Par M. Tattegrain
•ï. Entrée et séjour du rai Charles J'iu à Rouen en i (85, par AI. Charles de B'eaurepaire, C;ien,
LES MYSTÈRES MIMÉS AU MOYEN AGE
Les autres échafauds, non moins curieux que les deux premiers, étaient du même genre. Lorsque Charles VIII, après les avoir examinés, rentra au château, il y soupa, et durant la soirée assista à une moralité pastorale que jouèrent devant lui quelques bourgeois fort experts « en jeu de Mystères ».
Ce prince aimait du reste ce genre de spectacles : car à Vienne, en 1490, après avoir parcouru les rues tendues, illuminées, pavoisées, décorées de tréteaux et de théâtres, il rentra également au palais, fit venir les jeunes filles qu'il avait vues jouer sur les théâtres des places et des carrefours de la ville, et les invita à danser devant lui en leur costume de théâtre jusqu'à une heure avancée de la nuit*.
L'entrée à Rouen du duc d'Orléans, qui fut plus tard le roi Louis XII, est originale. Elle eut lieu le 6 mars 1492. Lorsque le duc se présenta à la porte de la ville, il trouva au milieu de la voie un char formant un théâtre mobile disposé de telle façon qu'en cheminant il présentait à ses regards une scène sur laquelle on jouait une « pastourye », qu'il pouvait contempler sans s'arrêter. Le char longea la rue Martainville jusqu'à l'église Saint-Maclou, où l'on fit une pause; puis le cortège, continuant sa marche jusqu'à la cathédrale, précédait toujours le duc d'Orléans, qui suivait ainsi les péripéties du spectacle2.
Ce genre de théâtre mobile fut souvent en usage en Angleterre. En France, il semble n'avoir été employé que cette unique fois.
A partir du xvie siècle, ces fêtes se modifient totalement en France comme en Flandre. Les arcs de triomphe remplacent les Mystères mimés : ceux qui subsistent sont organisés avec des figures de cire d'un réalisme outré, comme par exemple dans ce calvaire « où coulait incessamment une manière de sang des playes du crucifié ».
Avant cette époque, à la fin du xve siècle, on avait représenté des armoiries ou des blasons et des arbres généalogiques : à l'entrée de Louis XII à Paris, la porte Saint-Denis est décorée d'une énorme construction représentant les armoiries de la ville, c'est-à-dire un vaisseau. A l'un des carrefours de la rue Saint- Denis était peint sur toile tendue
1 88 1 . Mystère de l'Incarnation et Nativité de Jésus-Christ, publié par M. Pierre le Vcrdicr, Rouen, 188G, introduct., p. liv. Bulletin de la commission des antiquités de la Seint-Inférieure, t. p. 398. Gosselin, Recherches sur les origines et l'histoire du théâtre de Rouen avant Corneille, Rouen, 1868, p. 25.
1. J.-J.-A. Pilot, Entrée et séjour de Charles VIII à tienne en i49°, Grenoble, ib5i, p. 6 et 7 ■2. Pierre le Verdier, op. cit., introduct., p. lvi, Archives de l'Hôtel de Ville de Rouen, série A, ().
ioS LES MYSTÈRES MIMÉS.
l'arbre généalogique du roi sous la forme d'un « lys où étoient figurées et empreintes neuf portraitures de rois. Le premier desquels Louis douzième ('toit au plus haut dudit lys, tenant un sceptre en sa main droite, et de l'autre un baston royal. Après lequel, en descendant, étoit figuré Charles, duc d'Orléans, neveu et père de roi, tenant en sa main un espervier. Et au troisième étoit figuré Louis, duc d'Orléans, fils, frère, oncle, el aveul de roi. Et au quatrième degré étoit figuré Charles-Quint, tenant en sa main dextre un sceptre, et en l'autre un bâton royal. Et au cinquième degré étoit figuré le roi Jean, tenant en sa main le sceptre et bâton royal. Et au sixième degré étoit figuré Philippe de Valois, tenant en ses mains le sceptre et baston royal. Et au septième degré étoit figuré Charles, comte de Valois, fils, frère, père de roi, et oncle de quatre rois. Et au huitième degré étoit figurée la portraicture du roi Philippe, tenant en ses mains le sceptre et le bâton royal. Et au neuvième et dernier degré étoit figuré le roi Saint Louis, tenant en ses mains le sceptre et bâton royal, et un chacun d'eux portant ses armes et au côté dextre trois porcs épies1. »
Le porc-épic, ainsi qu'on le voit, remplace comme emblème, sur les armes et les vêtements royaux, le cerf du temps de Charles VI et de Charles VII. Mais il n'est pas articulé, et n'est plus mis en mouvement par un homme caché derrière lui. Un sculpteur en fait d'abord un modèle en pierre ou en bois, puis on ébauche une carcasse en osier, on la recouvre de poil, on lui peint les yeux et on la fait « comme s'il elle étoit au vif ».
