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LE THEATRE LYRIQUE
remplaçait, puis venait un paysage, et ainsi se renouvelait sans cesse le lieu de la scène.
Quelquefois les décors présentaient de singuliers rapprochements. Ainsi, on voyait tout d'un coup, dans le fond, une vue de Paris, la pointe du Pont-Neuf avec Henri IV sur son cheval de bronze, l'entrée de la porte Dauphine, Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, tandis qu'au premier plan était un château mythologique1. L'opéra se terminait par un ballet divisé en trois parties : la danse des ours, des autruches et des oiseaux3. Ce ballet, comme on le pense, était uniquement composé d'entrées grotesques; il servait d'intermède, mais il est intéressant parce qu'il marque, dans l'histoire du théâtre en France, la réunion en une même représentation d'un ballet et d'un opéra.
Mazarin ne s'en tint pas à la Finta Pazza. En 1642, on avait joué au Marais le Mariage d'Orphée cl d'Eurydice de Chapoton. Cette pièce eut un tel succès qu'elle fut reprise successivement deux fois, en 1647 et en 1G62. Les décors en étaient « superbes », dit la réclame, particulièrement celui du quatrième acte, « qui représentait l'Enfer, dont les flammes couvraient tout le théâtre" ». Ces décors étaient dus à Denis BufFequin, (ils de Georges4. Le succès de V Orphée piqua Mazarin comme le succès du Cid avait piqué Richelieu, et en même temps qu'on donnait Orphée pour la seconde fois, Mazarin, en 1G47, ^ jouer ce sujet en opéra, chanté en italien, avec de merveilleux changements de décors, des machines et des « inventions jusqu'à présent inconnues ».
Les ballets d'Italie au xvi° siècle, pas plus à la cour de France qu'à celle de Catherine de Médicis, n'avaient encore repris les habitudes de trucs des représentations de Mystères. En Italie, en r63o seulement, on inaugura les chars apparaissant dans les nuées et descendant sur terre, c'est-à-dire sur la scène, ou bien des figurations sur des échafaudages cachés de personnages qui semblaient maintenus dans les airs, et surtout les changements de déçoi s à vue6. De même que les ballets avaient fait le bonheur de Catherine de Médicis, de même les trucs et les machines
1 Ces différents décors ont été gravés dans un recueil dont la Bibliothèque nationale possède un exemplaire des plus curieux relié en maroquin rouge avec petits fers aux armes de Gaston d'Orléans (galerie Mazarine, n° 620).
». Voir la Finta Pazza, gravure par Délia Bella, et le portrait de la troupe des comédiens italiens en i(> j >, à la Bibliothèque nationale, cabinet des Estampes, collection Hennin, vol. 38 (1646).
3. Voir Ludovic Celler, (es Décors^ les Costumes et la Mise en scène au xvn" siècle, déjà cité p. 70 à 72.
j. Denis Bnffequin, (616-1666, peintre, décorateur machiniste travaillant pour le théâtre, 5. Sabattini, Pratica di fabricar scène c. machine ne teatri, Ravenne, in-4, i638.
LA MISE EN SCÈNE A L'OPÉRA
enthousiasmèrent le cardinal Mazarin. On les vit pour la première fois à la deuxième représentation de YOrfeo, qui eut lieu dans la salle que Richelieu avait construite dans son palais, pour y donner Mirante. Afin de faire place aux immenses machines de cette ennuyeuse comédie, Mazarin fit « rompre en partie » la salle de son prédécesseur, c'est-àdire qu'il fil démolir les côtés de la scène, qui en fut considérablement augmentée. Torelli était l'inventeur de ces machines ainsi que des maquettes des décors. TJXJrfeo de Mazarin, quoique représenté devant la cour, tomba du premier coup; mais les machines et les décorations avaient coûté selon les uns cinq cent mille livres et selon les autres un million de Y « argent du peuple »'. Mazarin demanda à Corneille une nouvelle pièce à machines pour utiliser ses ustensiles de mise en scène, encore neufs. Ainsi fut conçue Andromède, jouée pour la première fois au Petit-Bourbon en février i65o. « Les Grées et les Romains y étoient surpassés, et les miracles des prêtres égyptiens ne pouvoient soutenir la comparaison avec les merveilles de la mise en scène de Corneille », s'écrie la réclame par la voix du Mercure*.
Le luxe de mise en scène ne consistait que dans des changements de décors à vue, et par là il faut simplement entendre la disparition de la toile du fond, qu'on enlevait pour en laisser paraître une autre. Les jeux de machines n'avaient guère pour but que de faire paraître dans les nuages des personnages qui s'enlevaient du plancher de la scène ou qui y descendaient. Comme de nos jours, il y avait des jeux de trappes, et des personnages pouvaient surgir du sol. Mais tout cela n'était pas nouveau : les machines et les décors étaient ceux de VOrfeo; seule, une toile de fond avait été exécutée spécialement pour la pièce.
Avec la majorité de Louis XIV, c'est-à-dire à partir de 1660, le genre lyrique, constitué sur la scène la plus considérable et la mieux montée du monde, deviendra, sous le nom officiel d'Académie royale de musique, le grand Opéra.
1. Voir l'édition de Corneille dans la collection des Grands Ecrivains de la France, par M. Marty-Lavaux, t. V, p. 246. Voir aussi Ludovic Celler, op. cit., p. 73. a. Mercure de mars i(i5o.