Ibidem
194 LE THÉÂTRE LYRIQUE
moderne, qui permet de donner l'action dramatique et la passion aux compositions musicales, était ignorée avant la Renaissance.
Comme toutes les inventions, celle de l'opéra n'apparut pas tout d'un coup1. Elle fut le résultat de longues tentatives, qui se portèrent au début sur chacun des éléments séparés qui le constituent, et ensuite sur l'union d'abord imparfaite de ces éléments, dont la cohésion aboutit progressivement à la perfection.
Dès l'antiquité, il existe des danses d'où sortiront les ballets et des choeurs ou récitatifs dans lesquels la poésie est unie à la musique. Mais ce ne sera qu'au xve siècle, en Flandre, dans le pays qui donna naissance aux premiers compositeurs de musique moderne, qu'on verra les plus anciens essais de représentations lyriques.
La civilisation antique avait produit des troupes de musiciens faiseurs de tours, chanteurs ou autres artistes dont le rôle était d'amuser dans les intérieurs. A Rome, les pantomimes et la musique étaient le complément nécessaire de tout festin de cérémonie.
Le christianisme ne put détruire ces pratiques, et, malgré l'Eglise, qui les prohibait, la barbarie d'abord, et ensuite la chevalerie, continuèrent les errements des Grecs et des Romains : les manuscrits comme les bas-reliefs de nos cathédrales nous donnent de nombreux exemples de pitres ou de troubadours distrayant les seigneurs des xie et xn' siècles2.
Ces représentations prirent au xve siècle, sous le nom à' entremets, plus d'importance. On y vit des ballets ou des pantomimes exécutés au son de la musique, puis de véritables pièces tirées de la Fable, accompagnées de chœurs, de danses et d'orchestre.
On a toujours cité comme le plus célèbre de ces entremets celui que l'histoire a enregistré sous le nom de « Banquet du vœu du faisan
Cette fête eut un grand retentissement el resta aussi célèbre au point de vue politique qu'au point de vue de la mise en scène; si l'on n'y représenta point de pièces de théâtre, on y vit du moins des constructions décoratives considérables, telles qu'une « église croisée, verrée el laite de gente façon, où il y avait une cloche sonnante et quatre chantres ». On avait figuré tout près de là « une caraque (navire) ancrée,
i. Nous nous sommes exclusivement occupés ici de l'opéra et nous n'avons rappelé cpie les essais qui se rapportaient au théâtre lyrique. Nous avons laissé de côté tout ce qui était essentiellement musical, comme les concerts et les oratorios. On verra cette partie très bien développée dans Ludovic Celler, h Ballet de lu Reine cl les Origines de VOpéra au xvi" siècle. Paris, in- 12, 1808.
». Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonne du mobilier français. Paris, 1875, t. II, mot Danse.
LA MISE EN SCÈNE A L'OPÉRA
garnie de toute marchandise et de personnages de mariniers ». Un peu plus loin, « un pâté dedans lequel avoit vingt-six personnes vifs, jouant de divers instruments, chacun quand leur tour venoit ». Puis, « un château, et sur ce château, au plus haut de la maîtresse tour, étoit Mélusine en forme de serpente; et par deux des moindres tours de ce
Entrées grotesques des ballets durant les repas, au x\° et au commencement
du xvi" siècle.
château, sailloit, quand on vouloit, eau d'orange qui tomhoit ès fossés ». A côté du château « étoit un moulin à vent..., un tonneau mis dans un vignoble...;, etc. ».
Il y eut alors plusieurs entremets; c'étaient, en quelque sorte, des tableaux vivants, tels « qu'un tigre merveilleusement fait qui se combatloit à l'encontre d'un grand serpent, un homme qui battoit un buisson plein de petits oiseaux, un fou qui se promenoit monté sur le dos d'un ours,
LE THÉÂTRE LYRIQUE
enfin un lac environné de plusieurs villes et châteaux, auquel lac avoit une nef à voile levée toujours, voguant par l'eau du lac, et étoit cette nef gentement façonnée et bien garnie de choses appartenant à un navire.... »
« Par la porte où tous les entremets étoient passés et entrés vint un géant, plus grand qu'on vit oneques, vêtu d'une robe longue de soie verte rayée; et sur sa tête avoit une tresque à la guise des Sarrasins de Grenade; et en sa main gauche tenoit une grande et grosse guisarme à la vieille façon; et à la droite menoit un éléphant couvert de soie sur lequel avoit un château où se tenoit une dame en manière de religieuse, vêtue d'une robe de satin blanc; et par dessus avoit un manteau de drap noir et la tète affublée d'un blanc couvre-chef à la guise de Bourgogne ou de recluse. » Elle représentait l'Eglise venant implorer le secours de la chevalerie bourguignonne. Le roi d'armes entrait alors, tenant à la main un faisan orné d'un collier d'or, et Philippe le bon faisait vœu « à Dieu et à la Vierge, après aux dames et au faisan, d'aller combattre le Turc pour sauver l'Eglise menacée ».
