie, moi? » le publie se leva en masse et répondit par une triple salve d'applaudissements1.
Mlle Georges, moins jolie, mais plus belle, était aussi moins difficile. Pourvu qu'elle montrât les lignes admirables de ses blanches épaules et ses bras marmoréens, elle acceptait les costumes et les coiffures que lui imposaient ses rôles.
On recherchait alors l'exactitude, et, quoi qu'on en ait dit, les costumes moyen âge, époque à la mode, étaient aussi vraisemblables que ceux de nos jours. Certains acteurs composaient eux-mêmes
i. Legouvé, Mémoires, t. It, p. 81.
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leurs costumes ou demandaient conseil à des peintres illustres. Delacroix peignit pour Beauvallet le Dernier Abencerrage, Baffet dessina pour Mélingue ceux du Circassien dans Schamyl et surtout de Méphistophélès dans le Don Juan de Marana d'Alexandre Dumas1. Il est sur le même type que le Méphistophélès de Delacroix dans les sillustralions de Faust, c'est-à-dire tout de noir habillé, en chausse collantes, pourpoint écourté, avec la chemise bouffant à la ceinture, et coiffé de la toque aux deux grandes plumes légendaires.
On sait, du reste, quel artiste était Mélingue2, et avec quelle habileté il modelai I sur la scène une statue presque de grandeur naturelle, quand il jouait le rôle de Benvenuto Cellini5. Il fit la lithographie d'une des scènes du Pacte de famille, et, lorsqu'il parut pour la première fois sur la scène parisienne, dans le rôle de Buridan de la Tour de Nesle, il peignit sur du gros calicot le costume du héros d'Alexandre Dumas. Ainsi représentés à grands traits, les hautsde-chausses et le pourpoint de Buridan paraissaient superbes aux veux des spectateurs, qui ne les voyaient qu'à travers les flots de lumière de la rampe.
Mélingue avait demandé à Gavarni4, pour la pièce de Lazare le pâtre, les dessins de ses costumes et de ceux de sa femme, qui jouait le personnage de Nativa. Comme son rôle exigeait que ses vêtements fussent râpés, Mélingue s'était donné la peine de les user lui-même, pour qu'ils eussent l'aspect de véritables loques. Pour le rôle de Lorin, dans les Girondins, il fit dessiner son costume de garde national d'après le portrait que Ballet avait fait de son père; c'est une magnifique aquarelle, un des chefs-d'œuvre du maître, qu'on a pu admirer, en 1892, à l'exposition de la rue de Sèze.
Plus que tout autre, Eugène Giraud dessine des costumes pour plusieurs pièces où Mélingue figure; Gélestin Nanteuil fait aussi pour son ami quelques dessins que malheureusement nous n'avons pu retrouver.
1. Une aquarelle représentant Méphistophélès de face, de profil et par derrière, peinte par RafFet, est encore actuellement la propriété de M. Gaston Mélingue, peintre bien connu, fils <ln grand acteur de ce nom.
2. 11 eut plusieurs médailles au Salon, mais entre autres une deuxième médaille pour une ^charmante statuette, intitulée l'Histrion, qui lui fut décernée le jour de la première représen-
ation de Benvenuto Cellini.
3. La selle ci l'armature sont encore conservées par le fils de Mélingue. {. Les aquarelles existent encore chez M. Mélingue.
LE COSTUME
Dans les Trois Mousquetaires, d'Alexandre Dumas, Mélingue tenait le rôle de d'Artagnan; après une course effrénée, il arrivait tout
Portrait de Mlle Mars en costume d'impératrice russe.
essoufflé au milieu d'un bal où des femmes décolletées, couvertes de pierreries élincclantes, dansaient ou se promenaient au bras de jeurs cavaliers. A la première représentation, il apparut tout couvert d'une épaisse poussière qui cachait la couleur de ses vêlements, cette
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entrée produisit une vive émotion dans tout l'auditoire. Comme Alexandre Dumas s'étonnait qu'il n'eût pas eu recours à cet effet si heureux à la répétition générale : « C'est que, répondit-il, si quelques critiques ou vous-même aviez remarqué cette particularité, vous auriez pu la discuter, et, par le fait même qu'elle eût été connue, tout l'effet que j'en attendais aurait été manqué. En ne prévenant personne, j'étais sûr de réussir. »
Rien ne coûtait alors aux directeurs de théâtre. Marilhat dessinait les costumes pour le ballet de Théophile Gautier, la Péri; il est vrai qu'une seule actrice consentit à se servir des modèles du peintre orientaliste, et que les autres crurent mieux faire en s'affublant à la dernière mode du jour.