D'autres animaux paraissent aussi sur des tréteaux ou sur des arcs de triomphe; les lions figurent surtout dans les entrées de province2; mais on voit aussi des éléphants : à l'entrée de Philibert le Beau, duc de Savoie, à Bourg, quatre jeunes filles étaient sur une tour maintenue sur le dos d'un éléphant qui fit l'admiration de tous".
Ces animaux paraissent jouir du même succès que les géants, et en particulier Ooliath. On les fait en plâtre, en osier recouvert de toile ou de papier peint : les imagiers et les enlumineurs déploient à les représenter au naturel un talent auquel seigneurs et manants applaudissent toujours4.
t. Les frères Parlait, Histoire du théâtre français, t. II, p. iGj. Les blasons étaient aussi employés dans le midi de la France. Voir l'Entrée de François 1" dans la ville de Béziers, publiée cl annotée par Louis Doniairon, Paris, i8()6.
■>.. Albert Babeau, o/>. cit., passim.
1. Jules Baux, Histoire de l'église de Brou, Lyon, 1884, p. 16.
j. A l'entrée de Henri II à Rouen en i55o on voyait « des licornes qui tiraient un char,
LES MYSTÈRES MIMÉS AU MOYEN AGE
A Paris, on ne semble pas avoir recours aux trucs et subtiles inventions des Mystères que nous appelons machinerie de théâtre. Mais en province on en use; ainsi, à l'entrée de François Ier à Béziers, la porte principale était ornée d'un arc de triomphe surmonté d'une tour dans laquelle étaient trois jeunes filles dépassant en beauté celles qu'on voit d'ordinaire (les jeunes filles qui figurent dans les entrées sont toujours, à en croire les registres municipaux, d'une beauté merveilleuse). Lorsque le roi arriva devant l'arc de triomphe qu'il se préparait à franchir, la tour, enlevée dans les airs, descendit devant sa monture, obstruant entièrement le passage, et les trois jeunes personnes présentèrent à François 1er, avec les clefs de la cité, les souhaits de bienvenue et les vœux des habitants : le compliment terminé, la tour reprit sa place au-dessus du portique et le roi passa outre1.
Les décors, théâtres, fontaines de vin des entrées de Paris et de toutes les villes, nous ont été souvent décrits dans des textes. Mais, quelques recherches que nous ayons faites dans les manuscrits, nous n'en avons retrouvé aucun dessin et nous avons constaté que les artistes chargés d'enluminer, dans les chroniques de Froissait, de Monstrelet et les Grandes Chroniques de France, les entrées de rois ou de reines, avaient surtout consacré leur talent à peindre la figure du roi, de la reine ou du prince que l'on recevait et semblaient s'être peu souciés de reproduire quelqu'une des scènes mimées ou des décorations organisées pour ces fêtes2.
Heureusement il existe un petit livre du commencement du xvie siècle qui nous montre en plusieurs gravures tout ce que l'on faisait pour les entrées royales. Ce petit livre est d'autant plus intéressant qu'il contient non seulement les plus anciens dessins, mais peut-être les seuls qui subsistent actuellement et qui reproduisent les spectacles des entrées du moyen âge.
des éléphans ou des chevaux travestis en éléphans qui portoient sur leur dos des tours et beaucoup de choses semblables ». Voir Bernard de Montfaucon, les Monuments de la monarchie française, Paris, 1733, I. V, p. 11.
1. Bulletin de la Société archéologique de Béziers, t. I, année i836.
2. Cependant il existe dans le beau Froissait du département des manuscrits de la Bibliothèque nationale une représentation de l'entrée d'Ysabeau de Bavière. M. Edmond de Rothschild possède un manuscrit de Delavigne représentant l'entrée d'Anne de Bretagne à Paris. Enfin, le fameux manuscrit des Grandes Chroniques de France avec miniatures de Jean Foucquet représente un souverain entrant par la porte Saint-Denis précédé des hérauts. Citons aussi à Londres, au Musée Britannique (fonds du Roi), et à la Bibliothèque de Breslau, des manuscrits de Froissait merveilleusement illustrés. Mais leurs miniatures des entrées ne donnent la liguration d'aucun théâtre.