‹ Essai sur l'histoire du théâtreChapitre 79 sur 322 · Me/noires, Amsterdam, 1755, t. III, p · texte numérisé non relu

Me/noires, Amsterdam, 1755, t. III, p

LE THEATRE LYRIQUE

de cour. Dans ce même ballet, Marais représente l'enchanteresse Annule, que Le libretto nous décrit comme apparaissant nue sur la scène. Pure fiction, car Marais portait un pourpoint cuirassé et décolleté, une tunique longue fendue de côté, avait les bras nus et une chevelure d'une abondance extravagante.

Il est à noter que dans tous ces ballets, excepté celui des Modes et de la Vieille Cour1, tous les personnages relèvent de la Fable. Jeanne d'Arc est la seule parmi les héros ou les héroïnes de l'histoire qui y figure, car on ne peut guère considérer comme tels les héros du Tasse et de l'Arioste. Le costume de la Pucelle, que l'on trouve dans le recueil de ballets de M. de Villeneuve datant du commencement du xvue siècle, est jusqu'à présent resté inconnu à tous les historiens du théâtre. A côté du dessin est inscrit : « La Pucelle d'Orléans », « le comte de Masta3 ».

La Pucelle y a le même habit que dans son portrait conservé à Orléans et popularisé par les gravures de Léonard Gaultier; elle a une toque à créneaux couverte de plumes, un corsage lacé par devant laissant voir la guimpe, avec des manches serrées, dont la partie inférieure très large couvre les mains, et une jupe longue à plis répétés.

Quoique le portrait d'Orléans date positivement du xvie siècle, le costume, en raison de la façon maladroite dont il est dessiné, nous rappelle à première vue ceux de l'époque romantique où Eugène Lami, Hippolvte Leconte et Louis Boulanger composaient les habillements pour le fameux bal de Marie Stuart que donnait la duchesse de Berr\ ou pour l'opéra de Guillaume Tell de Rossini3.

La Pucelle figurait dans le ballet des Modes, sous Charles VII, où elle paraissait avec son père et sa mère, précédée de « vieux Gaulois ». Le sujet ne comportant nullement sa présence sur la scène, on peut en conclure que Jeanne d'Arc n'était là qu'en raison de la popularité dont elle jouissait déjà et que nous nous plaisons d'autant

i. Extraordinaire de la Gazette du r 8 février 1 635 .

». Nous sommes en présence de Henri Sicaire de Bomdeilles, comte de Mata (ni de Masta, que l'on vit souvent figurer dans les ballets du temps de Louis XIII. Il était 111s de Claude de Bomdeilles et mourut sans enfants. Voir Mémoires ,1e Bassompierre, déjà cités t. IV, p. 3^3, et Bibliothèque nationale, cabinet des Titres, vol. 462 : une quittance au nom de Henri de Matan du 27 juin 1020.

3. Voir la rie. Contemporaine (Revue de Famille), article de M. Bouchot, numéro du i5 février i8ijj.

plus à constater que ces détails étaient jusqu'à présent inconnus1.

Les ballets de divers genres se continuent naturellement jusqu'à la fin du règne de Louis XIII. A l'avènement de son fils, le deuil d'abord, le bas âge du roi ensuite et enfin les guerres nuisent à ces divertissements. Mazarin d'ailleurs, maître absolu à la cour, et aux moindres désirs duquel se soumet la reine régente, préférait aux ballets l'opéra, encore nouveau en France. Mais à peine le roi a-t-il atteint quatorze ans, qu'il reprend les exercices où avaient excellé son grand-père et son père, et il y figure durant près de trente années2.

Il débute sur les planches en 1601 dans Cassandre, et y parait jusqu'au moment où les allusions de Britannicus l'obligent à quitter la scène.

Cassandre est bientôt suivie du ballet du Roy des fêtes de Bacchus, suite d'entrées grotesques dans lesquelles tous les rôles de femmes étaient tenus par des hommes masqués et dont le succès ne fut guère retentissant5.

Dans le ballet de la Ntut, d'un intérêt plus considérable, Monsieur,

1. Voir le ballet des Modes tant des ballets que des danses depuis Charles VII, iG33, in-4, de Guillaume Colletet (?)

La première entrée est de M. du Fort-Levesque qui meine les Modes du temps de Charles VII.

La seconde est de la Pueelle d'Orléans, suivie de son père et de sa mère. La troisième, de quatre vieux Gaulois. La Pueelle au Roy :

Telle j'estois quand l'Angleterre

Tremblant an bruit de mon tonnerre, De ses peuples vaincus soupiroit le malheur; Mais, grand Roy dont la gloire a vaincu tout obstacle, Qui ne sait que ton bras a fait par sa valeur Ce que le mien alors ne fit que par miracle!

