‹ Essai sur l'histoire du théâtreChapitre 37 sur 322 · I. Sauvai, Antiquités de Paris, t. IX, p. 6lO · texte numérisé non relu

I. Sauvai, Antiquités de Paris, t. IX, p. 6lO

1. Voirie manuscrit des Mystères de Notre-Dame-de-Liesse, autrefois dans la collection du baron Pichon, actuellement à la Bibliothèque nationale, mss. fonds fr.

3. Ordonnance du prévôt de Paris du 3 juin i3g8, Archives nationales, V*, f» 1 55 et 167, citée par Petit de Julleville.

LES PIÈCES PROFANES ET LES CONFRÉRIES

C'est là que nous allons tâcher de retrouver quelques documents épars sur leur théâtre.

Qu'on se figure une pièce longue de [\o mètres, large de 12, par conséquent étroite; à l'une des extrémités, l'estrade; le parterre séparé de l'estrade par une grille; les premiers plans probablement occupés par des sièges ou des bancs, et, debout, serrés, sans distinction d'âge, de sexe ou de condition, tous les spectateurs : telle est la salle des Confrères en 1402*. Sur l'estrade, enfermée entre trois murailles de pierre, nues comme celles d'une cellule de prison, impossible de figurer les mansions multiples des Mystères provinciaux.

Aussi l'estrade est-elle à trois étages. Le plus élevé figure le Paradis, le deuxième la Terre, le troisième l'Enfer, avec sa gueule de dragon2. Ces échafauds communiquent entre eux par des praticables (escaliers ou échelles). Le Paradis, tout au fond, devait être formé d'un fond de toile ou de papier bleu tendu et parsemé d'étoiles d'or en papier collé, ou peutêtre encore du mur entièrement nu.

Les acteurs, comme dans les représentations provinciales, venaient, leur jeu terminé, se ranger sur les côtés du théâtre. Ils ne cessaient jamais d'être en évidence, à moins que leur rôle ne leur ordonnât de disparaître dans une petite loge fermée de rideaux, figurant une chambre secrète, qui servait à cacher aux regards des spectateurs certaines circonstances délicates de la pièce, telles que l'accouchement de sainte Anne, celui de sainte Elisabeth, celui de la Vierge, etc.

A Paris, même au xve siècle, les représentations ne durent jamais être aussi longues qu'en province. Sous François Ier, elles ne duraient qu'une journée. Témoin le Mystère du sacrifice d'Abraham « à huyt personnaiges », joué à l'hôtel de Flandre, devant le roi, en i53c).On faisait alors, à Paris, avant la représentation, une monstre dans les rues les plus fréquentées, et les costumes des figurants n'y étaient pas moins riches que ceux des grands Mystères de province. Le velours, le satin, le drap d'or, reviennent à chaque instant dans les descriptions des chroniques. L'hôtel de Flandre, lorsque le roi ou les princes honorent le théâtre de leur présence, a des loges tendues de tapisseries pour les héberger : à prendre à la

1. M. Eugène Riga] suppose que la salle des Confrères de la Passion à l'Hôtel de Bourgogne avait dû être copiée sur celle de l'hôpital de la Trinité (voir Alexandre Hardy et le théâtre français, Paris, Hachette, 1890, p. voir aussi Félibien, Histoire de Paris, t. Il, p. 723.

2. Paul Lacroix, Recueil de farces, soties et moralité* du xv* siècle, Paris, Adolphe Delahays, i85g, préface, p. x; G. Brouchoud, les Origines du théâtre de Lyon, Lyon, Scheuring, i865, p. il, Onésime Leroy, Etudes sur les Mystères, Paris, i83^, p. 128.

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lettre la Chronique de François Ier, on pourrait supposer que l'on construisait;! l'extrémité de la salle opposée à la scène une estrade spacieuse, élevée, d'où l'on dominait le spectacle, pour y placer le souverain et les princes.

