CHAPITRE XI
FIN DES MYSTÈRES
Les représentations de Mystères de Province eurent la vie plus dure qu'à Paris. L'arrêt du Parlement eut beau les prohiber dans le ressort judiciaire de la capitale, ils n'en continuèrent pas moins ailleurs. Le goût public développe le théâtre profane : aussi se crée-t-il des troupes de comédiens nomades qui parcourent la France et apportent comme distraction, partout où elles passent, des pièces nouvelles qui n'ont rien de commun avec les drames religieux. Le passage de ces bandes d'acteurs fait disparaître peu à peu les représentations de Mystères.
Si dans les centres populeux et dans les villages situés sur des chemins de grande communication, les Mystères disparaissent, c'est le contraire dans les contrées éloignées et d'accès difficile, telles que la Bretagne, les Pays Basques ou certaines vallées des Alpes.
A la fin de la Révolution, en Flandre, à Rosendael près de Dunkerque, les voyageurs anglais qui se rendaient en France, lors de la paix d'Amiens, assistèrent, non sans étonnement, à plusieurs représentations liturgiques d'une longueur démesurée, d'une mise en scène rudimentaire, et qui ressemblaient plutôt à des scènes de cabaret qu'à des exercices d'édification1. Sous l'Empire, en i8o5, des bateleurs de profession « représen-
i. Lavallée, Lettres d'un Mameluk, ou Tableau moral et critique de Paris, p. 79. a Le peuple luimême était acteur : on avait dressé un théâtre sur des tonneaux en plein air; de vieilles tapisseries de Bergame formaient les coulisses; une prodigieuse quantité de tables .couvertes de viandes de toute espèce et entourées de buveurs composaient le parterre de ce spectacle. La représentation commença à huit heures du malin et n'était pas finie à neuf heures du soir. Là je vis passer en revue tout le Vieux Testament, depuis la Création jusqu'à la Passion du Christ. Dès midi tous les acteurs étaient ivres. Les Scribes et les Pharisiens se prirent de querelle avec saint Pierre : la rixe ne fut pas petite, et la garde fut obligée de venir mettre à Ja raison apôtres, disciples, voire même Pilale et, qui pis est, la Madeleine, marchande de poisson la mieux embourhée que j'aie jamais entendue. On se rossa, on s'échina, on hurla; les saintes femmes surtout faisaient, dans ce concert, un dessus admirable; enfin l'on but, on s'apaisa; le
FIN DES MYSTÈRES
tèrent avec des figures mécaniques les Mystères de la Passion, depuis la conception et l'accouchement de la Vierge jusqu'à la résurrection de son fils ». « On s'y porte en foule, dit Regnault de Saint- Jean-d'Angely, et les prêtres ont permis ce spectacle. » Napoléon est alors en Italie, pour ceindre la couronne de fer; il répond à la hâte que le ministre de la police devra insinuer aux évêques que des représentations aussi réalistes sont contraires à toute idée de morale et de religion; qu'en outre, il faut prévenir les bateleurs de cesser leurs spectacles sous peine d'être fustigés1.
Dans les vallées des Alpes, principalement à Bardonnèche et à Silberstrand, on exécutait récemment encore des Mystères. On abattait des parties de forêts pour construire des théâtres gigantesques où, durant plusieurs jours de suite, on jouait des drames religieux, avec intermèdes bouffons, grossiers et même obscènes2.
Pendant la Restauration, en 1822, à Limoges, les Pénitents Rouges jouèrent la Passion; dans cette même ville, jusqu'en 1848, malgré l'opposition de l'évèque, le Drame de sainte Félicité et des Macchabées était représenté par les membres d'une association pieuse qui se transmettaient oralement, de génération en génération, les tirades du drame. Le martyre de sainte Félicité et de ses enfants en était le sujet. « Sainte Félicité y était représentée en veuve, vêtue d'une longue robe de couleur sombre; ses sept enfants étaient habillés en guerriers romains; un empereur avec la couronne et un long manteau de pourpre, une impératrice couverte de tous les bijoux de la paroisse, complétaient le personnel dramatique. Il v avait aussi les suivants de l'empereur et de l'impératrice, gardes et bourreaux. La scène se jouait en pleine place. M. le chanoine Arbellot, le président de la Société archéologique de Limoges, se rappelle y avoir assisté deux fois\
drame s.iint continua; mais quand on mit l'homme qui représentait le Christ dans le tombeau, il s'y endormit si bien que le coup de théâtre de la résurrection ne put jamais avoir lieu. C'était l'été; heureusement uni' pluie d'orage survint; elle dispersa acteurs et spectateurs: sans cela j'ignore quel eût été le terme de cette orgie. »