Le père et la mère de la Pueelle :

Quelque sensible déplaisir

Dont nous menace ton absence, Il faut que nous cédions, pour le bien de la France,

A l'ardeur qui te vient saisir.

Va donc d'un étranger l'insolence combattre. C'est toi que les destins réservoient pour abattre L'autel que la Tamise eslève à ses guerriers; Mais de quelque bonheur que nous flattent tes armes, Tes ennemys verront arroser tes lauriers Moins de leur sang que de nos larmes.

2. Bibliothèque nationale, ms. fonds français, 11°' 24352 à 2 435 7 , Recueil de ballets, et 11° 20 14 9, Note sur divers balets du xviie siècle. Voir aussi Bibliothèque nationale, ms. fonds Lavallière, il" I17, t. I, II, III, IV. et Duval, Répertoire des ouvrages dramatiques, t. X. Supplément fi ançais, n° 5 1 1 5 .

3. Bibliothèque nationale, cabinet des Estampes, Pd.74. Paris, Balard, in-4, i65i.

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frère du roi, jouait le rôle d'un galant, courtisant le duc de Villeroy costumé en femme. Le roi apparaissait eu Soleil brillant de lumière, puis venaient toute espèce de choses incohérentes :

Les astres, le croissant, l'aurore, Maint assaut, maint rude combat, Des sorcières allant au sabbat, Loups-garous, dragons et chimères, Plusieurs galants, plusieurs commères.

Des décors et des forgerons, Des chrétiens, des ducs, des larrons, Songes, chats, carrosse, incendie, Foire, bal, ballet, comédie

C'était toujours un défilé de masques ridicules représentant tout ce que la Cour des miracles pouvait contenir de plus extraordinaire : grelotteux, bancals, culs-de-jatte, bossus, manchots, contrefaits de toute

espèce —

Cette réunion de sujets d'un hôpital de scrofuleux se voyait souvent dans les ballets de la cour. Pour les grands seigneurs, la vue de telles misères était d'un attrait particulier. Mademoiselle de Montpensier, dans ses Mémoires, confirme cet état d'esprit. Toute jeune encore, se trouvant en villégiature à l'abbaye de Fontevrault, ses compagnes, pour la distraire, la firent assister au spectacle des extravagances d'une malheureuse folle. « Cette pauvre créature étoit toute nue, et après que Mlles Reaumont et Saint-Louis eurent eu quelque temps le plaisir de son extravagance, pour me divertir elles vinrent m'averlir; je laissai l'entretien de Mme l'abbesse, je pris ma course vers ce cachot

et n'en sortis que pour souper Le lendemain Mme de Fontevrault

me régala d'une seconde folle. Comme il n'y en avoit plus pour un autre jour, l'ennui me prit; je m'en allai malgré les instances de ma tante1 »

On peut encore supposer que tous ces estropiés n'étaient là que pour servir de repoussoir à la beauté sereine d'Apollon-Louis XIV, qui disait en entrant en scène :

Ma clarté paroissant Ira, victorieuse, au milieu de Byzance Effacer le croissant.

Si l'on veut le détail de l'un des costumes, on peut citer celui de

i. Mémoires de Mlle Je Hontpcnsier, édition Chcruel. Paris, i83S, t. I, p. 28.

Costume de Louis XIV dans le ballet de la Auit (dessiné par La Belle).

Protée : à sa ceinture pendaient des poissons de couleur changeante, indiquant la facilité qu'avait ce personnage de la mythologie à se transformer sans cesse.

Le ballet de la Nuit était divisé en quatre parties; sa représentation commençait à six heures du soir et se continuait jusqu'au matin !

Au contraire, avec le ballet des Noces de Tkétis et de Pé/ee, joué l'année suivante, nous sommes en présence d'une intrigue un peu mieux conduite, mais qui semblerait insignifiante aujourd'hui. Cette intrigue d'ailleurs ne fut pour rien dans le succès du ballet : seule la mise en scène en lit tout l'intérêt1.

