CHAPITRE Ii
On peut voir an cabinet des Estampes, à la Bibliothèque nationale, dans la Collection dite « de l'histoire de France », au volume consacré au règne de François Ier, une suite de gravures sur bois qui représentent, au dire des légendes, écrites à la main, « l'entrée de François Ier dans sa ville de Paris, on il fut reçu aux flambeaux quoique en plein jour, le i5 février 1 5 1 4 ». Chacune de ces gravures est collée en plein sur des feuilles de papier trop épais pour qu'on puisse voir distinctement ce que portent leurs versos. Mais on y aperçoit cependant, sans pouvoir le lire, un texte imprimé.
Cette suite d'images, léguée par un célèbre amateur du xvme siècle, Fevret de Fontette, au cabinet du Roi, a été désignée par lui comme représentant l'entrée de François Ier à Paris. La Bibliothèque historique de la France du Père Lelong reproduit la même indication1, ainsi qu'Hennin dans son Catalogue des monuments de l'histoire de France. Enfin les conservateurs du cabinet des Estampes, en intercalant celte suite dans la Collection de F histoire de France, au commencement du règne de François Ier, sont venus, avec leur expérience et leur autorité, joindre leur opinion à celle de ces savants.
Ces gravures, au nombre de quatorze, portent un titre écrit à la main, suivi d'une légende expliquant dans tous ses détails le sujet représenté.
Il nous semblait tout d'abord que cette explication et ces légendes étaient la copie du texte imprimé au verso des gravures : il nous était difficile de douter qu'il pût en être autrement, puisque le donateur de cette collection était en même temps iconographe, archéologue et bibliographe.
i. T. IV, ]». ag.
Cependant nous avons cru devoir insister auprès du conservateur des estampes pour obtenir que l'on décollât les images afin d'avoir connaissance de l'impression placée au verso. Avec son amabilité ordinaire, M. Henri Bouchot a fait opérer le découpage minutieux des parties de papier qui recouvraient le verso de chaque planche, et, cette opération terminée, quelle n'a pas été notre surprise de constater, par la numérotation des feuillets, que chacune de ces gravures était extraite d'un livre qui devait être beaucoup plus considérable; qu'en outre, les planches en question ne s'appliquaient point à l'entrée de François Ier, mais à celle de Charles-Quint à Bruges, qui eut lieu deux mois après celle de François Ier à Paris!
Il nous fallait rechercher d'abord le volume dont les pages susindiquées étaient arrachées. Nous l'avons trouvé au département des Imprimés. C'est un ouvrage de Remy Dupuy, in-folio, qui contient trente-trois gravures et quarante feuillets, sorti des presses parisiennes de Gilles de Gourmont, imprimeur fort connu, qui exerça à partir de i5o7, et qui fit le premier à Paris de la typographie hébraïque et grecque.
Ce livre n'est pas unique, puisqu'on en connaît un exemplaire en dehors de celui de la Bibliothèque nationale, mais il est fort rare.
L'examen du volume, à peu près intact, et sa comparaison avec les planches du cabinet des Estampes, nous ont amené à conclure que Fevret de Fontette avait été victime d'une mystification merveilleusement montée par un truqueur aussi habile qu'érudit, et que nous étions en présence d'une supercherie historique non moins curieuse que celle de la Charte de Clovis ou du Testament de l'évéque Perpetuus fabriqué par Jérôme Viguier, innocemment accepté dans le Spicilège du bénédictin Luc d'Achery, et si habilement dévoilé par M. Julien Havet1.
Notre faussaire n'avait pas agi au hasard en jetant son dévolu sur l'entrée de François Ier, pour la fabriquer ainsi de toutes pièces. Il s'était probablement assuré qu'aucun dépôt d'archives ni de la ville, ni de la royauté, n'en contenait de comptes ou de description. Et, en effet, nulle bibliothèque, nulle administration ne possède aujourd'hui de relation de l'entrée de François Ie', qui n'est même pas mentionnée dans le Cérémonial français de Godefroy.
Il y a seulement quelques mois que le duc d'Aumale retrouva une plaquette gothique de cette entrée, ignorée jusqu'alors; cette plaquette
i. Questions mérovingiennes, u° 2, Paris, in-8.
LES MYSTÈRES MIMÉS
unique est d'autant plus curieuse qu'elle est le plus ancien livret de fêtes qui existe, au moins pour la ville de Paris.
On y remarque les échafauds construits aux places habituelles, mais presque partout on y reproduit la ligure du roi. Les salamandres gigantesques remplacent les porcs-épics de l'entrée de Louis XII, et, attention délicate à l'égard du jeune souverain, trois sirènes le reçoivent à la fontaine du Ponceau pour lui faire un compliment. Elles sont, sans doute, aussi peu vêtues que celles qui firent compliment à Louis XI, et non moins belles. François 1", à en croire la légende, était homme à se laisser toucher par de pareilles prévenances. Le reste des décorations et des spectacles ressemble à ceux des entrées précédentes.
