CHAPITRE PREMIER
LES MYSTÈRES MIMÉS AU MOYEN AGE
Il était d'usage, au moyen âge, lorsqu'un souverain passait clans une ville, que les principaux habitants vinssent le recevoir à l'une des portes pour lui en remettre les clefs et lui offrir des présents1.
Cette première cérémonie terminée, le roi se plaçait sous un dais, que maintenaient quatre notables, et faisait son entrée solennelle au milieu des acclamations du peuple*. Ces fêtes étaient particulièrement somptueuses quand le roi, après son sacre à Saint-Denis, rentrait dans Paris. Les députations des ordres religieux, des corporations, des cours souveraines, de la municipalité, escortées des sergents du guet, venaient attendre le roi à la porte Saint-Denis et, après lui avoir présenté leurs hommages, formaient, avec les personnages de la cour et la garde du roi, le cortège qui traversait Paris.
1. Voir V Entrée de François l" à Montferrand en i533, publiée dans le Bulletin historique et scientifique de l'Auvergne, n°s 1-4, année 1888, p. 35. « Une machine avait été imaginée pour faire descendre la jeune fille chargée de présenter les clefs, du haut de l'arc de triomphe placé devant la porte de la ville, comme une créature ét.hérée venant des régions supérieures. » Voir aussi Mémoires de Jean Burel publiés par Augustin Cbassaing. Le Puy, 1875, p. 5
(Entrée de François Ier au Puy, 1 533). « 11 antra par la porte de Parnassec; mais advant
qu'antrer, les clefs des portes de la ville lui furent présentées par deux belles filhes richement parées.. . »
2. Les poêles qui servaient aux entrées des rois étaient de couleurs différentes suivant les circonstances et suivant les villes. Eu général, pour les entrées parisiennes, celui qu'on portait sur le roi était de velours bleu, violet ou rouge. Mais celui de la reine était le plus souvent
LES MYSTÈRES MIMÉS
On tendait le parcours royal de tapisseries, d'étoffes, de guirlandes de fleurs, et l'on plantait de proche en proche des arbres ornés de rubans, qu'on nommait arbres de mai1. Quoiqu'on fût en plein jour, on illuminait les maisons : les cierges remplaçaient nos lampions et nos rampes de gaz5. Aux carrefours et devant certains monuments on élevait des échafauds sur lesquels on représentait des pantomimes et des tableaux vivants : on y substitua plus tard de simples exhibitions de figures de cire, auxquelles s'ajoutaient des effets de trucs et surtout les sempiternelles fontaines de vin, qui subsistaient encore dans les fêtes nationales du gouvernement de Juillet3.
Les pantomimes ou tableaux vivants, composés tantôt de scènes liées entre elles, tantôt de spectacles variés, s'organisaient sur des théâtres construits de distance en distance. Le spectateur passait deblanc. Ainsi à Bcauvais, eu 1 5 5 J , pour recevoir Catherine de Médicis, on achète uu poêle ou ciel de damas blanc. {Archives communales de Beauvais, B.B. 18.)
1. Voir le manuscrit de La Carne de Sainlc-Palaye, passim et p. 119. Voir aussi les Entrées d'Éléonore d'Autriche et du Dauphin à Rouen en février t53i, publiées par Audré Potlier, Rouen, Boisset, 186G. « Et faict à noter que toutes les rues ou passages où ledit seigneur marche estoient très richement tendues de tapisseries de différentes sortes. Et depuis le pont jusqu'à ladite église Notre-Dame étoient tendus à ciel de balustres grands chappeaulx de triumphe, où estoient les armoiries du Roy, dudict seigneur et de ladite ville — »
2. A l'entrée de Marguerite d'York, duchesse de Bourgogne, à Douai, en 1470, « furent
faites des allumeries de flambeaux de cire Au rempart de la porte Saint-Ëloi, double étage
de flambeaux de cire. La porte étoit revêtue jusqu'au sommet de drap vermeil ou d'autres couleurs joy euses et illuminée d'un triple étage de petits flambeaux de 3 livres chacun. » — (Gustave Lhotte, le. Théâtre à Douai avant la Révolution, Douai, 1881, p. iC.) Voir aussi Comptes de la Ville de Paris, Bibliothèque nationale, 111s. fonds fr., nouvelles acquisitions, n° 3243. Entrée de la reine Aime de Bretagne en i5o4 : « pour 107 flambeaux de cire de 3 quarterons pièce au prix de 6 sols la livre, lesquels ont été mis ardents sur chandeliers de bois et fenêtres des maisons qui sont depuis ladite église jusqu'au palais pendant que la reine y passa; 53 1. poulies bâtons et écuelles de bois dont ont été faits lesdils chandeliers, pour 12 torches qui furent alumées en ladite église pendant que la reine faisait oraisons. » — Voir encore Entrée du duc de Savoie et de sa fille à Bourg- en i45i, publiée par M. Brossard dans les Annales de la Société d'émulation de l'Ain, année 1 88 1 , p. 216 et suiv. Nous remercions M. Brossard, archiviste de l'Ain, des divers renseignements qu'il a bien voulu nous communiquer d'après des pièces conservées dans le dépôt dont il a la charge.
