Correspondance de Napoléon, t. X, p
2. Le comte des Amhrois, Notice sur Bardonnàçlie, Florence, in-8.
3. « Ces représentations avaient lieu tous les sept ans, à l'occasion de la solennité des Obtensions. Ces solennités, qui remontent à une date très reculée et qu'on retrouve à Aix-la- Chapelle et dans quelques églises d'Allemagne, ont pour objet l'exposition publique des reliques des saints à la vénération des fidèles. Elles étaient autrefois célébrées par des fêtes magnifiques et de grands pèlerinages. Elles ont été célébrées cette année au Dorât, à Saint-Junien, à Saint- Léonard et dans plusieurs autres villes du diocèse, et ont donné lieu à des cérémonies très curieuses et très touchantes. On a deux manuscrits du texte du Drame de sainte Félicité. Tous deux sont de ce siècle et présentent d'assez profondes différences. Un certain abbé Hervy,
LES MYSTÈRES DIALOGUES
Dans le Nord, les Mystères persistaient aussi. L'éyêque de Cambrai dut, en i834, interdire la représentation de l 'Adoration des Bergers et de la Passion. Au village de Lagne (Vaucluse), on représentait, en 1872, l'Adoration des Bergers. Il serait trop long de citer toutes les localités de France où, en dehors de la Bretagne, se retrouvent encore, dans d'obscurs débris, les vestiges du théâtre du moyen âge, qui avait eu un si grand essor1.
Le Mystère avait déjà disparu en France lorsqu'il apparut, pour ainsi dire, se développa et devint florissant dans la Basse-Bretagne, particulièrement dans l'éyêché de Tréguier, à Lannion et dans la partie du Finistère voisine des Côtes-du-Nord. H fut même la cause de la création d'un théâtre spécial, peu connu, il est vrai, mais qui forma une littérature particulière digne d'être étudiée2. On trouve encore dans ces contrées, « précieusement conservés au fond oies vieux bahuts de chêne, de volumineux manuscrits enfumés, tachés de suif et de résine et salis par les mains des générations de paysans qui les ont feuilletés3 ». Ce sont les libretti des Mystères bretons. Malgré les mandements successifs des évèques, le Mystère a résisté. En uS34, on jouait à Sainl-Brieuc le Mystère du Commencement et de la Fin du monde1" avec une mise en
archiprêtre tic la Meyze avant la Révolution, axait remanié ce drame et l'avait même probablement refait en entier, car l'œuvre en question n'a point du tout un cacbet d'ancienneté. Il est bien certain, toutefois, que le drame se jouait avant la Révolution, et l'abbé Bullat, dans son Tableau ecclésiastique de. Limoges, le signale. » (Renseignements fournis par M. Guibert, de Limoges.)
1. Nous pouvons toutefois rappeler qu'en i86ïs, à Vannes, on représentait encore à certaines époques de l'année des spectacles qui rappelaient les anciens Mystères. Voici ce qu'en dit M. Le Lièvre de la Morinière dans le Bulletin de la Société archéologique de Nantes, t. II, 1862, p. 57 : « A l'époque des fêtes de Noël, quelques heures après que la nuit a plongé dans l'obscurité les rues silencieuses de Vannes, on entend soudain un bruit de ferrailles, de sonnettes et de grelots : ce sont les rois et leur brillant cortège. La mise en scène est fort simple : des chaises en rond et un ou deux paravents suflisent. Les personnages, la Sainte Vierge et saint Joseph, le roi Hérode, les rois Mages, l'archange Saint-Michel et le Démon, sont représentés par de jeunes paysans bretons qui ont endossé leurs habits du dimanche; ils se couvrent le chef, qui d'une couronne de carton doré, qui d'un vieux casque ou d'un vieux shako acheté à l'étalage d'une fripière; un grand sabre leur bat dans les jambes. Le rôle de la Sainte Vierge est rempli par le plus jeune de la bande, qui se contente de s'affubler d'une serviette retombant sur ses épaules. Le rôle du diable est joué ex improvisa par le plus spirituel de la troupe, qui est charge d'amuser la société par ses saillies et ses gambades. Son costume est fait d'une peau de bouc; il a sur la tète les cornes traditionnelles, autour du corps une ceinture de chaînes et de grelots. »
