CHAPITRE II
LA SCÈNE ET LE DÉCOR AU XVIe SIÈCLE
A Paris, sous François Fr, les pièces de l'Hôtel de Bourgogne, celles des clercs de la basoche ou des écoliers, n'ont plus La longueur de leurs devancières du siècle précédent, et leur action, contrairement à celle des Mystères, ne se déroule ni au Ciel ni aux Enfers, mais uniquement sur terre- Une seule scène suffit donc, et l'on supprime à l'Hôtel de Bourgogne et sur les théâtres en plein vent les trois échafauds des drames parisiens antérieurs, ou les mansions des grands drames de province. D'abord, à l'époque où nous sommes arrivés, vers le milieu du xvie siècle, on se contente, pour les pièces jouées dans les salles, d'une scène à un seul plan, dont les trois murs du fond sont tendus de tapisseries, et, pour les pièces en plein air, d'un fond d'étoffes flottantes, accrochées par en haut. Les monuments sont d'accord avec les textes pour le démontrer1.
<( La scène, dit Perrault, formée comme aujourd'hui d'un plancher continu, n'avait point de coulisses; trois morceaux de tapisserie, dont deux tendus latéralement, et le troisième dans le fond, décoraient et déterminaient l'espace occupé par les acteurs. Les pièces de Jodelle ne furent pas mieux traitées. La mécanique ne fit rien de plus poulie théâtre jusqu'au commencement du xvne siècle2. »
Sainte-Beuve accepte le dire de Perrault et croit que rien n'indiquait
i. M. Rigal n'est pas de notre avis; comme les raisons qu'il donne nous ont paru fort sérieuses, quoique nous ne les acceptions pas, nous renvoyons le lecteur à son livre déjà cité (p. i5o et 199).
1. Perrault, Parallèle des anciens et des modernes, Ht, III, p. 19I. M. Rigal croit cette opinion erronée; mais il ne donne pas les raisons de son opinion. On verra par la suite que nous avons trois confirmations du dire de Perrault dans des monuments figurés, tels que gravures.
LA SCÈNE ET LE DÉCOR AU XVIe SIÈCLE.
les changements de lieu que comportait l'action de la pièce; il suppose même que public et acteurs se souciaient peu de savoir ce que devait figurer la scène. « Bien souvent, dit-il, si l'on avait la permission de lui demander (à l'acteur) où il est, dans une chambre ou dans une rue, à la ville ou à la campagne, il serait bien embarrasse de répondre. » D'autres auteurs supposent que l'on renouvelait ces tapisseries à chaque changement de lieu. Nous ne croyons pas à cette innovation; on jouait sur un décor de tapisseries quelconques, et lorsque les tapisseries devinrent d'un prix considérable, on les remplaça par une tenture de toile ou d'étoffe commune moins coûteuse.
Dans cet usage de tapisseries ou de toiles tendues sur les côtés de la scène se retrouve l'origine du décor fixe et de l'invention des coulisses. En effet, on s'aperçut bientôt qu'entre les tentures et les murs de la scène on pouvait ménager un espace; que cet espace serait utile aux acteurs, au moment où ils n'étaient plus en scène, en leur permettant de se retirer hors de la vue du spectateur, ce qu'ils ne faisaient d'abord pas.
Nous n'avons pu préciser à quelle époque les tapisseries ou les tentures placées un peu au-devant du fond et des côtés de la scène commencèrent à servir de coulisses. Mais à la fin du xvie siècle cette disposition était partout adoptée. Les monuments seront plus probants encore que les textes. Trois gravures de Jenet, de Jean de Gourmont et de Liefrink1, "nous montrent des scènes de théâtre parisien de i58o environ bordées de rideaux flottants à larges plis, maintenus en haut par des anneaux enfilés sur des tringles. Les acteurs soulèvent ces rideaux pour faire leur entrée; d'autres se cachent derrière la tenture et ne laissent passer que leur tête. Ces trois estampes sont donc la preuve indiscutable de la réalité du dire de Perrault, et la constatation qu'à la fin du xvie siècle, à Paris, on n'avait point encore de décors fixes sur châssis; on ne les verra pour la première fois qu'après la Ligue.
Cette mise en scène si primitive au théâtre est encore moins luxueuse dans les collèges, malgré la mode d'organiser les tragédies d'après l'antique.