De même, lorsque M. Halanzier demanda à Frémiet les dessins des costumes de l'opéra de Jeanne d'Arc, les actrices refusèrent de se conformer aux modèles proposés, qui avaient le tort de ne pas concorder suffisamment avec les modes présentes, que les actrices cherchent à suivre aveuglément dans leurs costumes de théâtre1.
Eugène Lami était sans cesse appelé par Duponchel pour dessiner les costumes des opéras. Ce peintre aimable fit adopter définitivement a la Taglioni, dans la Sylphide, la jupe courte des danseuses, désormais classique, et que, durant la Restauration, M. de la Rochefoucauld avait maintenue longue jusqu'à la cheville. Lépaulle composait les habillements de Robert le Diable; Robert Fleury, ceux de l'Ile des pirates; pour les Huguenots, Duponchel exécutait, sur les dessins déjà faits par Delaroehe pour le Henri III d'Alexandre Dumas, les habits de Saint- Rrice, du duc de Nevers, de Raoul et de Yalentine. D'autre part, Henri d'Orchevillers et Lormier composaient pour Fanny Essler, l'un son délicieux costume du Diable boiteux, l'autre le déguisement tout en plumes qu'elle portait dans la Chatte métamorphosée . Fouis Boulanger, qui avait illustré les premières éditions des œuvres de Victor Hugo, faisait les dessins de la Esmeralda à l'Opéra, et Eugène Delacroix, en 1 8 3 5 , exécuta pour Ali Baba une série de costumes dont on trouve encore les esquisses à la bibliothèque de l'Opéra. Enfin, à partir de celle date, Lormier faisait presque tous les dessins des costumes de la grande scène lyrique.
Chaque pièce terminée, Achille Devéria, de son crayon délicat,
i. Reineignements fournis par M. Fremiet.
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traçait sur la pierre le souvenir de ces élégances. Nous avons ainsi conservé de charmantes estampes où sont représentés la Taglioni clans la Sylphide, Mme Dorval dans Marion Delorme, Mlle Olivier dans la Marquise de Brinvilliers, Fanriy Essler dans le Diable boiteux, Albert dans Philippe d'Àunay, Loekroy dans Henri III, et Lahlache dans le rôle de Henri VIII à! Anna Bolena, à coup sûr supérieur à Lasallc dans le même rôle de l'opéra de Henri VIII de Saint-Saens. De même, Raflet a reproduit pour la troisième édition d'Hernani la dernière scène de cette pièce dans une lithographie empreinte du plus pur romantisme', comme Louis Boulanger fit la lithographie du cinquième acte de la Juive, et Alfred Johannot le portrait de Tri boulet le lendemain de la représentation du Boi s'amuse2. Durant cette époque de rénovation, on s'inquiète au plus haut point des moindres détails de mise en scène. On veut être exact avant tout. Lorsque Alexandre Dumas monte Charles VIII chez ses grands vassaux, il se rend au Musée d'Artillerie, fait valoir au directeur, qu'ayant rendu à cet établissement, lors des journées de Juillet, un signalé service en empêchant le pillage des objets les plus précieux, on pouvait lui témoigner quelque reconnaissance en lui prêtant, pour le drame qu'il donnait à l'Odéon, une armure du xve siècle. Outre les raisons qu'il invoquait, Alexandre Dumas possédait un tel charme et un tel don de persuasion dans le moindre de ses actes, qu'il était impossible de lui rien refuser, et c'est ainsi qu'une des plus belles et des plus rares armures du Musée d'Artillerie figura à l'Odéon.
À la même époque, Casimir Delavigne, sous l'influence de Paul Delaroche, exigeait aussi une mise en scène d'une vraisemblance historique telle, qu'elle pût supporter les critiques de l'Ecole des Chartes, alors nouvellement fondée. Aussi, lorsque, dans sa pièce de Don Juan, Charles-Quint remet à son fils l'épée de François Ier prise à Pavie, Casimir Delavigne, pour être exact, fit copier l'épée de François Ier qui est au Musée d'Artillerie. Ce fut l'origine d'une polémique de presse assez curieuse. Ceux qui attaquaient Casimir Delavigne crièrent à l'invraisemblance. Puisque cette épée avait été donnée à Don Juan, elle ne pouvait avoir été rendue à François Ier et être encore conservée au Musée d'Artillerie. Les gens mieux informés répondirent qu'elle n'avait
r. Cette lithographie est inconnue de Giacomelli et de Beraldi, qui l'ont omise dans le catalogue de l'œuvre de Raflet.