Les fêtes de ce genre sont nombreuses durant le xve siècle à la cour de Bourgogne, et Olivier de la Marche nous en fournirait maint autre récit. Il nous suffira d'insister sur celui qui nous a paru être, au milieu du moyen âge, un essai d'opéra aussi complet que le permettait alors l'avancement des sciences et des arts.
Nous sommes en i/j(38 à Bruges, a i 1 1 1* des Flandres, où le due de Bourgogne a son principal établissement et où il célèbre somptueusement ses noces avec la jeune Marguerite d'York. Rien n'a été négligé pour les tournois dans la journée, pour les banquets et les représentations scéniques le soir. On a construit une salle spéciale, très spacieuse, poulies fêles du soir; les murs sont tendus de tapisseries tissées d'or et de soie; les tables sont couvertes des mets les plus délicats; à certains endroits s'élèvent des dressoirs ornes de la plus somptueuse orfèvrerie que l'on connut jamais. Face aux tables des festins est élevé un théâtre monté sur des tréteaux et fermé sur son fond et sur ses deux côtés. Par devant est un rideau flottant, première apparition de cet appendice scénique (pie nous ne verrons au théâtre, en France, que près de deux siècles plus lard. Des lustres sont attachés au plafond, et au milieu de la salle on voit d'énormes candélabres dont maintes parties sont faites de facettes de miroir et d'autres agencées avec des appareils de pyrotechnie que l'on peut mettre en mouvement pour leur faire produire des effets
LA MISE EN SCÈNE A L'OPÉRA
lumineux rotatifs, dans le genre des soleils des feux d'artifice modernes. Les fêtes des noces du duc durèrent huit jours sans interruption,
Le Ballet de la Reine.
et tous les soirs on soupa dans cette salle gigantesque et l'on y varia les speelaeles. Le théâtre est mis en usage de deux en deux jours; dans l'intervalle on donne des intermèdes, c'est-à-dire des clauses, des ballets
LE THEATRE LYRIQÏ E
composés d'entrées de figures grotesques ou de promenades de ménestrels costumés en animaux fabuleux, griffons ou autres, exécutant des airs au moyen de divers instruments.
Durant les trois soirées où l'on se sert du théâtre, on représente les Douzes Travaux d'Hercule, chacun d'eux constituant un acte avec décor différent. On joue quatre actes par soirée. Lorsque tout le monde est à table, une fanfare de trompettes remplaçant les trois coups traditionnels annonce le commencement de la pièce, puis le rideau se tire et laisse apparaître un décor de circonstance. Le jeu de la pièce, comme d'habitude, n'est pas circonscrit à la scène du théâtre; il s'étend dans la salle, au milieu des spectateurs.
Le premier des travaux d'Hercule le montre dans son berceau attaqué par des serpents qui, après avoir traversé l'auditoire, ont pénétré sur la scène, qui figure une chambre. L'enfant, suivant la légende, a bientôt étouffé en ses doigts les deux reptiles, et l'acte se termine sur ce premier tour de force. On tire alors le rideau qui cache la scène aux assistants. La pièce ayant été jouée en pantomime, on élève un éeriteau, sur lequel on lit, en vers français, le libretto explicatif1.
Pendant tout le temps qu'a duré le premier acte, les ménestrels qui tiennent lieu d'orchestre ont fait entendre de douces mélodies. Quand tout le monde a pu voir l'inscription placée sur l'écrileau, les fanfares de trompettes se font de nouveau entendre : le rideau s'ouvre encore et laisse apparaître un deuxième décor, une vue de mer avec des bateaux, où se passe le deuxième travail d'Hercule, et ainsi de suite jusqu'au quatrième acte, où des paysages succèdent à un décor maritime. Lorsque le quatrième acte est terminé, on enlève les tables, et les danses s'exécutent jusque bien avant dans la nuit2.
