LE COSTUME ET LES ACTEURS
lieu. L'un des comédiens royaux, Valleran, allait ainsi appeler le monde jusqu'au carrefour Saint-Eustache, parcourant les rues, accompagné d'un tambour et d'un arlequin1.
Un des attraits les plus séduisants du théâtre moderne consiste dans la présence de la femme sur le théâtre; cet attrait faisait encore défaut dans les représentations au commencement du xvne siècle.
La femme n'apparut d'une façon constante sur un théâtre régulier que dans la seconde moitié du xvne siècle. On ne connaît guère au xvie siècle que l'existence d'une seule comédienne de profession, suivant u ne troupe qui parcourait la province.
M. Boyer, archiviste du Cher, l'a signalée en publiant l'acte d'engagement de cette femme, document qu'il a découvert r é c e rament*. Par cet acte
daté de io/p et passé par-devant notaire, la femme Marie Fairet, mariée au sieur Fairet, bastelleur de son étal, s'engage à suivre l'Espéronnière,
Costume de Jodelet dans le Menteur.
i. E. Rigal, Alexandre Hardy et le théâtre français, Paris, 1890, p. l3<).
a. Mémoires de la Société historique du Cher, 4° série. 4" vol., 1888, ». 287. Nous félicitons M. Boyer de la découverte de cette pièce si curieuse pour l'histoire du théâtre.
1 78 LE THEATRE \U XVIe SIÈCLE.
imprésario qui organise des tournées; elle doit, pendant un an, jouer « des anticailles de Home ou austres hystoires, farces ou soubresaults en présence du publie, partout où l'Espéronnière le voudra ». Marie Fairet s'engage à s'acquitter de sa promesse « de telle fasson que chacun qui y assistera y prendra joieuseté ». En échange, l'Espéronnière promet de « nourir, alymenter et hospitalyser » son actrice; elle recevra douze livres pour ce service; si on lui fait des cadeaux à la suite des représentations organisées par l'Espéronnière, elle devra les partager avec Gaillarde, femme de ce dernier. Si, au contraire, ce sont des représentations privées données chez et pour des particuliers, Marie Fairet gardera pour elle tout ce qu'on lui donnera en cette occasion. Si ce marché n'était point approuvé de son mari, il serait de plein droit annulé. Il résulte de ce contrat qu'en 1 545 il y avait déjà des troupes de comédiens comprenant une ou plusieurs comédiennes jouant la tragédie classique et la farce. Il ne faut pas induire de là que dès 1 545 les femmes jouaient ordinairement sur la scène; le fait précité nous parait exceptionnel, et c'est pour cette raison que nous nous y sommes ainsi étendu.
Ce ne fut que sous Louis XIV que les femmes jouèrent définitivement tous les rôles de leur sexe sur les théâtres de tragédie et de comédie. Nous verrons qu'à l'Opéra le corps de ballet ne fut composé de danseuses qu'en 1G82.
Au commencement du xvne siècle, le théâtre de la foire Saint-Germain et l'Hôtel de Bourgogne exhibent quelques actrices. Mais les femmes ne jouent guère que des rôles de souveraines. Ceux de soubrette, de nourrice et de vieille femme, si fréquents dans les pièces de la moitié du xviic siècle, étaient tous tenus par des hommes. Pour la première fois, dans la Galerie du Palais, de Corneille, une femme joua un rôle de suivante. Le théâtre de Shakespeare, de son vivant, n'eut jamais en Angleterre un seul interprète du sexe féminin.
Le schisme avait produit parmi le peuple anglais le même puritanisme que la Réforme chez ses docteurs à Genève; car, en 1629, une troupe française entreprit une tournée à Londres et crut obtenir un succès considérable en jouant quelques pièces où figuraient des actrices. Mais les puritains anglais se révoltèrent contre une pareille indécence et déclarèrent « que ces réjouissances dramatiques devaient être maudites par les rigoristes comme étant une frivole imposture et une coupable parade ». Aussi les actrices françaises furent-elles sifflées et grossièrement