CHAPITRE III
LES SALLES UE SPECTACLE A LA FIN DU XVIe SIÈCLE
Sous Henri III, il y a à Paris deux salles de spectacle : la première, celle du Petit-Bourbon, appartient à la cour. Elle est prêtée par le roi aux comédiens italiens, qui y séjournent peu; c'est certainement la meilleure de Paris.
Elle est construite en forme d'un long boyau d'environ 12 mètres de large sur 70 mètres de long'; deux escaliers conduisent à deux rangs de balcons superposés, appliqués le long des murs, dans le sens de la profondeur de la salle; des cloisons y forment des suites de loges pour les spectateurs. Le comble de cette salle est semblable à ceux de Saint- Eustacbe et de Saint-Germain l'Auxerrois, et assez élevé pour qu'audessus de l'ouverture de la scène il y ait une loggia à balcons2. La scène est aussi profonde que large, et communique avec le parterre par un escalier en perron. Les souffleurs sont placés sur un des côtés du théâtre.
L'autre est la salle de l'Hôtel de Bourgogne. Quoique construite pour servir de théâtre en j j»48, elle est plus petite, moins bien décorée, et présente une disposition désagréable pour- les spectateurs. Elle a, comme celle du Petit-Bourbon, la forme d'un boyau peut-être moins resserré, mais moins long de moitié et partant bien moins vaste. La
1. Sauvai, Antiquités delà Ville de Paris, 1. II, p. 209 (18 pas sur 35 toises).
•1. Voir la gravure intitulée le Soir, en vente chez Van Loclium. Bibliothèque nationale, Cabinet des estampes, collection Hennin, année 164^. MM. Contant et Filippi, dans l 'Jrcliitcctonie des théâtres, supposent que cette gravure représente la salle du Palais-Royal. Nous ne pouvons accepter cette opinion, d'abord parce que la scène de la salle de Mirante était, comme la salle, relativement basse, tandis que celle du Petit-Bourbon était très élevée. Or, la gravure représente la scène surmontée d'une loggia qui démontre que l'élévation de la salle était telle qu'on n'avait pas pu l'employer dans toute sa hauteur; de plus, dans cette gravure le parterre est figuré uni avec une place au milieu pour le roi : or, dans la salle du Palais-Royal, il n'y avait plus de parterre, mais une série de gradins en amphithéâtre.
LES SALLES DE SPECTACLE A LA FIN DU XVIe SIÈCLE. i5i
scène, les loges et le parterre y sont disposés identiquement, mais avec moins de soin que dans la salle royale1.
En province, il n'y a encore nulle part de théâtre proprement dit. A Lyon, un riche bourgeois a bien tenté, en i54o, d'en établir un pour v jouer des pièces religieuses. Il a fait disposer une grande salle en charpente; tout le pâté de maisons situé entre l'église des Augustins et la Déserte a été acheté par lui, et sur cet immense espace s'élève le plus ancien théâtre moderne spécialement construit avec cette appropriation. On y trouve trois galeries superposées pour les bourgeois riches; pour ceux dont la bourse est moins remplie, le parterre est garni de bancs. Le plafond est décoré comme ceux de nos théâtres. On y voit la représentation du Paradis. Lyon \ Y est d'ailleurs en communication directe avec l'Italie, et son industrie artistique comme la construction de sa première salle de théâtre se ressentent de l'influence italienne; mais, dix ans après sa construction, ce théâtre avait disparu, l'essai étant demeuré sans succès, et, lorsque Molière vint en 1 658 représenter l'Etourdi en cette ville, il dut jouer vraisemblablement dans le jeu de paume de la rue du Bœuf*.
Au xvie siècle, et plus tard même, lorsque le roi ou quelque grand seigneur assiste à un spectacle, que ce soit dans une cour ou dans une salle de collège, dans un palais ou dans un château, à l'Hôtel de Bourgogne ou au Petit-Bourbon, dont la salle lui appartient, il se place
Le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.
1. Voir les frères Parfait, Histoire du Théâtre français, t. I, p. 61 ; Kudore Soulié, Recherches sur Molière et sa famille, Inventaire des titres et papiers de C Hôtel de Bourgogne, Paris, i863; Nuitter, Catalogue de C Exposition théâtrale de 1878, p. 9; E. Rigal, Alexandre Hardy et le Théâtre français, Paris, 1890, p. io5.
2. Voir Philéas Collardeau, la Salle du théâtre de Molière au port Saint-Paul, Paris, 1876, p. 19; G. Brouchoud, les Origines du théâtre de Lyon, Lyon, i865, p. I r ; J. B. Monfalcon, Histoire littéraire de la ville de Lyon depuis son origine jusqu'en 1846, Lyon et Paris, 1847-1833, t. I, p. 683.
LE THEATRE AU XVIe SIÈCLE.
avec sa suite sur un fauteuil, au premier plan, en face du milieu de la scène, c'est-à-dire au centre du parterre, sans qu'il y ait personne devant lui. Henri III est ainsi représenté dans la gravure du Ballet de la Reine, de Jacques Patin; Louis XIII et Anne d'Autriche occupent encore la même place au Petit-Bourbon, dans la gravure de Van Lochum, le Soif.
Les Confrères de la Passion, eux aussi, ont leur place particulière dans leur théâtre, qu'ils cèdent par bail, à partir de 1078, à des troupes de comédiens diverses. Dans chacun de ces baux, passés par-devant notaire, il est stipulé « qu'ils conserveront pour eux et pour leurs amis » les deux loges les plus proches du théâtre, distinguées par des barreaux et nommées les loges des maîtres1. Ils continuent ainsi les traditions des édiles du moyen âge, que montre la gravure du Térence de Trechsel.
C'est un usage qui s'est perpétué, puisque cette loge, appelée depuis avant-scène, est encore réservée aux représentants du pouvoir, ou quelquefois, comme à l'Opéra-Comique, aux propriétaires du terrain sur lequel le théâtre est construit.
Depuis i548, date de sa construction, l'Hôtel de Bourgogne n'a point été entretenu, et en 1 588 ce « cloaque* » est dans un état pitoyable; il est du reste devenu, peut-être à cause de son délabrement, le refuge de la pire des sociétés. Ce n'est qu'un bouge, où le peuple et quelques libertins vont boire, jouer ou chercher des lilles.
Sous le règne de Henri II, les Confrères se sont d'abord livrés à la farce, nous dirions de nos jours à la clownerie; mais avec le temps ils ont repris, malgré le Parlement, les pièces religieuses, dans lesquelles ils intercalent des tirades licencieuses et malpropres à tous les points de vue. De la sorte, ils attirent et maintiennent dans leur salle la société qui prend plaisir à ces propos grossiers. Au moment de la Ligue, l'Hôtel de Bourgogne est bien bas.
Des troupes italiennes appelées par le roi et par Catherine de Médieis y ont donné déjà des représentations de farces d'un genre nouveau, connues sous le nom de commedia dell' arte ou el improvisa, par opposition à l'autre comédie qu'on appelait commedia sostenuta.
La comédie improvisée était faite de toutes pièces par les acteurs en scène, sur un canevas préparé et qui leur élait remis. Grâce