CHAPITRE PREMIER
LE THEATRE ET L'OPINION PUBLIQUE AU XVIe SIÈCLE
Pour avoir été attaqués, les Mystères n'avaient pas disparu du jour au lendemain. Les Confrères de la Passion en composaient toujours qu'ils représentaient de temps en temps, sans que l'autorité jugeât à propos de sévir. Certaines pièces, comme la tragédie de Sainte Agnès de d'Aves, en perpétuaient les traditions et les errements'; mais le public ne prenait plus goût à leurs spectacles; et cependant comme ils avaient, de par le Parlement et l'autorité royale, le monopole du théâtre, ils survécurent à leur arrêt de mort. A la fin du siècle, en 1078 seulement, ils abandonnèrent les planches, laissant la seule salle publique de Paris à des troupes de comédiens de profession, qui en firent un théâtre réel, embryon de celui qui subsiste sous le nom de Comédie-Française.
Tandis que les Mystères déclinaient, les Soties et les Moralités prenaient plus d'importance.
lies protestants, qui comptaient un grand nombre d'hommes distingués et surtout d'écrivains habiles et érudits, surent bien vite, à l'exemple de Louis XII, se servir de la satire; elle devint pour eux un moyen de propagande et de discussion. Les sarcasmes leur permirent d'attaquer les abus de la société et de la religion qu'ils voulaient supprimer ou transformer. Leur morale nouvelle, qui doit remplacer l'ordre et les idées anciennement établis, sera tout au long exposée et exaltée
1. Cette tragédie (Rouen, i6i5) est d'un réalisme qui ne le cède en rien à celui des Mystères du xv" siècle, comme on peut le voir par ce passage tiré de l'argument : « Après l'avoir longtemps preschée pour la détourner de sa foi, enfin voyant sa constance, il la (ait dépouiller nue
et l'envoyé au B Le fils de Simphronie ayant appris qu'elle estoit en ce lieu, y vient pour la
forcer, estant accompagné de quelques paillards, lesquels y estoient aussi venus pour même intention. » Voir en particulier l'acte IV.
LE THEATRE AU XVIe SIÈCLE.
dans fies dialogues scéniques habilement rédigés par leurs docteurs1.
Le genre satirique ne sera pas leur monopole; il continuera à être exploité dans tous les partis religieux et politiques, et les pièces qui en dériveront se rapprocheront souvent, par leurs réflexions et leurs chansons pleines de sous-entendus moqueurs, de nos revues des théâtres du boulevard, dont l'allure parait si moderne. Ce sera, comme nous l'avons déjà dit, un instrument de propagande identique par ses causes et ses effets à la presse contemporaine.
Louis XII, tant en raison de son naturel bénin que de l'orientation de sa politique antipapaline, avait non seulement laissé se développer la satire politique et religieuse, mais encore l'avait encouragée en assistant à diverses de ses représentations. Au contraire, François 1er, plus autoritaire, en lutte du reste avec l'esprit nouveau et avec les premiers réformateurs, arrêta net cette sorte de liberté de la presse. S'il n'y eut pas de censure, le pouvoir royal trouva toujours des juridictions et des agents de l'autorité pour supprimer toute représentation attaquant la religion, la famille royale ou le gouvernement, et pour sévir contre les auteurs ou les interprètes de ces opuscules.
Les Moralités du xve et du xvie siècle ne mettent en scène que des personnages allégoriques, tels que l'Eglise, la Vertu, le Crime, etc — Quoique les allusions fréquentes de chaque tirade fissent aisément recon-
I. Tragédie de Timothée C/ircstien, lequel a este brûlé iniquement par le commandement du pape pource qu'il soustenoit V Evangile de Jésus-Christ (cinq actes en vers). Traduitte nouvellement de latin en françois. Lyon, 1 563. in-8.
Comédie du pape malade et tirant à la fin, ou ses regrets et complaintes sont au vif exprimés, et les entreprises et machinations qu'il fait avec Satan et ses supposts pour maintenir son siège apostolique et empescher le cours de V Évangile, sont cathégoriquement descouvertes , Traduite de vulgaire arabic en bon roman et intelligible par Tbrasibule Phenicé. Genève, i56a, in-16.
La Jeunesse du Banny de Lyesse, esckollier, estudiant à .Tholose, par François Habert. Paris, i54i» in-8.
La Suytte du Banny de Lyesse..., par François Habert. Paris, 1 5 j i .
Les Dicls des sept sages de Grèce, trad. de grec en vers latins par le poète Ausone et depuis mis en ritbme franc, par François Habert. Lyon, i54g, in-i(>.
Tragique comédie française de l'Homme justifié par soi (cinq actes), composée par M. Henry de Barram. Genève, 1 554, in-8.
Deux éclogues ou bergeries, l'une contenant l'institution, puissance et office du bon pasteur; l'autre, les abus du mauvais et monstrant que bienheureux est qui a creu sans avoir veu, par F. D. B. P. Lyon, 1 563 , in-8.
Lyon marchant, satyre Françoise (à neuf personnages, en vers, par Barthélémy Aneau), sur la comparaison <le Paris, tlohan, Lyon, Orléans, et sur les eboses mémorables depuys l'an 15*4- Toulz allégories ci énigmes par personnages mystiques, jouée au collège de la Trinité, à Lyon, i 5 4 1 , in-8.
Les Divins Oracles de Zoroastre, ancien philosophe grec, interprétez en rime françoise par François Habert de Berry.... Plus la Comédie du monarque. Paris, 1 558, in-8.