2. Voir, outre les travaux de M. de la Villemarqué, ceux de M. F. -M. Luzel, archiviste du département du Finistère.
3. E.-M. Luzel, Sainte Tl'yphinç et le roi Arthur, Quimperlé, 1 863 , p. vu. \. l'élit de Julleville, op: cit., t. I, p. jjj, et Ë, Morice, op. cit., p. 184.
FIN DES MYSTÈRES
scène importante. Depuis, on a donné en 1 858, à Plescop1, dans le Morbihan, le Mystère de la Passion; c'est la dernière fois qu'un Mystère a été représenté dans ce département, mais on y trouve encore quelques traces du théâtre liturgique. A Vannes, l'usage des représentations publiques a disparu depuis longtemps, mais tous les ans, pendant quinze jours, de Noël à l'Epiphanie, une compagnie d'ouvriers va d'auberge en auberge réciter les Mystères des Trois Mages et d' Hé rode. Assez mal accueillie dans les villes, cette troupe a beaucoup plus de succès dans les fermes des environs, qu'elle visite également vers la même époque. On cite un entrepreneur de la ville que ses nombreux ouvriers régalent de temps à autre d'une représentation, après lui avoir emprunté des rideaux et des manteaux pour le costume des acteurs, dont quelques-uns, parait-il, se drapent avec beaucoup d'art. Une troupe semblable, jouant dans les mêmes conditions, existe également à Auray, mais elle est mieux organisée2.
A Lannion, en 182 j, on représenta un Mystère suivant les règles du moyen âge. Le théâtre est dans une garenne; des planches clouées sur des pieux fichés en terre forment plusieurs rangées de bancs pour les spectateurs; ceux qui n'ont pu y trouver place se tiennent debout derrière. Les arbres du voisinage, les croix des chemins et les toits des maisons les plus rapprochées sont couverts d'enfants. C'est surtout à Pluzunet que s'est conservée la principale école de déclamation des Mystères bretons : en 1867, M. Luzel y recrutait une troupe qui joua à Saint-Brieuc le Mystère de sainte Tryphine ; en 187.J, on jouait à Plouaret les Quatre Fils Aymon, mais les acteurs n'étaient pas bons et la mise en scène était déplorable. En 1878, les 22 et 9.3 avril, nouvelle représentation de Sainte Tryphine à Pluzunet, pendant les fêtes de Pâques : « Le théâtre avait été dressé dans une aire à battre le blé, entourée de murs de tous côtés, et au fond de laquelle, au nord, se trouvait une grange avec large ouverture au sud. La scène, élevée d'environ 1 m. 5o, large de près de i5 pas sur 10 de profondeur, était à ciel ouvert et construite en planches posées sur des barriques et des chevalets; à gauche et au fond, des toiles, tendues en manière de rideaux,
1. Ce renseignement nous a été communiqué par M. le comte de Lanjuinais, député du Morbihan. Nous tenons à le remercier vivement de l'obligeance qu'il a mise à nous aider dans nos recherches sur les Mystères de Bretagne.
2. Nous devons ces renseignements à M. Ch. Kstienne, archiviste du Morbihan; auquel nous adressons tous nos remerciements.
LES MYSTÈRES DIALOGI ÉS
s'écartaient à volonté pour laisser entrer et sortir les acteurs. Le commun des spectateurs ne payait que 10 centimes et se tenait debout sur le sol de l'aire, qui représentait le parterre. Les places assises coûtaient i5 centimes. La grange, devant laquelle s'élevait le théâtre, tenait lieu de vestiaire, de coulisses et de foyer. Les acteurs qui n'étaient pas en scène s'y habillaient, repassaient leurs rôles, fumaient et buvaient du cidre (l'eau-de-vie était prohibée). Le souffleur, placé derrière la toile, entre la scène et la grange, observait, par une ouverture, ce qui se passait, indiquait l'entrée et la sortie des acteurs, et soufflait à ceux auxquels la mémoire faisait défaut.