Les Confrères s'étaient en quelque sorte associés avec les Enfants sans Souci, qui reconnaissaient comme chef « le Prince des Sots ». Lorsque la salle de la Trinité n'était point occupée par les Confrères, les Enfants sans Souci en usaient à leur volonté, du plein gré de leurs associés. Ils v donnaient alors des farces, ou pièces comiques de tout genre, ce qui fit que le théâtre de la Trinité oflVit au public un répertoire des plus variés. C'est en raison de la diversité des genres de spectacle qu'il représentait, que le théâtre des Confrères prit clans l'argot parisien le nom de théâtre des « pois pilés ».

L'Université et les clercs de la basoche suivirent l'exemple des Enfants sans Souci, et s'adonnèrent aux pièces satiriques, ou comiques, ou polémiques, dans lesquelles, en passant en revue les derniers événements accomplis, ils fustigeaient les ridicules du temps, critiquaient les mœurs on les institutions, attaquaient les abus et souvent décriaient le clergé et les moines. La liberté de penser, qui eut son éclosion lors de la Réforme, avait trouvé chez les clercs de la basoche et les élèves de l'Université des partisans qui n'avaient pas craint de devancer leur époque et d'être les enfants perdus de cette cause aujourd'hui gagnée.

La moralité est une pièce où les personnages portent le nom de la vertu ou du vice qu'ils caractérisent : comme Madame Parure et Madame Volupté, ou bien Bon Conseil et Vigilance; quelquefois ce sont des types sans personnalité distincte; quelquefois aussi, sous le nom d'un vice, on retrouve facilement un personnage en vue.

La sotie est une pièce qui est censée représenter des personnages d'un monde imaginaire, du monde des fous ou des sots. Sous le masque de la folie on dit aux rois, aux princes, au pape ou aux prélats les vérités les plus dures.

Les moralités satiriques ou polémiques et les soties parurent dès le xvc siècle : les plus anciennes que nous connaissions attaquent les décisions du concile de Râle ( 1 4^3) ou les articles de la Pragmatique Sanction de Bourges (i^'iH)1. Ce genre parfois devient historique et, à cette même date, vers 144°? 011 feit une moralité sur la Praguerie.

1. Ces pièces ont (:t<; décrites et analysées par M. Emile Picot dans un mémoire intitulé : les Moralités polémiques ou lu controverse religieuse dans Cancien théâtre français, extrait du Bulletin de la Société du protestantisme français. M. Picot, au cours de celte étude, a bien voulu nous fournir

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Ces premiers essais scéniques furent-ils joués ou non? Nous l'ignorons. Mais, en i5o8, Louis XII, en guerre avec le pape, sentant l'influence que le théâtre avait sur le peuple et surtout sur les plus hautes personnalités de la société, encouragea les moralités qui censuraient le Souverain Pontife. Celle année, il assistait sur la place Saint-Etienne à une sotie d'André de la Vigne, et, le 10 février i5i2, à une autre sotie à huit personnages, de Pierre Cringoire, jouée aux halles de Paris. « Cette représentation se composait d'un cry, d'une sotie, d'une moralité et d'une farce. Dans cette sotie, le Prince des Sols personnifiait Louis XII, et passait une revue générale de ses suppôts. Au premier rang des courtisans on voit divers prélats grotesques, qui ont pour cortège Ignorance, Dissipation et Paillardise. Les trois Sots et Sotte Commune, qui figurent le peuple, reçoivent ces hauts dignitaires ecclésiastiques. Mère Sotte arrive à son tour, revêtue des attributs de la papauté et suivie de ses ministres, Sotte Fiance et Sotte Occasion; elle pousse les Sots à la révolte contre le prince, mais ceux-ci veulent rester fidèles à leur chef. Seuls les ahhés grotesques sont entraînés à la trahison. Alors « se fait une hataille de prélatz et de « princes ». Mère Sotte est dépouillée de ses ornements sacrés; on la reconnaît et tout le monde l'abandonne. »

La moralité associée à cette sotie de i5i2 est un dialogue qui n'a pour but que de montrer combien l'influence italienne est funeste à la France, qui a toujours eu à se plaindre des habitants d'outre-monts. L'un des personnages, « l'Homme obstiné ». parait en scène avec une tiare sur la tète. Il représente Jules il, et, dans son débit, s'accuse de tous les crimes. On ne pouvait guère ridiculiser davantage la papauté. Enfin le spectacle se termine par une farce bouffonne qui est uniquement destinée à amuser.