Il nous reste maintenant à indiquer comment le truqueur a pu faire passer pour des scènes parisiennes des représentations flamandes, présenter Charles-Quint pour François 1er, faire disparaître des planches les écussons d'Espagne ou de Flandre et les remplacer par des fleurs de lis.
La première planche représente Charles-Quint entrant à Bruges : les écussons attachés aux murs de la ville ont été grattés avec soin, la Toison d'or que porte l'Empereur sur sa cuirasse a été également enlevée; ce que le menton de Charles-Quint avait en trop a été reporté au nez légendaire de François P. On a ajouté à l'encre de Chine, assez habilement pour qu'on puisse croire à une impression, quelques poils de barbe, qui, encadrant la figure imberbe de Charles-Quint, la rendaient plus ressemblante à celle de son compère de France.
Celles des gravures qui ne peuvent s'appliquer à la ville de Paris, comme les décorations de la cathédrale ou de l'hôtel de ville de Bruges, sont habilement laissées de côté par le mystificateur. Il n'en est pas de même des fontaines de vin et des portiques, qui sont employés dès la fin du xv" siècle, à Paris comme en Flandre.
Dans les gravures suivantes, les lions de Flandre placés sur les pourpoints ou les tabards sont grattés; les armoiries sont dissimulées par des taches d'encre ou des grattages. Un K, initiale du nom de Charles-Quint (Karolus), place sur l'une des décorations, est défiguré; les couronnes ducales sans cesse représentées sur les tentures ou sur les échafauds sont surmontées, à la plume, de bandeaux qui les transforment en couronnes royales; les éeussons de Castille et de Flandre sont enlevés; ceux d'Aragon ne portant pas de sujets variés, mais de simples lignes horizontales, sont conservés, mais on les a recouverts de fleurs de lis qui en font des armoiries royales de France.
LES MYSTÈRES MIMÉS A L'ÉPOQUE DE LA RENAISSANCE. n5
Sur chaque image, pour peu qu'où l'observe avec attention et surtout qu'on la regarde contre le jour, on voit les grattages et les surcharges; observation que rendait impossible L'épaisseur du papier sur lequel les estampes étaient collées, avant l'opération exécutée par M. Rouchot.
La confection des légendes montre que le truqueur connaissait aussi bien l'archéologie que l'histoire des entrées parisiennes, et qu'il n'ignorait aucune des habitudes de la municipalité, ni les genres divers de spectacles organisés ordinairement dans tel ou tel endroit déterminé du parcours royal : car chacune de ces gravures est accompagnée d'une description parfaitement adaptée au sujet qu'elle représente et conforme aux chroniques du xiv" et du \ve siècle.
Fevret de Fontette, le Père Lelong et Hennin étaient donc excusables de s'être laissé tromper par une supercherie aussi habile, dont, du reste, ont été victimes, depuis un siècle, tous ceux qui ont vu ces gravures.
Cet exemple nous prouve une fois de plus avec quel soin et quelle critique plus que méfiante il faut se servir des documents, même de ceux qui paraissent le plus véridiques, et dont l'authenticité a été proclamée par les autorités les plus incontestées quelquefois, comme dans le cas présent.
Les gravures de l'entrée de Charles-Quint à Rruges sont néanmoins fort intéressantes au point de vue de l'histoire de France et, en particulier, de l'histoire parisienne. Les deux faits sont de la même année, éloignés l'un de l'autre seulement de deux mois. Le livre de l'entrée de Rruges est imprimé à Paris, et ses gravures sont probablement aussi l'œuvre d'un habitant de la capitale.
Les dessins de décorations qu'il représente sont inspirés à l'artiste par les spectacles qu'il a vus aux entrées si nombreuses des quinze dernières années, celles de Louis XII, d'Anne de Rretagne, de Marie d'Angleterre. De plus, les usages flamands que la cour de Rourgogne a mis en vigueur sont les mêmes, avec plus de luxe, il est vrai, que ceux de la cour de France. Aussi les gravures nous montrent-elles des décorations du même genre, sinon celles-là mêmes que nous avons vues décrites dans les entrées parisiennes du xiv° siècle et du xve par les chroniqueurs ou les comptes des municipalités.
Le théâtre fermé avec des tentures représentant des personnages qui, sans parler, tiennent des rouleaux sur lesquels est écrit, en grosses lettres, ce qu'ils sont censés dire; le tréteau carré dont les soubassements sont
LES MYSTÈRES MIMÉS
recouverts de tapisseries, comme celui où se jouait le Pas du Roi Salhadin à l'entrée d'Ysabeau de Bavière; des personnes vivantes figurant les rois et les reines au milieu des mannequins de cire habillés et simulant leur cour : toutes ces représentations si souvent décrites dans les entrées des rois de France en leurs bonnes villes sont reproduites en images dans l'entrée de Charles-Quint à Bruges.