Les costumes étaient simples. « Le roi Arthur avait sur la tète une couronne dentelée en carton doré; sur les épaules, un manteau blanc parsemé d'étoiles et de fleurs de lis en papier doré; il portait une épée au côté, un pantalon rouge, de longs cheveux et une barbe. Sainte Tryphine, conformément à la tradition des Mystères du moyen âge, était représentée par un jeune homme vêtu comme une riche paysanne du pays de Lannion. Kervoura le traître était habillé en pompier : casque de cuivre, grandes bottes, gants et sabre.
« Les diables étaient couverts de peaux de bêtes; ils portaient de longues cornes sur la tète; leur figure était noire, et d'énormes queues leur traînaient par derrière. Pour le reste, uniformes de soldats ou de matelots en congé et simples accoutrements de paysans.
« Le second jour, la représentation fut troublée par une averse, pendant un quart d'heure; mais pas un spectateur ne quitta la place; les acteurs eux-mêmes continuèrent de débiter leurs rôles avec un sérieux imperturbable, le parapluie ouvert à la main. Ils étaient au nombre de quinze : quelques-uns d'entre eux représentaient deux personnages de la pièce, jouant ainsi deux rôles1. »
Aux fêtes de Pâques de 1888, des acteurs de Plouaret et des environs représentent, au vieux théâtre de Morlaix, le même Mystère de sainte Tryphine. Comme aux précédentes représentations, la mise en scène est nulle et les costumes sont plutôt grotesques. Le roi Arthur est habille en «arde national, avec un manteau de calicot blanc orné de soleils en papier doré sur les épaules; il est coiffé d'un fez également orné de papier doré; et le jeune homme qui représente sainte Tryphine porte une robe et un caraco rouge à pois blancs; le traître Ixervoura est en arlequin ;
1. ?>ous avons tenu à reproduire textuellement ces détails, que M. F. -M. Luzel, Je rénovateur du théâtre des Mystères en Bretagne, a eu l'obligeance de nous transmettre. Nous lui en adressons de nouveau tous nos remerciements.
FIN DES MYSTÈRES
le gouverneur de Bretagne, en paletot et chapeau noirs; un Anglais est figuré par un soldat du 21e de ligne. Sans le sérieux avec lequel sont tenus les rôles, sans l'émotion, on pourrait même dire le recueillement de l'assistance, ces représentations paraîtraient des fumisteries; mais, étant donné le caractère religieux de ces Mystères, ils sont d'nn haut intérêt, et jusqu'à présent ils ont échappé aux préoccupations de luxe ou de réclame qui ont pris à Oberammergau une si grande importance, mais qui sont de nature à en altérer l'esprit. Par ce seul fait, les Mystères de Bretagne ne sont-ils pas plus curieux, plus intéressants et plus vrais dans le sens exact du mot?
Ces représentations paraissent même avoir pris un nouvel essor en ces derniers temps; car en 1880, on jouait encore à Plougasnou et à Morlaix le Mystère de Jacob ou de Joseph vendu par ses frères; à Larmeur, à Guerlesquin et dans la partie des Côtes-du-Nord qui avoisine le Finistère, des représentations semblables ont lieu encore de temps à autre; il est peu probable qu'elles disparaissent jamais complètement1.
Elles subsistent comme un vestige du passé chez des populations de mœurs traditionnelles, et elles trouvent un élément de succès dans cet amour de l'étude du passé qui est une des caractéristiques de notre époque.