3. Voir Comptes de la Ville de Paris, Bibliothèque nationale, fonds fr., nouvelles acquisitions, nu 3243, passim.
« 5 1.8 s. pour 20 septièmes et 2 pintes de vin qui furent mis à la fontaine du Ponceau pour donner à boire à tout venant, au prix de 8 deniers la pinte » (i43i).
« 65 ]. 4 s. 8 d. pour hypocras et poirés pour honorablement festoyer le roi de Castille à son entrée » (r j ]''•>).
a Pjuv dépenses de pain et de \iu à la porte et le long de la rue Saint-Denis :
« V ladile porte 2 muids de vin, 12 1. ;
« A la porte aux painctres, 1 nmid et demy, 1/ I.;
« Devant la fontaine Saint-Innocent, 1 m nid, (i 1. » (ij<)8).
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vant, en se promenant, comme s'il visitait une galerie de tableaux. Au lieu d'assister, sans bouger de place, à la représentation d'une pièce dont l'action se déroulait devant Lui, il marchait, et les scènes détachées, ou celles dont l'ensemble formait un Mystère, lui apparaissaient successivement.
Chaque quartier et chaque corporation étaient chargés de faire un tableau et l'exécutaient comme leur œuvre personnelle, y apportant pins de soin que pour une œuvre collective.
Dès le règne de Philippe le Bel, on voit des entrées préparées avec théâtres espacés sur le parcours royal1.
Les échafauds construits pour l'entrée de ce roi en 1 3 1 3 étaient de deux genres bien distincts : sur les uns on représentait des scènes de la vie de Jésus-Christ avec le Paradis et l'Enfer; sur les autres, des sujets comiques empruntés principalement au Roman du Renard*.
Ces échafauds étaient alternés, et l'on passait immédiatement du tableau de la Nativité ou de celui du Calvaire à un spectacle d'animaux allégoriques.
Sous les Valois, ces entrées prennent un grand essor : le roi ou la reine étaient reçus à Paris, venant de Saint-Denis, à la porte de ce nom, où est situé l'arc de triomphe construit par Louis XIV. Ils suivaient la rue Saint-Denis jusqu'au pont Notre-Dame, qu'ils franchissaient, puis tournaient à gauche dans la Cité, pour arriver jusqu'à la Cathédrale. La fête se passait donc entre la porte Saint-Denis et le parvis Notre-Dame. Dans toutes les villes de Erance les préparatifs étaient identiques, quoique le luxe en fût variable.
Aussitôt qu'un courrier du roi ou un héraut au surrot fleurdelisé avait apporté à l'Hôtel de Ville l'ordre de préparer l'entrée, la municipalité s'assemblait et réglait tous les détails de la cérémonie.
1. Nous avions cru pouvoir retrouver quelques figurations des échafauds de cette entrée dans le manuscrit du fonds latin de la Bibliothèque nationale, n" 85o \. Mais, après examen, nous ne croyons pouvoir faire aucune assimilation entre les miniatures de ce manuscrit et les scènes de rentrée de Philippe le Bel.
Voir Grandes Chroniques, èdit. Paulin Paris, t. V, p. wj8.