Lorsque, en i5d2, on joue, au collège de Boncourt, la Clèopâtre de
I. Bibliothèque nationale. Estampes. Collection Hennin, t. XII, p. 32, et 33 gravure de Jenet, datant de 1600, représentant la farce des Grecs et comédie et farce de six personnages, aquarelle avec rideau flottant sur tringle. Ed 5g. Gravure de Jean de Gourmont. Tb-(-l. N° 5. Gravure de Liefrink représentant une scène de tliéàtrc à la (in du xvi° siècle.
LE THÉÂTRE AU XVIe SIÈCLE.
Jodelle, que l'on peut considérer comme le premier essai de tragédie française, le théâtre est au fond d'une cour, adossé à un mur. Toutes les fenêtres donnant sur celte cour sont autant de loges remplies de monde. Le sol sert de parterre; c'est là que se trouvent le roi et les principaux personnages. Jodelle représente lui-même Cléopàtre1, et les autres rôles sont tenus par ses amis.
Au milieu du xvie siècle, l'Hôtel de Bourgogne n'était pas la seule salle où l'on jouât la comédie. Soit qu'on en ait construit dans quelque collège, soit qu'en province des particuliers aient imité le sieur Neyron de Lyon, soit qu'il ait existé à Paris d'autres théâtres permanents que celui des Confrères de la Passion, dont l'histoire ne nous a rien appris, on trouve dans un Térence de l'imprimeur parisien Jean de Roigny (daté de i552) la représentation d'une salle de théâtre où l'un des acteurs récite le prologue. La disposition en est assez bizarre : l'estrade ou scène, située au centre de la partie la plus large de la pièce, dont elle ne mesure que le quart, tient au fond par un seul côté. Sur le devant de la scène, quelques acteurs sont assis, attendant le moment de commencer leur rôle. Les spectateurs sont debout ou assis sur des banquettes au milieu de la salle, et le long des murs il y a des suites de balcons formant loges qui se continuent derrière l'estrade. Cette disposition de salle de théâtre, qui n'a jamais été mentionnée comme en usage à Paris, nous est connue dans les théâtres anglais de la fin du xvic siècle, comme le •Redbull*.
Jusqu'à présent, le principe architectural qui consistait à mettre des loges derrière la scène paraissait être pour les historiens anglais ou allemands une invention britannique ne remontant guère qu'à la fin du xvi" siècle. Or, nous les voyons dessinées avec un soin méticuleux par un Parisien cinquante ans plus tôt.
On remarquera que, dans la vignette parisienne, s'il y a des loges derrière la scène, où sont les spectateurs, ceux-ci ne se mêlent point encore aux acteurs sur le tréteau même.
On en peut conclure que l'habitude pour les élégants de se placer sur la scène est une habitude d'outre-mer, qui n'avait point encore cours en France en i55o.
1. Notons à ce sujet que les femmes qui, à la fin du moyen âge, avaient commencé à figurer dans les pièces dont les dialogues n'avaient lien d'inconvenant, ne parurent plus du tout sur la scène dans les comédies ou les tragédies du XVIe siècle.
2. Rudolph Gênée, Die Enlwickelung der scenischen Buhne und die theatralische Refvrm im Munich. Stuttgard, 1889, p. 39.
LA SCÈNE ET LE DÉCOR AU XVIe SIÈCLE. i/,7
Quel pouvait être le théâtre représenté clans le Térence de Roigny? Toutes les suppositions sont permises, et rien à notre avis ne peut permettre une désignation quelconque.
S'il n'y avait pas encore, au xvie siècle, de décors fixes, avec toile de fond, ni dans les collèges, ni dans les théâtres, il y avait au moins des accessoires ou parties de décors placées au milieu de la scène et appelées depuis, en termes techniques, terrains*. Qu'on regarde, par exemple, les gravures de la Farce de maître Patelin, de l'édition Germain Beneaut2 : on verra le juge assis sur une « chaière » le marchand derrière une table formant comptoir, et Patelin saisissant une pièce de drap au milieu de coupons d'étoffe. Donc, pour représenter cette comédie célèbre du xve siècle, on se servait de quelques accessoires :
une table, une chaise, une pièce de drap.
Un siècle plus tard, Jodelle, réglant dans un collège la représentation de l'une de ses pièces, où il jouait lui-même, demandait des terrains pour placer sur la scène3, et au milieu du débit de son rôle il fut tout déconfit de voir qu'au lieu de rochers qu'il avait commandés on lui apportait deux clochers4.
Au xvie siècle, les terrains appropriés à la pièce sont à eux seuls le décor et indiquent, s'il est nécessaire, les lieux où se déroule l'action, puisque les tentures du fond ne s'y rapportent pas. Ainsi placés au milieu de la scène, comme les mansions du moven âge, ils reproduisent les endroits les plus divers.
