L'INFLUENCE DE LA LIGUE SUR LE THÉÂTRE
L'Hôtel tle Bourgogne ne ressemble guère à ce que nous appelons aujourd'hui un théâtre; c'est plutôt un bouge de barrière, une tabagie, un lieu de débauche où l'on ne joue pas à jour fixe et où l'on attend les badauds avant de commencer. On leur sert comme prologue quelques boniments semblables à des parades de foire, et les pièces sérieuses, celles que l'histoire de la littérature donne comme le type des productions d'alors, Pyrame et Thisbe\ les Bergeries, Sophonisbe et autres, ont peu de représentations, car le public n'est pas à leur hauteur. Les farces et les plus grossières pitreries font seules prime. Il y a peu ou point de police, et ce qui étonne, c'est qu'avec une pareille société et dans de telles conditions le théâtre n'ait jamais été incendié.
Parmi toutes les bouffonneries qu'on y donne, l'Estoile en signale une supérieure aux autres, dont il nous a conservé le résumé. Mieux que tout le reste, elle nous indiquera ce qu'était le théâtre sous Henri IV et quel esprit prévalait à sa cour.
« Le vendredi 26 de ce mois (janvier 1607) fut jouée à l'Hôtel de Bourgogne une plaisante farce, à laquelle assistèrent le roy, la reine et la plupart des princes, seigneurs et dames de la cour. C'étoit un mari et une femme qui querelloient ensemble : la femme crioit après son mari de ce qu'il ne bougeoit tout le jour de la taverne, et cependant qu'on les exécutoit tous les jours pour la taille qu'il falloit paver au roy, qui prenoit tout ce qu'ils avoient, et qu'aussitôt qu'ils avoient gagné quelque chose c'étoit pour lui et non pas pour eux. « C'est pourquoi, disoit le « mari en se défendant, il en faut faire meilleure chère; car, que << diable nous serviroit tout le bien que nous pourrions amasser, « puisque aussi bien ce ne seroit pas pour nous, mais pour ce beau « roy. Cela fera que j'en boirai encore davantage et du meilleur. J'avois « accoutumé de n'en boire qu'à trois sols; mais par Dieu! j'en boirai « dorénavant à six pour le moins. Monsieur le roy n'en croquea pas « de celui-là. Va m'en quérir tout à cette heure, et marche! — Ah! « malheureux! répliqua cette femme et à belles injures merci Dieu! « vilain, me veux-tu ruiner avec tes enfants? Ah! foi de moi, il n'en « ira pas ainsi. » Sur ces entrefaites voici arriver un conseiller de la cour des aydes, un commissaire et un sergent qui viennent demander la taille à ces pauvres gens, et, à faute de payer, veulent exécuter. La femme commence à crier après; aussi fait le mari qui leur demande qui ils sont. « Nous sommes gens de justice, disent-ils. — Comment! « de justice! dit le mari. Ceux qui sont de justice doivent faire ceci,
LE THEATRE AU XVIe SIÈCLE.
« doivent faire eela, et nous faites eeei el cela (décrivant naïvement en « son patois toute la corruption de la justice du temps présent). Je ne « pense pas que vous soyez ce que vous dites. Montrez-moi votre « commission. — Voici un arrêt, » dit le conseiller. Sur ces entrefaites, la femme s'étoit saisie subitement d'un coffret sur lequel elle se tenoit assise; le commissaire, l'ayant avisé, lui fait le commandement de se lever de par. le roy et leur en faire l'ouverture. Après plusieurs altercations, la femme ayant été contrainte de se lever, on ouvre ce coffret duquel sortent à l'instant trois diables qui emportent et troussent en masse M. le conseiller, le commissaire et le sergent, chaque diable s'étant chargé du sien. Ce fut la fin de la farce de ces beaux jeux, mais non de ceux qui voulurent jouer après les conseillers des avdes, commissaires et sergents, lesquels se prétendant injuriés, se joignirent ensemble et envoyèrent en prison messieurs les joueurs; mais ils furent mis dehors le jour même par exprès commandement du roy qui les appela sots, disant, Sa Majesté, que s'il falloit parler d'intérêt, il en avoit reçu plus qu'eux tous, mais qu'il leur avoit pardonné et pardonnerait de bon cœur, d'autant qu'ils l'avoient fait rire, voire jusqu'aux larmes. Chacun disoit que, de longtemps, on n'avoit vu à Paris farce plus plaisante, mieux jouée ni d'une plus gentille invention, mèmement à l'Hôtel de Bourgogne, où ils sont assez coutumiers de ne jouer chose qui vaille. »
N'est-ce pas là, en effet, un des traits les plus saillants du caractère du vainqueur d'Arqués et d'Ivry? Il prend les choses par leur côté plaisant, et met ainsi toujours les rieurs de son parti.