2. Le Roman du Renard a été édité en 18-26 par Méon, 4 vol. C'est une longue narration satirique, composée d'une multitude de poèmes différents n'ayant entre eux que la communauté du sujet, mais appartenant à divers temps comme à divers auteurs. Les animaux y figurent comme les liéros d'une société monarchique gouvernée par le lion et dans laquelle le renard, génie malfaisant, fourbe et inépuisable en ruses, toujours menacé, toujours poursuivi, toujours en péril, triomphe toujours et tient la monarchie dans un perpétuel effroi. Le Roman du Renard reflète les sentiments du moyen âge, qui y raille et y avilit la royauté, la justice, la chevalerie et la religion.
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Le prévôt des marchands convoquait les personnages dont le concours était nécessaire1. On introduisait à tour de rôle devant l'assemblée chacun de ceux qui avaient été appelés. Le délégué des bouchers recevait l'ordre de s'entendre avec ses confrères pour organiser aux frais de la Corporation, à la Grande Boucherie, non loin de la Seine, un échafaud représentant tel « jeu de Mystères qui serait approuvé auparavant par la ville ». Les fripiers recevaient aussi avis d'élever un théâtre à la fontaine des Innocents, c'est-à-dire à leur quartier (la Grande Friperie). Les députés des autres corporations n'avaient qu'accidentellement des représentations à organiser.
Mais tous étaient invités à fournir un certain nombre de figurants richement habillés de soie, montés sur des chevaux ou à pied pour former le cortège de la ville.
La ville de Paris, au contraire, avait charge de la décoration de la Porte Saint-Denis et de celle de la Fontaine du Ponceau, dans la rue Saint-Denis, et le Chàtelet décorait lui-même la façade de ses bâtiments2.
Enfin les Confrères de la Passion se chargeaient d'un ou de plusieurs spectacles religieux, à divers endroits de la rue Saint-Denis, mais principalement à la hauteur de l'église de la Trinité. A Lille, c'était aux Frères mineurs ou au Prince des Fous et à ses suppôts qu'incombaient les spectacles religieux ou les représentations laïques de l'Ancien et du Nouveau Testament5. A Bourg, les prêtres de l'église Notre-Dame et les Frères prêcheurs de la ville représentèrent, les premiers la Légende de saint Georges, les seconds celle de saint Michel. Du reste, on vit souvent des religieux ou des ecclésiastiques jouer dans des entrées royales ou princières, comme ils le faisaient dans les Mystères organisés par le clergé4.
Quelquefois, le prévôt des marchands, craignant des désordres par suite de l'affluence du monde, ne voulait pas conserver la responsabilité
1. Voir Georges Guigne, Entrée de Louis Xll à Lyon, Lyon, 1 885, p. 4 el suiv. Registres des délibérations de la Fille de Paris, Imprimerie nationale, 1 883, t. I (Délibérations des il, i3 et i4 janvier i5oa); t. II (Délibération du iL' décembre i53o).
2. Registres des délibérations de la t ille de Paris, t. II, p. 8o (Délibération du 5 décembre l53o).
3. Voir Revue universelle des arts, t. XXI, année i865, p. 25o, lettre de M. de La Fous Mélicoq, et Gustave Lhotte, le Théâtre à Douai avant la Révolution, Douai, I 88 1 , p. l5 et 17.
4. Jules Baux, Histoire de l'église de BroU, Lvon, 1884, P- Voir aussi Mémoires de Jean Burel, publiés par Cbassaing, Le Puy, i8t5, p. 10 : « En 1 556 le jour du vendredi siiincl fut d'émonstrée au peuple, par personnages, la mort et passion de Jésus-Christ, estant Dieu le l'ère ung prebstre nommé Vedrines. »
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du maintien de l'ordre dans la ville, et passait au prévôt de Paris la garde de la capitale1.
Que les services de police fussent ou non du ressort de la municipalité, les procédés n'en étaient pas moins radicaux : il était par exemple ordonné que pour la venue du roi « nul qui n'a ni maisons, soit vagabonds, bélistres, malades, et aultres non natifs de ceste ville, vuident incontinent icelle à peine d'être fouettez et après, s'i/s sont trouvés faisans le contraire, d'être pendus et estranglés ». C'était simple, mais énergique.
