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LES FEMMES SUR LE THEATRE

plus faible que celle des hommes, pouvait supporter1, tandis que le rôle de la Mère de Dieu, dans le Mystère de la Passion, ne pouvait être joué que par un homme, en raison de la fatigue considérable qu'il occasionnait. Telle est une des raisons de l'apparition plus fréquente des femmes dans les théâtres à tableaux vivants que dans les Mystères à interminables récitations2. Ajoutons aussi, comme autre raison, qu'au xve siècle les femmes savaient rarement lire et, par conséquent, n'étaient pas en état d'étudier des rôles fort longs. Le chroniqueur Uibrion cite comme un prodige que la fille de Dédiet le vairier ait joué son rôle, « qu'elle savait à merveille bien qu'il contînt vingt-trois centaines de vers » .

Nous verrons qu'au xvi" et au xvnc siècle une autre raison éloignait

1. M. Boyer, archiviste du département du Cher, auquel nous sommes redevable d'un grand nombre de renseignements, nous a communiqué l'acte d'engagement d'une actrice à Bourges en l545, engagement qu'il a, du reste, publié dans les Mémoires de. la Société historique du Cher de 1888 et dont nous aurons l'occasion de parler plus loin. Cette pièce vient encore confirmer notre raisonnement.

2. Nous devons à M. ('abbé Battifol, membre de la Société des Antiquaires de France, la note suivante, relative à l'interdiction faite aux femmes d'élever la voix en public :

« Cette interdiction est mentionnée pour la première fois par saint Paul (I Cor., xtl, 34) '■ Mulieres in ecclesiis taceant, non enim eis permittitur loqui {Epist. ad Timotheuni, n, 11).... millier cum silentio disent in omni suhjectione.

« A l'origine, cela signifiait seulement que les femmes ne devaient point prendre la parole pour enseigner; plus tard, on donna à cette interdiction un sens plus large. Les femmes ne devaient même pas prier à haute voix, leur voix étant capable de troubler par sa langueur la vertu de l'assemblée des fidèles. Dans un vieux recueil de canons ecclésiastiques égyptiens, attribués à saint Athanase, et qui sont sûrement du iv° siècle, nous trouvons que le prêtre doit enseigner aux femmes « à ne point parler à l'église, à ne pas même fredonner, non plus qu'à « psalmodier à l'unisson des moines ou à répondre aux prières antiphonées ou à deux chants, « mais qu'elles doivent se taire toujours ». (Cf. Migne, Patr. Gr., t. XXVIII, col. i644-)

« La même interdiction semble avoir persisté très avant dans le moyen âge : on peut citer comme preuve un tableau sur bois, attribué par M. Kraus au xive siècle; ce tableau, qui se trouve actuellement au palais de Saint-Louis des Français à Borne, présente la disposition suivante : il est divisé en compartiments. Plusieurs de ces compartiments sont attribués aux damnés, qui occupent des places en rapport avec la gravité de leurs crimes. Or, au plus bas degré, et au plus profond de l'enfer, on aperçoit un groupe de femmes et on lit au-dessus cette légende : Mulieres quœ in ecclesia loquuntur.

« L'Eglise d'ailleurs n'a jamais aimé que les femmes montrent leur visage à découvert, ni, à plus forte raison, qu'elles se donnent en spectacle. Si quis ante ecclesias saltationes fecerit, emendationcm pollicitus, pœnitentiam agat tribus annis. Cette règle, qui ici ne s'applique qu'aux hommes, devait être plus sévère encore pour les femmes. On peut voir à ce sujet (Migne, Patr. Gr., t. XXII, col. i!$5o) comment saint Basile traite les femmes qui « le jour de Pacques, « dans les basiliques des martyrs ou sur les places publiques agitant leurs cheveux, faisant « traîner leurs tuniques, dansaient et provoquaient ainsi la passion des jeunes gens et faisaient « des lieux saints une officine d'obscénité! Elles souillent l'air de leurs chants {cantilenis mere- « tricis) et la terre de leurs danses. »

Nous remercions bien vivement M. l'abbé Battifol de celte intéressante communication.

LES MYSTÈRES DIALOGUES

les femmes de la scène : l'inconvenance des pièces. Quelque crues qu'aient été certaines parties des Mystères du moyen âge, leur impudicité ne choquait pas outre mesure, puisque l'auditoire se composait indifféremment d'hommes et de femmes. Au contraire, au commencement du xvne siècle, les femmes n'assistaient pas plus aux pièces de l'Hôtel de Bourgogne qu'elles ne paraissaient sur la scène.

Avec le xvie siècle, l'apparition des femmes sur la scène se multiplie. Ainsi à Grenoble, en 1 535, Françoise Buatier « joua le rôle de la Mère du Christ, et, par les gestes, la voix, la prononciation, le débit, sut charmer tous les spectateurs au point d'exciter une admiration générale; la grâce et la beauté s'ajoutaient chez elle au bien dire »'. Enfin, à Valenciennes*, des jeunes fdles jouèrent dans le Mystère de la Passion : ce furent Jennette Caraheu, figurant la Vierge, et Jennotte Watiez, Jennotte Tartelette, Checille Gérard, Cole Labequin, jouant d'autres personnages moins importants; le rôle de la Mère du Christ avait été sans doute diminué à cette occasion, et la représentation du Mystère durait moins de temps qu'au xvp siècle.

La Réforme, en se développant, chercha à amoindrir la vogue des Mystères et surtout à empêcher les femmes d'y figurer. Une anecdote curieuse, qui eut Genève pour théâtre, prouve que les Mystères étaient entrés dans les habitudes de la population, y étaient fort goûtés, et que depuis longtemps les femmes y jouaient des rôles.

Le Conseil de la ville avait, au mois de juin i546, accordé la permission de représenter une moralité intitulée : les Actes des Apôtres. Les préparatifs se faisaient, lorsqu'un ministre protestant déclara en chaire que les femmes qui figuraient sur les théâtres étaient des effrontées sans honneur, n'ayant d'autre dessein que de se montrer parées pour exciter « des désirs impurs ».

Un autre pasteur, Abel Poupin, fit entendre que la grande dépense qu'occasionnerait la représentation accordée et préparée serait mieux employée à assister de pauvres frères persécutés pour cause de religion; il ajouta aussi, mais avec plus de modération que son confrère, qu'il blâmait la présence des femmes sur les échafauds. Surexcités par ces deux sermons, comédiens et amateurs de théâtre commencèrent â proférer des menaces contre Poupin, et ils l'auraient maltraité si Calvin ne fût intervenu. Le grand réformateur fut obligé de monter en chaire à

i. Du Rivait, De Allobrogilms , lib. IX, p. 48, et Pelit de Jullevillc, op. cit., t. II, |>. 127. ■i. Bibliothèque nationale, mss. fonds f'r., n° 12536; E. Morice, op. cit., p. i3î.

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