Mais ces terrains, ou premiers décors, n'existèrent guère que dans les représentations de la cour ou dans celles auxquelles assistait le roi.
i. « Terrains », en terme de décor, signifie châssis découpés s'élevant au-dessus du plancher, tels que huissons, rochers, bancs ou autres proéminences, a. Paris, 1/192.
3. On peut en voir encore dans le ballet de l'Ambassade des Polonais (Brantôme, édit. Lalanne, t. Vil, p. 347).
4. Voir de Beauchamps, Recherches sur les théâtres de Fiance. Paris, 17J"), I. I, p. 410.
LE THÉÂTRE AU XVIe SIÈCLE.
Le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, tant qu'il fut occupé par les Confrères, qui avaient un matériel à eux, fut seul à avoir quelque mise en scène, tandis que les comédiens qui leur succédèrent n'en eurent plus du tout.
Il ne pouvait en être autrement, puisque les troupes d'acteurs étaient nomades et ne se fixaient nulle part. Qu'auraient-elles pu faire d'un matériel de décors un peu volumineux? A partir de i5~8, l'Hôtel de Bourgogne voit se renouveler sans cesse des bandes qui disparaissent aussi vite qu'elles sont venues. Les renseignements que nous avons sur ces bandes nous les montrent traînant leurs bagages et leurs bardes sur des chariots qu'elles transforment, à des moments donnés, en théâtres de foire, comme les voitures de bohémiens. Une confrérie de comédiens se promenait ainsi dans le nord de la Fronce en 1026, comme le prouve le texte suivant : « Aux compaignons joueurs de l'espée et du baston, pour le jour du vingtième, avoir joué sur un eharriot un jeu de farce et de joyeuse récréation, etc.1 »
Les costumes avaient totalement perdu leur splendeur. Au xve siècle, les rôles des Mystères, en province et à Paris, étaient tenus par des gens riches; par des prêtres ou par des habitants auxquels la ville ou les églises donnaient ou prêtaient les vêtements les plus somptueux; du jour où de pauvres acteurs remplacèrent ces amateurs, ils parurent vêtus en gueux. Les rôles de femmes étaient encore joués par des hommes; les costumes étaient ceux de l'époque, car la recherche de l'appropriation du vêtement ne commencera que sous Louis XIII. Enfin, les diables et les sots disparaissent du théâtre avec les Mystères et les Soties.
A l'encontre de ce qu'on fait aujourd'hui, les auteurs n'indiquaient pas, en tête de leurs pièces imprimées, les costumes des acteurs. Un auteur protestant, Mathieu Malingre, fait exception à celte règle et enseigne la façon dont devaient s'habiller les interprètes d'un de ses ouvrages de controverse satirique, la Chrestienté malade. C'est là un fait aussi intéressant que rare, puisque la Chrestienté malade est la seule pièce du théâtre protestant dont nous constations une représentation certaine en France. Elle fut jouée en i55o, à la Rochelle, devant Antoine
i. 'tiré du Compte du domaine de lu ville de Paris. Voir une communication de M. Paul Durrieu faite à la réunion des Sociétés des beaux-arts des départements à la Sorbonne du 28 au 3o mars i883. Paris, 188 1, p. 44.
Voir aussi Eudore Soulié, Recherches sur Molière et sa famille, Inventaire des titres et papiers de i ' Uvtel de Bourgogne. Paris, i8G3, p. l5l et t5î.
LA SCÈNE ET LE DÉCOR AU XVIe SIÈCLE.
de Bourbon et Jeanne d'Albret, entourés de hautes personnalités protestantes. « Foy, Espérance et Charité y figuraient en femmes : la première avec un vêtement blanc; la seconde, violet; et la troisième, ecarlate. Bonœuvre était habillé en marchand aisé; Chrestienté, en dame riche; l'aveugle et le varlet étaient en haillons, comme des mendiants; Hypocrisie, en religieuse; Péché, en habit double, comme les habits si fréquents des ballets de la cour au xvne siècle et comme on en voit encore dans les féeries : par devant, le vêtement était celui d'une femme noble; par derrière, celui d'un diable. Le médecin et l'apothicaire portaient le costume de leur profession; l'Inspiration était en ange, c'est-à-dire en enfant de chœur avec des ailes'. »
On sent que le xvie siècle est, autant dans la mise en scène que dans la littérature, une époque de transition, de tâtonnements et d'essais, que la Ligue interrompra au milieu de son évolution.
i. Voir Emile Picot, les Moralités polémiques ou la Controverse religieuse dans l'ancien théâtre français, déjà citées p. 48.