En matière de voirie, à Paris, il n'y avait qu'à sabler le parcours et à réparer les endroits défoncés2; dans les villes de province, où les rues étaient plus étroites et où les maisons avaient des pignons, des galeries ou autres saillies, on en ordonnait l'enlèvement, et si les propriétaires n'obéissaient pas de suite à cette injonction, les agents du roi ou de la ville faisaient démolir d'office, sans qu'on pût rien réclamer3.
Aussitôt les préparatifs réglés, les corporations chargées des Mystères se mettaient à l'œuvre, passaient des marchés avec des charpentiers, des menuisiers, des peintres, racolaient des figurants, les habillaient et leur faisaient répéter leur rôle.
Les conseillers de ville chargeaient alors un imprésario de monter les spectacles relevant de l'administration de la ville, choisissaient des peintres pour en faire les décors, et déléguaient plusieurs d'entre eux pour surveiller les préparatifs dans leurs moindres détails. Chaque corporation ou chaque imprésario exécutait les maquettes des décorations qui lui étaient attribuées et les présentait à l'approbation du Conseil de Ville, qui acceptait, refusait, ou faisait modifier les projets : les petites maquettes de décorations théâtrales si admirées dans les dernières expositions ne
i . Registres des délibérations de la Ville de Paris, t. II, p. 79 (Délibértaion du 1" décembre i53o).
•2.. Comptes delà Fille de Paris, Bibliothèque nationale, mss. fonds fï\, nouvelles acquisitions, n° 3243 : « 33 tonneaux de sable répandu par où passait la reine ». Quelquefois on répandait de l'herbe dans les rues, comme par exemple à Kvreux pour l'entrée de François Ier. Voir Recueil de la Société d'agriculture, sciences et arts de VEure, t. IX, année 1 838, p. 3. — Voir dans le même recueil, année 1843, t. IX, p. î65, des détails sur le nettoyage des rues et les travaux de voirie à Pont-Àudemer. Ernest Petit de Vausse, Entrée de Charles VI à Dijon en février i3yo, Dijon, 1 885 : a Pour l'entrée de Charles VI, la duchesse de Bourgogne ordonna de nettoyer les rues de Dijon et de les débarrasser des immondices qui les encombraient, car le pavage de la ville, qui était en projet, n'avait pu être effectué par suite du refus que les gens d'Eglise avaient fait d'y contribuer pour leur quote-part. »
3. Voir Albert Babeau, les Rois de France à Troyes au xvie siècle, Troyes, 1880, in-8, p. 10 et 11. Voir encore /' Entrée de François I" à Montferrand en 1 533, publiée dans le Bulletin historique et scientifique de /' Auvergne, n°" 1-4, année 1888, p. 23, 27 et 3i.
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sont donc pas chose nouvelle1. Qu'on ne croie pas que ces maquettes fussent des œuvres d'art inférieures; loin de là. Les plus grands peintres furent, dans chaque ville de France, occupés à ces peintures. Jehan Foucquet, Jean Perréal, Michel Colombe, sont les plus connus de ces artistes qui surent donner aux entrées royales le caractère d'art si élevé qui apparaît encore à travers les descriptions quelque peu embrouillées des chroniqueurs*.
Les sergents de l'Hôtel de Ville surveillaient la décoration des rues : ils recrutaient des charretiers qui, avec leurs voitures, allaient quérir par toute la cité des étoffes précieuses, tapisseries ou autres, pour tendre le long des maisons, les faisaient transporter aux endroits où on devait les employer, puis dirigeaient le travail, qui consistait à planter des crochets, tendre des cordes, élever des mâts pour supporter les tentures, les guirlandes et les bannières. Ils devaient encore veiller à l'exécution des autres décisions de l'échevinage, telles que celles de faire mettre une torche allumée à chaque fenêtre du premier étage des maisons de la rue Saint-Denis, et d'ordonner les boutiques pour les dames, afin qu'en <( chascune il y ait quelques belles jeunes femmes ou fdles pour tapisseries3 )>.
1. Voir Registres des délibérations de la Fille de Paris, t. II, p. 80 et suiv., et Nuitter, Catalogue de r Exposition théâtrale de 1878, p. 1.