Mais l'état d'esprit de Henri IV, ses manières de soldat, les disputes perpétuelles de ses maîtresses, qui se renouvelaient de jour en jour, firent de la cour un centre fort libre, où ne se trouvaient ni les habitudes de bonne compagnie, ni le respect des mœurs qu'Anne de Bretagne avait voulu introduire à la cour de France. Et cependant, au commencement du xvne siècle, cent ans s'étaient écoulés depuis les premiers efforts de nos reines et de nos rois. Un besoin général de communications intimes se faisait sentir de toutes parts; les esprits, si divisés pendant la guerre' civile, semblaient demande]' des occasions de rapprochement. « L'intérêt social, en un mot, tendait à un développement inconnu1. Aussi, en regard de la cour, l'hôtel de Rambouillet s'ouvrit
i. Rœderer, Mémoires (le V Académie des sciences morales el politiques, séance du 2 mai 1 834 ■
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aux membres de la noblesse, aux gens du monde poli, aux esprits cultives de tontes les classes, et offrit à ceux qui le fréquentaient cette sociabilité et celte politesse qui manquaient encore à la scène. Mais comme elles répondent à un besoin de l'opinion publique de jour en jour plus accentué, lorsque Richelieu arrive au pouvoir il n'a garde de ne pas satisfaire aux vœux exprimés de toutes parts, et à lui revient le mérite d'avoir relevé et moralisé le théâtre en France.
D'une part, il crée l'Académie française, c'est-à-dire le salon des illustrations de la France, qui doit conserver au langage sa pureté et
La chambre de l'Hôtel de Bourgogne, d'après la gravure d'Abraham Bosse, vers it>3o.
son bon ton. Puis, en s'adonnant au théâtre et en dirigeant la confection des pièces, il les dégage de leur inconvenance et les ramène définitivement au style et aux formes de la bonne compagnie.
Déjà avant lui s'était opérée une révolution littéraire, ou plutôt scénique, qui lui permit de réaliser la sienne d'ordre plutôt moral. Aux tragédies imitées de Sénèque et non destinées au théâtre succèdent les (ouvres d'Alexandre Hardy, faites pour la scène. Cet auteur écrit des tragédies ou des tragi-comédies, comme on les appelait alors, construites avec une action dramatique et se déroulant sur une intrigue. Contrairement à ce qui se passe au xvie siècle, c'est un fait que l'on met au théâtre
LE THEATRE AU XVIe SIÈCLE.
et non plus une théorie qu'on y développe. Si les œuvres de Hardy sont peu connues et ont pour nous peu d'attrait, leur auteur n'en eut pas moins le mérite de créer, au xvne siècle, les pièces de théâtre, en rendant son véritable caractère à la scène, qu'on avait voulu transformer en chaire.
Hardy amène, en ijqo,, à l'Hôtel de Bourgogne, le genre qu'il avait inventé. S'il ne le porta pas à un haut degré d'élévation, il le légua du moins comme un instrument puissant entre les mains de Corneille et de Racine.
En même temps que Hardy donnait à l'Hôtel de Bourgogne des tragédies, les collèges cessaient leurs représentations. L'Université, composée d'une jeunesse remuante que nous avons vue mener le mouvement ascendent des idées et adopter franchement les productions les plus récentes et les plus nouvelles de la littérature, s'affaiblit tout d'un coup. Au milieu du xviue siècle, chacune de ses institutions ne comptera plus que quelques élèves, et ses bâtiments seront des masures en ruine. Dès le règne de Henri IV, la compagnie de Jésus supplante l'Université, et la jeunesse des classes élevées vient chercher l'instruction dans ses écoles. A leur tour, les Jésuites instituent dans leurs collèges des exercices de déclamation théâtrale. Ils créent même une sorte de littérature dramatique à l'usage de leurs élèves, et certaines des représentations qu'ils donneront au xvne et au xvme siècle auront un éclatant retentissement, aussi bien à la cour que dans la noblesse.
Les bandes d'acteurs nomades sont, au commencement du siècle, composées de farceurs; mais ceux qui sont à l'Hôtel de Bourgogne sont des farceurs de mérite. Encore quelques années et, de gueux qu'ils étaient, ils deviendront des « bourgeois » constituant une troupe de « gens d'esprit et de talent ». Que Corneille et Racine arrivent, ils trouveront en eux des interprètes dévoués et intelligents, qui ont fait école et ont donné au théâtre français la supériorité incontestable qu'il conserve toujours sur les autres théâtres.