Ce qui se passe en Bretagne se retrouve encore de nos jours en Amérique, chez les peuplades sauvages de la Colombie. Dans ce pays, en 1892, quinze cents acteurs indiens ont joué devant une foule compacte le Drame de la Passion. Quoique la mise en scène ait été très simple, le jeu réaliste des acteurs a donné à cette représentation le caractère de grandeur sublime qu'elle avait au moyen âge. Dans le tableau delà flagellation, entre autres, l'acteur qui joue le rôle du Christ est véritablement knouté, et du sang coule de ses blessures béantes. Quant à la cru-
cifixion, les acteurs ont préféré se borner à en donner une interprétation symbolique plutôt que d'en simuler dans tout son détail l'horreur plastique. Ils forment une procession à laquelle se mêlent les spectateurs, et la foule, chantant une hymne, se rend dans une cour au milieu de laquelle,
1. La collection des Mystères bretons, tant manuscrits qu'imprimés, est fort considérable, mais malheureusement dispersée. Cependant, grâce au savant travail de mon confrère et ami M. Gaidoz, professeur à l'Ecole des sciences politiques, on a une bibliographie raisonnée et complète du théâtre populaire de la Bretagne. Outre les dépôts de la Bibliothèque nationale, on peut citer comme possédant des Recueils dramatiques bretons M. Luzel, M. Bureau, M. Mil in, à l'ile de Balz, et M. Emile Picot. — Voir Revue celtique, vol. Y, n°3, septembre 1882, p. 3 1 4 et suiv.
LES MYSTÈRES DIALOGUES
sur une estrade, s'érige la croix, portant un Christ en cire devant lequel tout le monde s'agenouille. Marie-Madeleine sanglote aux pieds meurtris du crucifié, et sa chevelure noire est couverte de gouttes de sang, qui, grâce à un mécanisme quelconque, tombent de l'image de cire. La cérémonie se termine par un chant général de deuil et par le défilé silencieux de tous les spectateurs, qui s'inclinent devant la croix'.
Au moment même où nous écrivons ces pages, une troupe donne, avec un grand succès, à Celte, des représentations du Mystère de la Passion en six tableaux : le baiser de Judas; Jésus rencontre sa mère; Jésus est dépouillé; Jésus cloué sur la croix; Jésus mort sur la croix; descente de la croix8.
Cette étude laisse un profond sentiment de regret. Car, quel que soit l'intérêt avec lequel on l'ait approfondie, on est obligé de constater que l'inspiration a totalement manqué au théâtre liturgique. Cependant, quel sujet pouvait être plus beau? « Concevez, en effet3, un théâtre qui serait dans la foi des peuples le supplément du culte même. Concevez la religion mise en scène avec la sublimité de ses dogmes devant des spectateurs convaincus : puis un poète d'une forte imagination pouvant user librement de toutes ces grandes choses, non pas réduit à nous dérober quelques pleurs sur de feintes aventures, mais frappant nos âmes avec l'autorité d'un apôtre et la magie passionnée d'un artiste; s'adressant à ce que nous croyons, à ce que nous voulons, et nous faisant verser de vraies larmes, sur des sujets qui non seulement nous paraissent vrais, mais divins : certes, rien n'aurait été plus grand que cette poésie. Au lieu de celte curiosité à demi indifférente, qui, dans notre siècle, conduit au théâtre des spectateurs distraits par mille soins, supposez une assemblée attentive, ardente, pieusement émue par le sujet seul, indépendamment des inventions du poêle. Mettez ces hommes en présence des plus grands souvenirs qui aient formé leur croyance, ayez un poète..., et faites-lui réciter, écrire, dialoguer ce drame sublime et tout fait de la Passion; qu'il nous montre la persécution et les douleurs du Fils de Dieu, la trahison du faux disciple et la tentation de Pilate, ce juge qui se lave les mains du crime qu'il laisse commettre, ces prêtres et ce peuple égarés qui se saisissent du crime qu'on leur abandonne et l'achèvent. Toutes les tristesses de la Passion, le reniement de saint Pierre, les douleurs de la Mère au