2. Sur Jehan Foucquet, qui travaille à toutes les décorations d'entrées du xv° siècle, on peut consulter Grandmaison, op. cit., p. 11 et 12; de Laborde, la Renaissance des arts à la cour de France, déjà citée, passim ; la Gazette des Beaux-Arts, t. II, III, VI, IX, XI, XII, XVIII, XIX, XX, XXI, XXII, XXIII, XXIV, passim. Sur Jean Perréal, qui travailla spécialement pour l'entrée de Charles VIII à Lyon, E. M. Bancel, Jehan Perrcal et Jehan de Paris, Paris, 1 885, grand iu-8, p. 19; J. Renouvier, Jehan de Paris, varlet de chambre et peintre des rois Charles J'III et Louis XII, Lyon, 1861; Natalis Rondot, les Peintres de Lyon; Gazette des Beaux-Arts, t. VIII, IX, XI, XXI, passim; de Girardot, les Artistes de Bourges, p. 9 et ^o; Archives de Fart français, i" série, t. I, année 1861 ; C. Dufay, Essai biographique sur Jehan Perréal. Sur Michel Colombo, qui dessina les costumes des personnages faisant partie du cortège de Louis XII à son entrée à Tours eu i5oo et ceux des acteurs du Mystère joué à cette occasion, voir Antony Roulliet, Michel Colombe et son œuvre, Tours, 1884, in-8, p. 21. Les peintres qui s'occupèrent de décors et de costumes pour les entrées sont d'ailleurs innombrables. Ne pouvant les citer tous, nous nous contentons de renvoyer aux sources qui, en dehors de celles qui précèdent, doivent être consultées avec fruit : Célestin Port, les Artistes angevins, Paris, 1 881 , in-8. Nouvelles Archives de l'art français. C. Chevalier, les Archives communales d'Amboise, Tours, 1871, in-8. Mémoires de la commission des antiquités de la Cote-d'Or, année l885-l888. Bulletin de la Société nivernaise, 2e série, t. VII I, année 1877. Giraudet, op. cit. Siret, Dictionnaire historique des peintres. Etc., etc. — Voir aussi plus loin aux pièces justificatives.
3. Registres des délibérations de la Ville de Paris, t. II, p. 78. Ordonnance pour les houtiques du Pont Nostre-Dame, Ier décembre i53o. Revue universelle des arts, l. \\I, année i8'i5, p. 257. Même prescription de placer des torches allumées aux fenêtres et d'en distribuer aux sergents pour l'entrée de Charles le Téméraire en 1*170. Article déjà cité de M. de La Fons Mélicoq. Voir
LES MYSTÈRES MIMÉS AU MOYEN AGE
On n'avait garde, en effet, d'oublier le beau sexe, et, outre ces femmes qui faisaient tapisserie aux fenêtres ou sur les estrades, le long des cortèges, on en choisissait parmi les plus nobles et les plus belles pour figurer avec de riches costumes sur les théâtres et y réciter un compliment au roi1. Comme pour le saint sacrement, aux processions de la Fête-Dieu, des petites fdles jetaient sur le parcours du souverain, et principalement au moment de son passage par la porte de la ville, des fleurs artificielles ou naturelles, telles que violettes, romarin ou roses dorées2. On organisait en outre des députations de jeunes fdles, quelquefois de toutes petites, habillées aux couleurs du roi et chargées de lui offrir des bouquets ou des
Guiguc, Entrée de Louis XII à Lyon, déjà citée. Voir aussi Babeau, les Rois de France à Trorcs, déjà cité, p. 11 et suiv.
1. Voir Histoire de la ville de Montpellier depuis son origine jusqu'à notre temps, par Messire Charles d 'Aigrefeuille, Montpellier, 1737, t. I, p. 36.|. Entrée à Montpellier de l'archiduc Maximilien en i5o3.
« A l'entrée de la porte de la Sannerie estoient les quatre vertus (Force, Prudence, Tempérance et Justice), représentées par quatre jeunes filles.
« La Force portoit une gouelle (vêtement composé d'une casaque d'homme et d'un cotillon de femme) verde de tafetat et les manches à la sorte ; dessus ladite gonelle avoit une escheremisse (ou couvre-chef) d'une tête de lion et avoit la poitrine bien gorgiasse; et à la teste portoit une garlande de bagues.