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naître, sous ces figures abstraites, certaines personnalités, jamais on n'avait vu, dans les pièces satiriques, apparaître un personnage sous son vrai nom. On agit tout différemment à partir du milieu du xvie siècle, et même la présence sur la scène des hommes du jour en vue transforme certaines de ces pièces en spectacles historiques sans prétention à critique; elles n'ont d'autre but que de représenter sous leur côté le plus saisissant les événements les plus récents et les plus considérables, ceux que la foule est le plus avide de voir. Ces spectacles ressemblent à ceux du Cirque-Olympique par leur mise en scène spéciale. Souvent çe ne sont que batailles, combats, arquebusades, exécutions, déploiement de troupes1, en un mot de vrais mélodrames du théâtre de l'Ambigu. Dans la Tragédie de feu Gaspart de Colligny*, par exemple, la Saint-Barthélemy est mise au théâtre. L'assassinat du duc de Guise, celui du cardinal de Lorraine, aux états de Blois, sont représentés dans une tragédie en cinq actes, en vers, intitulée la Guisiade5. On y voit, détail assez piquant, la catholique Catherine de Médicis maudire le crime de son fds, invoquer Jupiter et le prier de foudroyer Henri III, pour le punir de l'assassinat du Balafré. Contrairement aux autres genres, qui se modifient et disparaissent au moment de la Ligue, le genre historique continue sans interruption jusqu'à nos jours. Sous Louis XIII, le meurtre du maréchal d'Ancre, la prise de la Rochelle4 ou les événements de la guerre de Trente Ans8 fournissent un champ inépuisable aux dramaturges de l'époque. Les faits les plus importants comme les moins saillants sont mis à la scène avec des réflexions et des appréciations fort différentes suivant les opinions ou la religion des auteurs, suivant surtout le moment où elles sont écrites.
1. Cleoplwn, tragédie en cinq actes, conforme et semblable à celles que la France a veues durant les guerres civiles, par J. D. F. Paris, 1G00, in-4.
La Mort de Henri //', tragédie en cinq actes et en vers, par Claude Billard, seigneur de Gourguenay, représentée devant la reine Marie de Médicis en 1G10, l'année même de la mort de Henri IV. Paris, 1806, in-8.
Le Triomphe de la Ligue, tragédie nouvelle, cinq actes en vers, par R.-J. Nérée. Leyde, 1607, in-8.
2. La Tragédie de feu Gaspart de Col/igny, jadis amiral de France, contenant ce qui advint à Paris le i\ d'aoust 1572, par F. -François de Chantelouve. La Rocbelle, 1 5 7 5 , in-8.
3. La Giiisiade, tragédie nouvelle, cinq actes, en vers, par Pierre Mattieu, en laquelle au vray et sans passion est représente le massacre du duc de Guise. Lyon, l58g, in-8.
4. La Rocheloise (tragédie, quatre actes en vers), ou se voit les glorieux succès et heureuses victoires du roy très ehreslien Louys XII/. Depuis l'advènement de Sa Majesté 11 la couronne de Fiance jusques à présent, par Pierre Matthieu. Troyes, 162g, in-8.
5. La Sanglante Bataille (rentre les Impériaux et les Bohémiens, la reddition de Prague et ensemble l'origine du trouble de Bohème. Tragédie, cinq actes et en vers. Liège, 1624.
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En étudiant ces documents si nombreux, on suit pour ainsi dire pas à pas les mouvements précis de l'opinion publique dans les milieux différents qui composaient alors la société et le peuple; ainsi les historiens de l'avenir suivront-ils au jour le jour, dans nos journaux quotidiens, les courants divers de l'opinion du xixe siècle.
N'est-ce pas là un des côtés encore peu connus, mais non des moins intéressants, de notre histoire de France?
La farce, composée généralement de lazzis et de bouffonneries, et qui s'était élevée au moins une fois, au moyen âge, avec la pièce de Patelin, à la hauteur de la comédie, continue à fleurir jusqu'au milieu du xviie siècle. Elle disparaîtra alors, supplantée par La comédie de caractère, qui vers 1062 en était encore à ses premiers essais.
Durant la fin du moyen âge, Térence était, de tous les auteurs de l'antiquité, le plus connu, et par suite le plus populaire. Aucun livre, depuis la découverte de l'imprimerie jusqu'à l'année 1 300, n'avait été aussi souvent édité que le recueil du comique latin. Ce fut lui qu'imitèrent les poètes qui voulaient inaugurer le genre comique. La plus ancienne des comédies de caractère françaises, Eugène, que Jodelle fit représenter en i5j2, est modelée sur les pièces de Térence, et rompt du tout au tout avec les farces d'autrefois. Dans la farce, il y a non seulement une intrigue, mais des bouffonneries, des charges, qui demandent une mise en scène et qui rendent forcément le spectacle réaliste jusqu'à un certain point. Dans la comédie de caractère, au contraire, surtout celle imitée de l'antique, tout repose sur le dialogue, qui devient un exposé de psychologie. Sans tenir compte des milieux, on s'efforce de mettre en valeur les traits généraux de la nature humaine de toutes les époques et de tous les temps. Ce n'est pas un homme déterminé qui paraît, c'est l'homme en général, l'homme abstrait autant qu'il est possible. Dans les pièces de cet ordre, qu'importent alors les milieux? Les accessoires et les décors, qui donnent aux spectateurs l'idée de la réalité, qui rendent plus palpables les sentiments de la vie et de l'action humaines, y sont superflus, sinon importuns. Puisqu'il ne s'agit que de généralités et de types, jamais d'individualités, toute précision extérieure doit être bannie; elle détruirait cette généralité et enlèverait à ce genre de théâtre son caractère. Aussi, avec l'apparition de ces comédies, la mise en scène, que nous avions vue si brillante an xv' siècle, disparaît au siècle suivant.
De même que les poètes s'adressaient à l'antiquité romaine pour