Si l'on suit une à une les gravures de cette entrée, on voit encore des allégories par lesquelles la ville souhaite au roi toutes les vertus, des pantomimes de Moralités telles que la Justice tenant enchaînées Madame Volupté et Madame Paresse, ou des sujets empruntés à la Bible, comme la cour du roi Salomon ou Esther et Assuérus; d'autres empruntés à l'histoire romaine, par exemple l'institution du Sénat par Romulus : ce dernier, comme tous les personnages du reste, en costume du xve siècle, et les sénateurs romains semblables aux conseillers du Parlement de Paris; des jardins remplis d'animaux; et Orphée, représenté par un damoiseau vêtu à la dernière mode de i5i4> les charmant au son de la musique; à côté de lui, des hommes sauvages semblables à ceux de la mascarade où Charles VI manqua d'être brûlé vif; un combat naval identique en tous points à ceux que nous avons vus sur la Seine, où un gros navire monté par les ennemis est attaqué par deux petites barques françaises qui s'en emparent après une lutte des plus acharnées, genre de spectacle renouvelé sans cesse, dans les petites comme dans les grandes villes, au nord comme au midi1. L'hôtel de ville de Bruges est décoré d'un échafaud à scènes de théâtre superposées comme celles de la place Notre-Dame de Rouen en i48.5. Enfin, ce sont les corporations de la ville qui organisent chacune une des décorations. Tout cela est aussi parisien que flamand.
Les fontaines de vin sont également de tous les pays. Seulement, dans le livre de l'entrée de Bruges, elles prennent au point de vue décoratif un aspect Renaissance nouveau, importé par les guerres d'Italie. A l'une d'elles le vin s'échappe de l'extrémité des flèches qu'un amour tient au-dessus de sa tète.
Le procédé de transformation de (lèches en robinets n'est pas nom eau. \u mariage de Marguerite d'York avec Charles le Téméraire,
i. « Bieq près Je là, lé my trouva la gallère <1<- la paroisse Saint-Félix équippée de ^oiis avanturiers qui se combattoieni à deux brigantîns de Mores, illeçques expressément dressés par Messieurs de la Ville; sur quoi le roy se arrésta aulcunemenl et y print gros plaisir. » (L'Entré de François dans la ville dà Bésiers, publiée et annotée par Louis Domairon, Paris, 1866.)
Fontaine de viu (entrée de Charles-Quint à Bruges).
en 1468, dans la même ville de Bruges, Olivier de la Marche avait fait exécuter de chaque côté d'un tahleau vivant, par des maîtres sculpteurs et peintres de Bruxelles, de Tournai ou d'autres villes, un Grec tirant d'un arc carquois, et « parmi de le bout de son trait saillit le vin de Beaulne autant comme la feste dura; et de l'autre côté estoit un Allemand tirant d'un crannequin, et par le bout de son mettratz (flèche) sailloit vin du Rhin, et tous lesdits vins tomboient en deux grands bacs de pierre où tout le monde se povoit combler et prendre à son plaisir1. »
La cour de Bourgogne avait, à en croire les détails donnés par le fidèle maître d'hôtel des ducs, meilleurs crus en cave que l'édilité parisienne; mais l'abondance du liquide, à Bruges comme à Paris, satisfaisait et au delà les spectateurs2.
Après l'Amour avec ses flèches, une Sibylle montée sur une colonne semble se presser le sein et en fait sortir aussi le jus de la treille. A l'entrée d'Anne de Bretagne à Paris, la fontaine du Ponceau était transformée également en une figure d'enfant « monlt bien peinte », précurseur du Mankenpiss, si populaire à Bruxelles, et que le dessinateur si remarquable du songe de Poliphile a représenté aussi dans son admirable volume3.
Puis, à Bruges comme à Paris, il y a la grue artificielle jetant du vin par le bec, décoration chère à toutes les municipalités, car il n'y a pas dans tout le xve siècle une seule entrée sans fontaine de vin organisée sous cette forme.
On la construisait au moyen d'une carcasse en osier que l'on recouvrait de plumes artificielles ou naturelles. A l'intérieur on disposait les conduits, dont l'orifice se confondait avec le bec de l'animal.
Au mariage de Marguerite d'York, à cette fête que l'on peut considérer comme la plus luxueuse du siècle, les grues n'existent pas. Peut-être Olivier de la Marche n'a-t-il pas trouvé assez noble ce bipède, dont le nom, dans le langage populaire, est demeuré un qualificatif peu élégant, et a-t-il cru mieux faire en représentant l'oiseau qui per-
1. Voici encore une quittance délivrée à Olivier de la Marche pour l'organisation d'une autre entrée : « A Olivier de la Marche, escuier, pour don à lui fait par mondit seigneur en considération de certains jeux de Mistère qu'il a aidé à jouer devant luy, monseigneur d'Orléans, Madame son épouse et Madame de Bourbon, estans devers mondit seigneur en la ville de Nevers, XII escus et XVI gros demi-royaux. A Simon de Briche, brodeur de monseigneur le comte de Nevers pour les habillements desdits jeux de Mistère qu'il a faits, qui estoient du roy Alexandre, Ector et Arcilles, XLI fr. III gr. royaux. » [Àrchh'es du Nord, B. 2017, f" 238.)
2. Mémoires d'Olivier de la Marche, édit. de la Société de l'Histoire de France, t. III, p. 116.