« La Prudence portoit une gonelle de damas gris et dessus ladite gonelle de tafetat pers brodât de tafetat blanc et bien accoutrée de poitrine et portoit un compas à la main.
« Tempérance avoit une gonelle de velours noir et avoit un bas de tafetas blanc brodât de talétas jaune et portoit en ses mains deux pots d'argent.
« Justice portoit une gonelle de satin cramoisj n et estoit en cheveux descoillée et portoit en la main dextre une épée et en l'autre unes balances. »
1. Entrée du roi Henry' d' Angleterre dans Paris, i43l, extrait des comptes de la Ville de Paris, Bibliothèque nationale, mss. fonds fr., nouvelles acquisitions, n° 3?.;{3.
Chandelier offert à la reine Éléonore d'Autriche à son entrée à Paris en i53o.
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compliments, mais surtout des cadeaux que payaient les municipalités1.
Qu'y a-t-il de changé à ces vieux usages municipaux? Ne voit-on pas aujourd'hui dans les voyages officiels des jeunes fdles, vêtues des trois couleurs, ou tout au moins les portant en écharpe, offrir au nom des populations des vœux et des bouquets au chef de l'Etat !
Le matin de l'entrée, les prédicateurs étaient invités à rappeler au prône que le peuple devait se rendre en foule sur le passage du roi. Manants et bourgeois n'y manquaient d'ailleurs pas, car c'était pour tous un grand attrait. Seuls quelques bourgeois riches ne se souciaient guère de se mettre en frais et en peine pour faire cortège, et quelquefois la municipalité dut les menacer d'amende pour les contraindre à figurer dans la fête5.
De tous les éléments dont se composaient les réjouissances d'une entrée royale, le plus important était les théâtres ou spectacles à pantomimes ou à dialogue très courl.
Ces spectacles des entrées furent, au moyen âge, la reproduction des genres divers du théâtre d'alors.
Sous Philippe le Bel, nous avons vu, dans une fête royale, représenter des scènes de la Passion et des farces. Nous continuerons à voir les Confrères de la Passion, dans toutes les entrées, représenter des scènes de la vie de Jésus-Christ. Les moralités s'y mimeront de même : on y verra Madame Paresse combattue par Madame Bon Conseil, et toutes les vertus souhaitant leur pratique au souverain, qui un peu plus loin sera invité à dédaigner chacune des charmantes personnes qui figureront les vices- enfin les représentations patriotiques, comme la Prise de Dieppe contre les Anglais, tiendront leur place à côté des Mystères et des Moralités. Peu à peu ces spectacles s'altéreront, lorsque le théâtre, avec la Renaissance et la Réforme, sera sur le point de se modifier. Alors les arcs de triomphe, les fontaines et les autres constructions purement décoratives remplaceront les représen-
i. A chaque entrée de souverain il fallait offrir des cadeaux en argent ou des objets d'orfèvrerie ou de pierreries, non seulement au prince, mais aux membres de sa famille, aux seigneurs de sa suite et à ses minisires. Souvent ceux-ci ne trouvaient point le cadeau assez important et enjoignaient à la municipalité de l'augmenter. Pour obtenir les bonnes grâces de ces personnages importants, on ne leur refusait jamais. Souvent même les intéressés allaient jusqu'à menacer les villes de vexations multiples, entre autres d'augmentation d'impôts. Il est difficile de voir le régime des pots de vin et du chantage s'étaler avec plus de cynisme que dans ces réclamations adressées aux villes. Voir liabeau, op. cit., passim, et Brossard, le Duc de. Savoie à liourg en i 4 5 1 , passait. a. Voir Guigne, op. ci/., passim.
LES MYSTERES MIMÉS AU MOYEN AGE
tations scéniques, qui, par ce fait, demeurent l'apanage exclusif du moyen âge.
Dès la fin du xivc siècle, les entrées à spectacles ont une grande vogue : celle d'Ysabeau de Bavière à Paris, après son sacre en i38o,, en commence la série.
La cérémonie, longuement préparée et annoncée, avait attiré une foule d'étrangers. Froissart lui-même y était venu en spectateur et a raconté les détails qu'il y a notés de visu1.
