CHAPITRE PREMIER
LES ORIGINES DES MYSTÈRES
Le théâtre en France est né dans l'Eglise; ses commencements se confondent avec les cérémonies liturgiques, qui pour la plupart ont tous les caractères de représentations scéniques. La messe n'est-elle pas un drame avec dialogue, mimique et costume, la tragédie par excellence, celle de la mort de l'Homme-Dieu; et la procession symbolique du dimanche des Rameaux ne simule-t-elle pas l'entrée de Jésus à Jérusalem avec une mise en scène théâtrale1!
Le christianisme, en se propageant dans les Gaules, au temps de l'administration romaine, s'efforça de proscrire par ses apôtres les représentations théâtrales que le monde romain avait répandues dans tout le pays soumis à sa domination. Peut-être l'Eglise ne parvint-elle pas à détruire complètement les vestiges de l'antiquité; mais les invasions du ive et du ve siècle les anéantirent partout, en couvrant le monde entier de barbarie et d'ignorance. Il semblait que toute civilisation eût été submergée comme par un déluge, et que, semblable à une arche de Noé, la religion chrétienne subsistât seule dans ce monde bouleversé,
i . Nous n'avons pas à reproduire ici l'histoire littéraire des Mystères, qui ne rentre nullement dans notre sujet; du reste, cette histoire n'est plus à faire : elle a été magistralement traitée par M. Petit de Ju'lleville dans son ouvrage : tes Mystères, Paris, Hachette, 1S80, 2 vol.
Une grande partie des détails qui vont suivre sont empruntés à cette étude. Nous pouvons ajouter que M. Petit de Julleville a bien voulu en outre nous donner, de la façon la plus obligeante, les renseignements que sa vaste érudition avait réunis sur le sujet qui nous intéressait.
LES MYSTÈRES DIALOGUES
conservant, à travers la destruction générale, les produits du génie humain : sciences, arts, littérature, application de l'intelligence aux besoins de l'humanité.
Alors l'Église n'usa pas seulement de son influence, de sa puissance, de ses richesses et des intelligences nombreuses que comptaient ses rangs, pour produire à son seul profit. Ce qu'elle avait amassé, elle le fit servir à répandre, autant qu'elle le pouvait, un peu de civilisation au milieu du monde accablé; elle devint la sauvegarde des populations sans cesse maltraitées. Puis, non contente de satisfaire aux nécessités matérielles du peuple, elle chercha par des distractions à l'intéresser et à l'amuser.
Comprenant combien le théâtre pouvait être utile à la propagation de ses principes et à l'extension de son influence, elle le rétablit d'abord dans la liturgie par les cérémonies pompeuses du culte avec appareil scénique, et, plus tard, dans les cérémonies annexes dirigées et organisées par ses ministres1.
Cet état de choses dura jusqu'au xme siècle, époque où un grand roi progressiste et essentiellement révolutionnaire pour son temps, saint Louis, fit sortir des couvents et des églises, pour les répandre dans la société civile, les connaissances multiples dont la religion conservait le monopole, et consacra ce grand mouvement de diffusion intellectuelle par des lois, dont quelques-unes ont établi à jamais l'industrie française.
Sous l'influence de saint Louis, le drame se sépara définitivement de l'Église. Il resta, il est vrai, l'attribut des corporations plus souvent encore religieuses que laïques; mais peu à peu il quitta son côté exclusivement liturgique et, au xve siècle, il prit dans la vie sociale une importance considérable, donnant ainsi naissance au théâtre moderne en France.
Les plus anciens drames, qui nous paraissent être du xL ou dil xie siècle, sont des proses dialoguées, chantées à l'office d'un saint on à l'occasion d'une fête. Les plus connus sont les Noèls, ou le Drame du Pasteur; les détails de la mise en scène de l'un d'eux ont été conservés par Du Gange1 :
« Que la crèche soit disposée derrière l'autel et que l'image de sainte Marie y soit placée. D'abord qu'un enfant devant le chanir, dans un lieu élevé, figurant un ange, annonce la Nativité du Seigneur à cinq
i. N oir E.-M. Luzel, Sainte Tryplùne et le roi Arthur, Quimperlé, 1 8G3, iu-8, page xxiv. ?.. Verbo : Pastor, reproduit par Petit de Julleville, op. cit., passim.
LES ORIGINES DES MYSTÈRES
chanoines ou à leurs vicaires représentant les pasteurs; à l'appel de l'ange ils entrent par la grande porte du chœur, traversent le choeur par le milieu, vêtus de la tunique et de l'amiet. »
L'action est alors bien plus lyrique que dramatique. Vers la même époque, certaines leçons insérées dans les offices sont chantées par des voix différentes; ces leçons reproduisent souvent les prophéties qui annoncent le Christ1. Les chanteurs se munissent d'un insigne qui les caractérise. « Moïse, par exemple, avec les tables de la Loi à la main et des cornes dorées sur la tête, Abacuc avec une besace, David avec une couronne et un manteau royal2. »
Lorsqu'ils ont à réciter leurs parties, « ils sortent d'un endroit caché, à l'appel d'un évocateur, viennent dire leur morceau et défilent ensuite processionnellement 3 . » On va bientôt plus loin : lorsque Balaam parait dans ces cérémonies, il chante ses prophéties, « il apparaît dans l'église sur une ànesse; l'ange lui barre le chemin; un enfant caché sous la longue housse de l'ànesse répond pour elle : voilà une scène déjà bien voisine du drame1 ».
On représente aussi dans l'église « la fournaise où les étoupes imbibées d'essence et allumées font une grande flamme au milieu de laquelle les trois jeunes Israélites chantent leur cantique pendant qu'à côté d'eux apparaît le Eils de Dieu5 ».
1. Voir Marins Sepet, les Prophètes du Christ, Paris, 1878, in-8.
2. Bibliothèque de l'École des chartes, t. XL, p. 78. Rapport du concours des antiquités de la France (partie consacrée an livre précité de M. Marias Sepel) de l'année 1878, par M. Gaston Paris.