Ainsi nous constatons dans ces fêtes l'existence d'un théâtre avec rideau, où l'on donne le soir, à la lumière, des spectacles accompagnés de musique, qui se terminent par une danse générale : le tout est entouré du plus luxeux appareil de mise en scène, organisée pour mettre en valeur une pièce dont le sujet est tiré de la mythologie.
i. Mémoires d'Olivier de la Marche. Edit. de la Société de l'Histoire de France, t. IV, 1». [43.
■}.. Voir le récil des fêtes de Bruges dans Olivier de la Marche, édit. de la Société île l'Histoire de France, t. III, p. i 19, et pour les détails de la décoration et les dépenses de celle fête : de Laborde, les Ducs de Bourgogne, 1 111, p. 35, ci t. II, p. »93-38i, et V inventaire des arcldvcs Je lu ville de Bruges, par M, Gilliodts Van Severen, t. V, p. j (i6 .
LA MISE EN SCÈNE A L'OPÉRA
Il n'y a ni loges ni parterre, puisque les assistants sont à table; mais, comme à l'Opéra actuel, les clames sont en grande toilette, décolletées et couvertes de bijoux. De nos jours, l'Opéra est une entreprise commerciale soutenue par une subvention de l'Etat, mais dont les énormes dépenses sont presque entièrement couvertes par les recettes perçues. Au moven âge, au contraire, ces somptueuses fêtes n'étaient qu'un divertissement pour quelques-uns, et la charge pesait sur la masse du peuple. Quand on considère l'argent dépensé pour une nuit de ces fêtes, on ne peut s'empêcher de songer aux pauvres gens auxquels on arrachait le fruit de leur travail !
Pour revenir à cet essai lyrique, constatons que si, au lieu de mimer leurs rôles, les personnages des Travaux d'Hercule eussent parlé et rythmé leurs discours, suivant la mesure de la musique, nous nous serions trouvés, au milieu du xve siècle, en présence d'un véritable opéra.
Mais, quelque courte qu'ait été la distance à parcourir pour arriver au but, il faut attendre jusqu'en 1 58 1 pour que l'opéra apparaisse en France. Toutefois, on constate, dans les fêtes de Charles le Téméraire, l'existence d'une scène fermée, dont le décor se renouvelle à chaque acte et dont l'éclairage est magnifique. Nous sommes très en avance sur les échafauds éphémères à décors fixes simultanés des luxueux Mystères que l'on jouera cent ans plus tard encore dans toute la France.
Cet effort scénique s'arrête net. Mais il reprend au commencement du xvie siècle, en Italie, dans des représentations privées qui sont très fréquentes, et auxquelles les décorateurs donnent un éclat incomparable. Ces représentations, que nous trouvons de l'autre côté des monts, ne sont pas, à proprement parler, lyriques. Ce sont surtout des pièces imitées de l'antique et où la musique s'introduit peu à peu, prenant dans les entr'actes une place chaque jour plus importante.
Tel est le spectacle donné aux noces de Cosme Ier de Médicis, en i 53q, à Florence, où l'on joue la comédie il Commodo*. A chaque entr'acte, il y a des intermèdes à pantomime et musique. Les décors y sont fort beaux. L'un d'eux représente la vue de Florence avec l'Arno au premier plan; des sirènes y nagent, nues jusqu'à la ceinture; leur corps se termine en queue de poisson.
1. Il Cotnmodo, comédie d'Antoine Landi, en cinq actes, avec prologue et intermèdes. A Florence, chez Benedetto Giunti, i53o, in-ra.
LE THÉÂTRE LYRIQUE
La comédie finie, la représentation continue par l'arrivée de la Nuit, vêtue de noir, qui vient chanter le couplet de la lin.
Nous citons cette représentation parce qu'elle a été à elle seule l'objet d'une description complète d'un auteur italien : mais des fêtes identiques se renouvellent tous les jours dans les palais des papes et des dues souverains. Catherine de Médieis, durant sa jeunesse, assiste à ces spectacles, dont elle garde en son esprit la vivaee impression. Aussi, dès qu'elle sera sur le trône de France et à la tète du gouvernement de notre pays, sa distraction constante sera de faire revivre, aux Tuileries, au Louvre ou à Fontainebleau, des fêtes analogues à celles qui l'ont amusée dans sa première jeunesse1.