La reine était sur une litière découverte, traînée par des chevaux, dans tout l'éclat de sa beauté. Elle portait probablement une robe toute couverte de pierreries, décolletée, laissant voir sa poitrine et ses épaules : car c'est elle qui inaugura cette mode de la robe décolletée, jusqu'alors inconnue, et qui depuis est tellement entrée dans nos habitudes qu'elle est devenue de rigueur dans toutes les réunions mondaines8.
La municipalité, en cette occasion, avait élevé à la première porte Saint-Denis un paradis sur un échafaud dont le fond était tendu de toile bleue toute parsemée d'étoiles d'or. Au milieu, une femme allaitant un petit enfant représentait la Vierge, et, autour d'elle, des chœurs déjeunes garçons et de jeunes filles, costumés en anges, entonnèrent des chants à l'arrivée de la reine. En continuant sa marche dans la rue Saint-Denis, dont toutes les maisons étaient tapissées jusqu'au toit, la reine trouva à la hauteur de l'église de la Trinité un tréteau sur lequel se jouait l'un des célèbres romans de chevalerie, le Pus du roi Sul/tudi/i, spectacle dans le genre de ceux du cirque Olympique ou des théâtres des fêtes du i5 août au temps de l'Empire. Aussitôt que la reine parait, le figurant qui représente le roi Richard Cœur-de-Lion vient sur le devant de l' échafaud, et, saluant la jeune souveraine, lui demande l'autorisation de combattre les infidèles. La reine le lui permet, et alors commence un tournoi qui se termine par la défaite des Sarrasins.
A la seconde porte Saint-Denis, aujourd'hui disparue, était figuré un paradis, au milieu duquel siégeaient les trois personnes de la Sainte Trinité. A la chapelle Saint- Jacques, autre échafaud tendu de tapisseries sur lequel un orgue « rendoit des sons moult doucement ». Au Châtelet, c'est-à-dire près de la Seine, une construction en bois représentait un château fort, rempli d'hommes d'armes, et au haut du
i . Chroniques, livre IV.
a. Ou peut voir au Louvre un portrait de la reiue à quiuze ans. Voir Vallet de Viriville, Ysabeau de Bavière^ Paris, Techener, 1 85 9, in-8, p. 1.
LES MYSTÈRES MIMÉS
château, nous dit Froissait, était un lit aussi richement paré que celui du roi. Sur ce lit, appelé lit de justice, gisait Madame sainte Anne. Au devant du château était un jardin avec fleurs et arbres, dans lequel foisonnaient des bêtes et des oiseaux; tout d'un coup, un cerf sortait de ce jardin, se dirigeant vers le lit de justice, et, au même moment, d'une autre partie du jardin apparaissaient un lion et un aigle qui se mettaient à la poursuite du cerf. Alors une bande de jeunes fdles armées de glaives venait entourer le lit de justice et le cerf pour les défendre contre l'aigle et le lion.
Lorsque la reine avec sa suite débouche sur la place du Parvis de Notre-Dame, elle voit descendre, comme du ciel, un personnage qui traverse les airs et se dirige en ligne droite du sommet de la plus haute tour de la cathédrale sur le milieu de la place, tenant des cierges allumés en ses mains. C'était un acrobate italien qui, maintenu par des cordes, faisait ainsi cette descente au grand ébahissement des gens de toute sorte1.
La fête se termina par un simulacre de combat naval sur la Seine, où un gros navire monté par des ennemis fut pris par deux petits navires montés par des Français.
A en croire les chroniqueurs, — les vrais reporters du moyen âge, — le roi voulut le matin de cette journée assister incognito à cette entrée : il aurait dit alors à un de ses favoris :
<( Savoisy, je te prie que tu montes sur mon cheval et je monterai « derrière toi; et nous habillons tellement qu'on ne nous connoisse « point et allons voir l'entrée de ma femme. » Et combien que Savoisy fit son devoir de le démouvoir, toutefois le roi voult et lui commanda que ainsi fût fait. Si fit Savoisy ce que le roi lui avoit commandé et se déguisa le plus bel qu'il put, et si monta sur un fort cheval, le roi derrière lui. Et ainsi s'en allèrent par la ville en divers lieux et se avancèrent pour venir au Châtelet à l'heure que la reine passoit, où il y avoit moult de peuple et grande presse, et se bouta Savoisy le plus près qu'il put. Et y avoit foison de ces gens, lesquels pour défendre la presse qu'on ne fit nulle violence au lit où étoit le cerf, frappoient d'un côté et d'autre de leurs bouloies (bâtons), bien et fort. Et s'approchoient toujours le roi et Savoisy. Et les sergents qui ne connoissoient le roi ni Savoisy frappoient de leurs bouloies sur eux et en eut le roi plusieurs coups et horions sur les épaules bien assez. Et au soir, en la présence des dames
t. Froissart, liv . IV, cliap. I.