La mise en scène de ces soties ou moralités est nulle. Comme elles se représentent dans un monde imaginaire, elles ont encore moins besoin de mise en scène que les pièces à caractères du xvue siècle. Les costumes des acteurs ne diffèrent de ceux des spectateurs que par quelques attributs. La Vérité a un miroir, la Justice une balance. Les Sots mettent le bonnet des fous avec des grelots et des oreillères pendant sur la figure, ou bien le légendaire couvre-chef à oreilles d'âne des écoliers, et leur vêtement est mi-partie jaune, mi-partie vert. Tel Sot couvrait son bonnet de fou d'une bourguinotte, d'une tiare ou d'un bonnet de juge, selon qu'il

conlinuellemenl des renseignements et des indications fort utiles. Nous le remercions bien vivement de sa complaisance.

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figure un sot guerrier ou un sot juge; une crosse ou une épée pouvait servir dans d'autres circonstances. C'est du moins ce qu'indique l'en-tête des livres de Pierre le Dru, imprimeur de Pierre Gringoire, à l'enseigne de Mère Sotte.

L'amusement que les soties procurent est purement intellectuel, quoique, sans doute, encore fort grossier : les traits d'esprit et les critiques y sont de mauvais goût, et pourtant un progrès est réalisé. La partie matérielle des représentations des Mystères cède la place aux préoccupations littéraires que, jusqu'alors, les rois comme la société avaient négligées. Louis XII, en assistant à ces pièces, consacre les premiers essais de la révolution intellectuelle qui va s'opérer avec l'éclosion de la Héforme.

Nous verrons plus loin quelle importance acquirent, avec le protestantisme, ces moralités ou ces satires traitant de controverses religieuses et à quels genres nouveaux elles donnèrent naissance.

Déjà la comédie de caractères était apparue sous le nom de farces, bien avant la comédie de II' arte de l'Italie. La farce de Maître Patheliii en est une preuve. Mais où fut-elle jouée? Quand? Comment? Par qui? Autant de questions auxquelles nous ne pouvons répondre. Qu'il nous suffise de constater son existence au xve siècle.

Les grandes villes de province avaient aussi des universités et des sociétés de jeunes gens — joyeux compagnons — qui, à l'instar des Enfants sans Souci de Paris, s'adonnaient au théâtre satirique et représentaient des moralités, des soties et des farces sur les places publiques et dans les collèges. Les Sots de Sens, qui, en 1 44 parcouraient la ville sur des chars, se livraient à toutes sortes de discours ou de pantomimes. A Rouen, les Conards ont le même rôle, tandis que les Confrères de Saint- Romain, à l'imitation de ceux de la Passion, jouent devant le portail de la cathédrale et empruntent au trésor les ornements les plus riches; les chapelains jouent des farces, dans cette même ville, more mimorum et histrionum1 . Dans toutes les grandes villes, en dehors des Mystères longuement préparés, se donnaient de petites représentations satiriques ou populaires analogues à celles de Paris.

Le 17 novembre 1 548, le Parlement de Paris lance un arrêt qui, tout en confirmant le monopole théâtral de Paris aux Confrères de la Passion, défend les représentations des Mystères sacrés : c'est un premier coup porté aux théâtres liturgiques. Bientôt après, une ordonnance du roi

1. Mystère de l' Incarnation, notice de M. Le Verdier, déjà cité p. xvin, xxxvm et lu, et Vallet de Viriville, Archives historiques de C.ltibe, Trpyes et Paris, 1 8 4 1 •> !>• 3a«).

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enjoint de démolir l'hôtel de Flandre, où les Confrères donnaient leurs représentations : Paris demeure donc sans théâtre permanent. Les Confrères cherchent alors un asile et achètent une partie des terrains de l'ancien hôtel de Bourgogne, où ils font édifier une grande salle qui, depuis, est devenue célèbre.

L'entrée des Confrères dans ce local marque une nouvelle ère poulie théâtre dans toute la France : elle annonce la fin des Mystères et pièces liturgiques et le commencement du genre classique tant pour la tragédie que pour la comédie.

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