Torelli, le célèbre décorateur que Mazarin avait appelé d'Italie pour ses opéras, avait construit la mécanique des décors, et Israël Sylvestre en avait fait les maquettes. C'était d'abord le mont Parnasse, la grotte de Chiron, le sommet du mont Caucase, le palais de Jupiter et celui de Thétis, enfin l'apothéose finale, triomphe de la mécanique, dans laquelle, montés dans les nuages et dans le ciel, figuraient, avec une véritable débauche de costumes, de couleurs, de lumières et de pierres précieuses, tous les personnages du ballet. Dans celte apothéose, le roi, qui tient l'un des principaux rôles, est en Apollon; il a la tête couverte d'énormes panaches et porte une cuirasse collante à lonnelets, à la façon des habillements du fameux carrousel de 1 66 1 . Louis XIV, dans le même ballet, changeait du reste souvent de costume : tantôt il représentait Mars avec une cuirasse couverte de pierreries, un casque surmonté d'un dragon qui « vomissait des plumes bleues, isabelles et blanches », tantôt un nègre2, dansant dans une sorte de bamboula composée de douze personnes à la figure couverte de noir, que M. Hesselin, le figurant et l'organisateur le plus assidu de tous les ballets du temps de Louis XIV, monté sur un chameau, dirigeait avec sa haute compétence3.

1. Voir le ballet de Thetis et de Pelée, Bibliothèque nationale, cabinet des Estampes, Tbî. Voir aussi à la bibliothèque de l'Institut le libretto provenant de Papillon de la Ferté, n° ig.5, public par R. Balard, i654-

2. Ce portrait du roi eu nègre se trouve dans le IIe vol. de la collection du baron Edmond de Rothschild.

3. Hesselin, maître des requêtes à la Chambre aux deniers, était un bibliophile distingué s'occupant principalement de ballets; il fut, sinon l'organisateur, du moins un figurant important de tous ceux de la minorité de Louis XIV. La Bibliothèque nationale possède encore à ses armes au département des Imprimés un exemplaire du Ballet de la Reine, de Balthazar de Montjoyeux. Le baron Pichon en a aussi plusieurs volumes à ses armes, entre autres la première édition de la Satire Me'nippée, et le ballet de la Nuit avec figures et scènes goua-

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Quelques clames jouaient des rôles, et parmi elles la princesse d'Angleterre; elles portaient les costumes et la coiffure à la mode d'alors.

M. lé duc de Saint-Aignan, chef des « tenans »', avait une cuirasse collante, un casque couvert de plumes et des tonnelets avec hauts brodequins. Hercule, dont le rôle était tenu par le duc de Dam ville, avait une cuirasse de soie noire, des tonnelets très courts, une guimpe blanche, des épaulières en mufle de lion et des manches de chemise fort larges, en batiste; son casque était formé d'une tète de lion. Hesselin, dans l'une des entrées, était déguisé en centaure.

Ni cette figuration ni celles d'autres animaux gigantesques ne se faisaient en nature comme de nos jours au théâtre de la Gaîté ou à celui de la Porte-Saint-Martin. Ces animaux étaient représentés assez grossièrement : on recouvrait des carcasses d'osier avec des étoffes légères; des hommes s'introduisaient dans ces carcasses, et en marchant en cadence donnaient des bêtes que chacun d'eux représentait une idée fort élémentaire2.

Enfin un certain nombre de rôles de femmes étaient encore joués par des hommes en travesti. Il y avait, bien entendu, force machines, et les toiles de fond changeaient fréquemment, transportant ainsi la scène dans les lieux les plus divers3.

Ces ballets avaient pris une telle extension à la cour qu'on avait dû créer pour eux un service tout spécial, et les figurants ne devaient pas moins s'amuser aux préparatifs qu'à la représentation même. Dans l'un des nombreux dessins provenant des Menus Plaisirs4, on trouve

chées. Il est à noter que Guiguard, dans Y Armoriai du Bibliophile, n'a pas signalé sa bibliothèque. 11 était renommé pour son appétit, et Loret le qualifie ainsi :

Goinfre du plus haut étage, Rare et galant personnage.

Voir BonnalTé, les Amateurs du XVIIe siècle (Archives de l'art français, t. IV, p. 33g et 4°4)- — jNous avons retrouvé aux Archives nationales, dans le Journal du gai de-meuble, vol. I, p. 240, trace de la vente qui eut lieu le 0 mai 1671 :

« Meubles d'Inseliu, n°s io32 et 45 du chapitre des meubles de broderie. Faut faire entrée d'un meuble de broderie d'or et d'argent complet garny de campanes venant de l'inventaire des meubles de M. Inseiin consistant au détail porté sur l'inventaire, plus quatre pièces de tapisserie de riche broderie d'or et d'argent, plus une table octogone de marbre de pièces de rapport, un tapis de table..., »

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