LES MYSTÈRES MIMÉS AU MOYEN AGE
et damoiselles, fut la chose seue et récitée et s'en eommença-t-on bien à farcer et le roi même se farçoit des horions qu'il avoit reçus1. »
Un combat naval représenté lors d'une entrée royale.
Dans les entrées qui vont suivre, on retrouvera souvent le lit de justice, le jardin foisonnant d'animaux2 et le cerf ailé : ou sait que cet
I. Grandes Chroniques de Saint-Denis (note des Chroniques de Froissait, liv. IV, dans le Panthéon littéraire de buclion).
■i. Voir les Entrées d'Éléônore d! Autriche et du Dauphin à Rouen en février i53r, publiées par
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animal avait été pris comme emblème par le roi Charles VI à la suite d'une chasse dans la forêt de Senlis où « fut trouvé un cerf qui avoit au col une chaisne de cuivre doré; le roi défendit qu'on ne le prît que au las, sans le tuer, et ainsi fut fait, et trouva-t-on qu'il avoit au col ladite chaisne qui avoit escrit : Cassar hoc mihi donavit. Et dès lors, le roy, de son mouvement porta en devise le cerf volant couronné d'or au col, et partout où on mettoit les armes y avoit deux cerfs tenans ses armes d'un côté et d'autre1. »
Non seulement les armes, mais les habits et les étendards de Charles VI et de Charles VII, portaient des cerfs volants brodés en or ou en perles, et cet animal fantastique resta jusqu'à Louis XII l'un des emblèmes des princes de la maison de Valois. Sa figure, reproduite sous toutes ses formes, fut sans cesse offerte aux souverains ou à leurs épouses, entre autres à Charlotte de Savoie, à qui l'on en présenta un en confitures*. N'est-ce pas quelque chose de semblable aux animaux en pain d'épice, si communs de nos jours?
Dans les spectacles qui nous occupent, ces cerfs étaient « faits artificiellement, les cornes dorées et tellement composées qu'il y avoit homme qu'on ne vovoit pas qui leur faisoit remuer les yeux, les cornes, la bouche et tous les membres », à tel point qu'on avait l'illusion de voir un véritable cerf blanc ailé, dit le grand chancelier de France, le sage Juvénal des Ursins.
Le lit de justice était une allégorie du sentiment populaire, universellement répandu, que le roi de France n'était revêtu de la royauté que pour maintenir la justice en faveur des petits contre les grands.
Quant au jardin foisonnant d'animaux, ce spectacle est un des plus répandus et des plus souvent renouvelés. Une énorme cage de fil de fer couvrait le parterre, empêchant les volatiles de s'envoler et les quadrupèdes de se sauver par les rues. Froissart et les autres chroniqueurs qui nous en parlent se gardent bien de nous le dire : ils espéraient que leurs futurs lecteurs resteraient stupéfaits à la pensée que ce petit monde si remuant était à tel point apprivoisé, que rien, ni bruit, ni mouvement, ni foule, ne les faisait sortir de leurs tréteaux, et qu'ils considéreraient
André Pottier, Rouen, i86(3 : « cl an bout dudict pont dedans ladicte ville estoit dressé ung théâtre : ehquel estoit planté ung grand verger garni de plusieurs arbres portants différents fruits, semé de toutes fleurs spécialement d'un grand lis ».
1. Juvénal des Ursins, Histoire de Charles f'I, p. 3a8. Froissart, Chroniques, livre H, p. 217. Victor Gay, Glossaire archéologique du moyen âge et de. la Renaissance, 1882, verho Cehf.