L'INFLUENCE DE LA LIGUE SLR LE THEATRE
il est vrai, sous la domination étrangère, et l'horreur de l'oppression se faisait sentir dans toutes les classes : aussi le meurtre de Concini fut-il considéré comme une délivrance, et il faut conclure de l'exubérance de tous les écrivains à fêter la fin de ce gouvernement, que le sentiment de patriotisme existait alors aussi vivace qu'il le fut plus tard, lorsque l'étranger imposa à la France, en t 8 1 4 et i8io, un gouvernement de son choix.
En revenant à la Ligue, on constatera une fois de plus que les temps troublés produisent toujours des effets identiques, tels que la misère et la crainte; il s'ensuit qu'à quelque époque qu'ils se placent dans l'histoire, ils présentent les mêmes caractères. D'une part, le travail s'arrête et la plus grande partie de la nation s'abandonne au désœuvrement; d'autre part, la crainte bouleverse les relations et les habitudes de la vie. Des intérieurs, la vie de la cité se transporte dans la rue, qui devient le théâtre des événements politiques ou sociaux. D'abord les spectacles cessent d'avoir lieu dans les locaux qui leur étaient destinés et s'installent sur la place publique, où ils se transforment selon le goût populaire.
Les temps de la Ligue rappellent par plus d'un côté la période de l'occupation de Paris par les Anglais, au commencement du xve siècle. A en croire le Journal de l'Estoile, la situation y est aussi triste. Comme l'a fait le duc de Bedford, les chefs du mouvement cherchent à occuper le peuple, qui est sans travail. Ils ne demandent pas ce service au théâtre, parce qu'il pourrait contre-balancer leur influence par des critiques difficiles à empêcher, mais ils inventent une distraction nouvelle et donnent en amusement aux Parisiens le spectacle de processions burlesques, où les moines comme les bourgeois se déguisent en soldats et se sentent fiers de porter des accoutrements militaires.
Ces processions, sortes de mascarades baroques, se renouvellent à chaque instant. Graveurs et peintres nous en ont laissé à profusion des représentations curieuses, mais qui n'ont rien d'artistique1.
N'est-ce pas ces mêmes spectacles que nous retrouvons avec les bourgeois amis de la Fronde, la garde nationale de i 789 et les héros de Juillet dans la célèbre colonne de Rambouillet et durant la Commune de 1 87 1 ?
A la mascarade s'ajoutent les réunions et les excitations orales.
1. Voir, entre mitres, au musée Carnavalet, un certain nombre de tableaux représentant des mascarades.
i6o LE THEATRE AU XVIe SIÈCEE.
Pendant la Ligue, des prédicateurs satisferont par leurs sermons à ce devoir révolutionnaire et seront les précurseurs des orateurs du club des Jacobins ou de celui des Cordeliers.
La guerre est dans toute la France. Il n'y a pas plus de théâtre en province qu'à Paris. Les Espagnols parcourent le pays et le pillent; Ligueurs et Royaux luttent partout. Les troupes de comédiens ne peuvent guère continuer leur métier, à moins qu'elles ne s'enrôlent à la suite de quelque aventurier et ne l'aident au combat, tout en le distrayant pendant les heures de tranquillité.
Le théâtre ne se reconstitue qu'avec la paix. Henri IV va la ramener, remettre tout en ordre et rendre à notre pays son essor et sa prépondérance.
A cet homme d'esprit s'il en fut, la littérature et l'art ne sont pas étrangers : le théâtre se relève sous son influence directe et, durant son règne, il reflète ses goûts et sa tournure d'esprit. Quoique roi de France, le Vert Galant est un Gascon doublé d'un Parisien1, il aime et il pratique les bons mots, mais il est resté quelque peu le soldat de Coutras et d'ivry, il ne déteste pas le trait gaulois même fort pimenté, et il adore la farce. Dès son arrivée à Paris, la foire Saint- Germain se crée avec des théâtres de bateleurs; chaque année, tant qu'elle est ouverte, Henri IV y va journellement, s'y livre au jeu et y perd son argent2. 11 assiste aux pitreries et aux pantomimes que des bateleurs jouent malgré les réclamations des Confrères; il s'y plait, s'y amuse et rit aux éclats.
Avec la paix, l'Hôtel de Bourgogne s'est aussi rétabli; ses propriétaires n'y jouent plus, ils ont cédé leurs droits à plusieurs bandes qui donnent des spectacles à des jours différents". L'une d'elles est composée d'un nombre de farceurs de mérite dont les noms sont demeurés populaires.
C'est encore là une nouveauté de l'histoire du théâtre. Avant la Ligue, aucun nom d'acteur n'apparaît; après, à quelque moment de l'histoire qu'on se place, les comédiens acquièrent une réputation personnelle qui les fait connaître de tous.
1. « Mon aïeul Henri IV (lisait : « Si je n'étais Gascon, je voudrais être Parisien. » Discours de réponse du duc d'Aumale à la réception de M. Rousse à l'Académie française.
2. Essai sur la Foire Saint-Germain, par Léon Roulland, publié dans les Mémoires de la Société' de l'histoire de Paris, t. [Il, 1862, ]). ao8.
3. Le bail a été publié par M. F.udore Soulié dans l'Inventaire des titres et papiers de l'Hôtel de Bourgogne, à la suite des Recherches sur Molière et sa famille. Paris, i863, p. i5o.