File était déjà reine de France quand, à la suite de son mari et de la favorite Diane de Poitiers, elle fit un long voyage dans le Midi2. Pour la flatter, sans doute, le cardinal de Lyon, Hippolyte d'Esté, de la maison de Ferrare, offrit à la jeune souveraine une représentation de la Calandra* du cardinal Bibbiena, déjà souvent donnée devant les papes. Comme à cette époque (novembre i5/i8) le théâtre construit à Lyon par Jean jNevron, pour les Mystères, avait déjà disparu, le cardinal choisit une salle ancienne dont on se servait pour la répétition des choeurs d'église, et il la fit décorer dans le goût italien de la fin du xvie siècle. Elle était carrée, avec une porte d'entrée au centre de l'un des côtés; on plaça sur le côté opposé cl sur toute sa largeur la scène du théâtre. Celte scène avait l'aspect d'une armoire à deux vantaux entièrement ouverts, c'est-àdire que de chaque côté elle avait deux panneaux qui se raccordaient avec les deux murs parallèles de la salle qui la bordaient. Ces deux vantaux occupaient la place du raccord fixe, en prolongement des deux côtés de la scène.
La salle était éclairée au moyen de lustres faits de petits amours tout nus tenant des cierges en chaque main et pendus en grande quantité; tout autour des murs étaient des harpies, des chimères ou d'autres animaux grotesques soutenant de grands flambeaux de cire blanche. Un Italien de naissance habitant Lyon, nommé Nanuecio, avait exécuté les décors. Sur la toile du fond de la scène, il avait représenté Florence en perspective. On y voyait le Campanile, les dômes du
i. Brantôme, édit. <!<• la Société de l'Histoire de France, par Lud. Lalannè, t. Vit, p. 346.
■a. Voira la Bibliothèque nationale (manuscrits, fonds italien, n° 1716. Registre n° 3 de i54u à 1 r> Jy) 1rs dépêches des ambassadeurs vénitiens.
3. La Calàndrh, Comédie <!<• Bèrnardo de Bibbiena, Rome, i5a4- ^ I'V<>n, eliez Guillaume Rouille, 1 5 Jy.
LA MISE EN SCÈNE A L'OPÉRA
Baptistère et de Sainte-Marie aux Fleurs dans le lointain, et au premier plan la place des Seigneurs et le Palais Ducal, avec sa sombre et pittoresque architecture. Sur les deux vantaux de côté étaient peintes la figure gigantesque de Samson d'un côté et celle d'Hercule de l'autre. En dessous étaient simulées des fenêtres grillées derrière lesquelles se débattaient des lions, et à côté un escalier reliait la scène avec le parterre.
Quant à la salle, elle était décorée de guirlandes d'arabesques sans nombre, de colonnes supportant des arceaux avec des rosaces, des écussons, des corniches, des frises, etc., le tout entrecoupé des trois C ou de H croisés avec des D, chiffre de Henri II et de la favorite Diane de Poitiers1.
Comme aux noces de Cosme Ier, chaque entr'acte fut marqué par un intermède, genre mi-ballet, mi-opéra, où des personnages mythologiques chantèrent avec accompagnement de musique. Lorsque la comédie fut finie, la Nuit apparut, habillée de noir et constellée d'étoiles d'argent, chanta un verset et annonça la fin de la fête. Mais le ravissement était tel que ni le roi ni les spectateurs ne bougèrent.
Les costumes de cette comédie étaient des plus attrayants, surtout ceux des femmes, qui, à en croire Brantôme, étaient quelque peu décolletés et écourtés. « Non le roy seulement, mais tous ces galants de la cour prindrent un merveilleux plaisir à contempler et mirer celles de ces belles nymphes, si follastrement accoutrées et retroussées qu'elles en donnoient autant ou plus de tentation pour monter au second étage, que d'admiration et de sujet à louer une si gentille invention2. »
Le même auteur nous signale des représentations diverses données à Fontainebleau ou dans d'autres palais royaux, mais sans nous dire rien de plus; nous ne pouvons donc les citer que pour prouver que la cour continuait les représentations au milieu de ses voyages et dans les intervalles paisibles qui séparaient deux guerres de religion.
En 1073, lorsque les Polonais envoyèrent des ambassadeurs demander à Henri III de venir occuper le trône de Pologne, on les reçut brillamment à Paris, et Catherine leur donna une fête toute spéciale aux Tuileries. Elle avait fait construire une salle en charpente décorée de guirlandes, dans laquelle eut lieu un ballet avec des décorations, telles qu'un rocher mobile que l'on mouvait sur les petites roulettes qui le