Chroniques de Monslrelef, édit. Chaudière, 1. II, p. 1 p
LES MYSTÈRES MIMÉS
A la réception de Louis \f, outre un combat d'hommes et de femmes sauvages « qui se combattoient et faisoient plusieurs contenances, y avoil au l?onceau trois bien belles filles en séraines toutes nues, et leur vovoit-on le beau tétin droit, séparé, rond et dur, qui estoit chose bien plaisante1 ». Ces trois beautés firent un petit compliment au roi, qui était à cheval, vêtu d'un long vêtement de satin blanc. Il nous est diffieile de nous figurer ainsi Louis XI vêtu de satin blanc et recevant les hommages de jeunes personnes pleines d'attraits.
Ce prince, tel qu'il nous apparaît à la suite de cette entrée, avait une meilleure tournure que celle que lui prête l'iconographie contemporaine. Qu'on nous permette, pour rétablir la vérité, une légère digression.
Au commencement du siècle, on s'est épris d'un amour effréné pour l'époque romaine, aussi bien dans la littérature que dans les beaux-arts. Vers i83o, par suite d'un revirement subit, littérateurs et artistes ont semblé découvrir un nouveau monde dans le moyen âge et ne se sont plus occupés qu'à en peindre et à en décrire les hommes et les faits. Comme l'archéologie était encore à sa naissance, on vit paraître un moyen âge de fantaisie, né tout d'une pièce dans l'imagination des romanciers, des poètes et des peintres. Le talent, le génie même, donna à ces restitutions une telle autorité, qu'aujourd'hui encore c'est à travers le Romantisme que les grandes physionomies de l'histoire antérieure à la Renaissance apparaissent aux classes instruites de la société.
Louis XI est une des personnalités qui ont été le plus défigurées, au moins au point de vue physique. On n'a vu en ce prince que le bourreau du cardinal La Balue et de Jacques d'Armagnac, ou qu'un procureur retors finassant avec Charles le Téméraire, et on lui a donné au théâtre, dans le roman et surtout dans les vignettes d'illustrations, une physionomie en rapport avec ce caractère, dont Casimir Delavigne a créé le type dans la pièce qui porte le nom du roi2.
Là n'est pas la vérité. Dans les textes précités, ce prince apparaît brillant cavalier, ayant belle prestance et ne dédaignant pas les appas de beautés féminines.
C'est ainsi qu'il était dans sa jeunesse. La miniature que Jehan
i. Chroniques de Jean de Trojes, publiées par Micliaud et Poujoulat dans la collection des Mémoires pour servir à l'histoire de France, p. ■>. {y el a5o. Mémoires de J. du Clerq, publiés dans le l'anthéon littéraire de Buchon, Paris, 1 838 , p. 180 et suiv.
?.. Le Louis Kl de Casimir Delavigne avait une mise en scène très soignée. Achille Devéria, le baron Taylor, Séclian et Cicéri en avaient dessiné les costumes et les maquettes.
LES MYSTÈRES MIMÉS AU MOYEN AGE
Foucquet1 fit de lui vers )47° le prouve d'une façon irréfutable. Comme lors de son entrée à Paris, il a la taille droite, une allure noble, une dignité qui inspire le sentiment de l'autorité.
Mais revenons à l'entrée de Louis XI à Paris. Le roi fut si émerveillé des spectacles qui y furent donnés, que, dans la suite, aucun théâtre ne lui procura plus d'agrément.
Les représentations de la Passion et les fontaines de vin ne manquaient pas plus à cette entrée qu'aux précédentes. Mais, à en croire Georges Chastelain, il y avait un théâtre d'un nouveau genre, « une grande fleur de lys haulte de quatre hommes avec la prise de la bastille de Dieppe2 ». « Quand le roi passa, dit un autre chroniqueur, il se livra merveilleux assaut des gens du roi à l' encontre des Anglois estant dedans ladicte bastille qui furent prins et gaignez et eurent tous les gorges couppéesJ. » On ne sait, dit un historien de Paris, si, étant donnée la barbarie du temps, la boucherie ne fut que figurée ou si elle eut lieu sérieusement4.
11 serait difficile de dire si cette entrée fut plus ou moins brillante que celles qui la précédèrent ou qui la suivirent. Les chroniqueurs ne manquent jamais de dire pour chacune d'elles que c'est la plus belle qu'on ait vue : mais l'entrée de Louis XI a une autre importance, qui n'a pas échappé aux chroniqueurs de Bourgogne, ennemis de la France et alliés des Anglais. Quelque riches et brillants qu'y figurent Philippe le Bon et son fils Charles le Téméraire, quelque importante que soit leur escorte, ils n'y apparaissent que comme vassaux du roi de France, et le luxe immense qu'ils y déploient, tout en contrastant avec la simplicité du roi et des siens, montre qu'ils s'inclinent devant la victoire de la France ; ils sont comme attirés et fascinés, malgré toute leur puissance, par une puissance encore plus grande, qui les fera bientôt disparaître et contre laquelle ils ne pourront rien.
i. Vuir M. Paul Durrieu, Une Peinture historique de Jehan Foucquet : le roi Louis XI tenant un chapitre de l'ordre de Saint-Michel [Gazette archéologique, 1890). Quicherat, Histoire du costume, p. 292. M. H. Bouchot, Jehan Foucquet [Gazette des Beaux-Arts, novembre 1890). — Grandmaisoii, Documents inédits sur les arts en Touraine , p. Il et ] ?..
■>.. Georges Chastelain, édit. Kervyn de Lettenhove, t. IV, p. 79. Nous retrouvons le nom de Georges Chastelain au sujet de l'entrée du duc de Bourgogne m la ville de Nevers : « A Georges Chastelain, pour convertir et employer à certains habillements pour aulcuus jeux que icellui seigneur a fait jouer devant lui en la ville de Nevers, XIII fr., IX gr. roy. » — Voir Archives du Nord, B. 2017, f° 237, v°. Compte de Guillaume de Poupet. receveur général des finances du duc de Bourgogne.