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LES MYSTÈRES PATRIOTIQUES

Tandis que le drame religieux se développait au xve siècle, on vil surgir, sous l'influence des événements de la guerre de Cent Ans, un genre de théâtre tout nouveau, d'allure essentiellement patriotique, et dont le Mystère du siège cPOrléans est demeuré le type le plus populaire.

Le jour même de La délivrance d'Orléans, le 8 mai 1 4-9^ les habitants, encore tout émus de la lutte acharnée de la journée, organisèrent spontanément une grande procession, qui parcourut les principales voies de la ville, en « faisant pose » sur les places1.

Au milieu de la procession, marchaient la Pucelle, le Bâtard d'Orléans, plus connu sous le nom de Dunois, Gilles de Raiz et d'autres capitaines.

Tous les ans, à la même date, la même cérémonie se renouvelle, et cette procession devient dès les années suivantes un événement pour la ville. Chaque habitant s'y prépare longtemps à l'avance, et la municipalité s'efforce d'y apporter le plus de solennité possible. Dans ce but. elle fait construire sur son parcours des tréteaux, sur lesquels on représente des pantomimes relatives aux événements du siège.

L'un des compagnons de Jeanne d'Arc, — au siège d'Orléans du moins, — Gilles de Raiz, le marquis de Sade du moyen âge, que la légende a popularisé sous le nom de Barbe-Bleue, possesseur d'une immense fortune, fit probablement jouer à grands frais, à l'une de ces processions, le Mystère représentant le siège d'Orléans4. Les décors sont construits

1. Voir le Mystère du siège d'Orléans, publié dans la collection des Documents inédits sur l'histoire de France, par M. F. Guessard et E. de Certain, Paris, 1862, p. vil.

2. Il n'y a pas de texte positif qui affirmé que ce fut Gilles de Rai/, qui fit représenter le Mystère du siège d'Orléans à l'une des processions de la ville. Mais tous les faits concordent à

LES MYSTÈRES DIALOGUES

sur de hauts échafauds sous lesquels sont établis en guise de caves des alignements de tonneaux ou de flacons d'hypocras et de vins capiteux destinés à rafraîchir les acteurs1.

Le Mystère du siège d'Orléans a été conservé et même récemment publié. Quoique historique, il n'est pas encore entièrement profane : on y voit apparaître Dieu, la Vierge, l'archange saint Michel et les saints. Il y avait, sur l'échafaud, dans une mansion surélevée, un paradis où se tenaient Dieu, la Sainte Vierge et les anges; le reste des tréteaux était occupé par l'action.

Remarquons que, contrairement aux habitudes du xve siècle, il n'y a point de diables. Dans Henri VI, Shakespeare est plus réaliste. Après avoir traité Jeanne d'Arc de « Vierge sorcière », il introduit sur la scène une sorte de pantomime aussi ridicule qu'odieuse dans laquelle Jeanne, après avoir été maudite par son père, est emmenée par les diables dans l'Enfer.

... En 179J, le public de Londres siffla tellement cette apparition des démons qu'on dut la supprimer dans les représentations suivantes*.

\voir pris pour sujet d'un drame un épisode de l'histoire contemporaine, mis en scène avec le respect des faits, sans toutefois qu'on ait rompu avec les traditions de l'art dramatique de l'époque, constitue un fait nouveau dans le théâtre du moyen âge5.

Il importe de signaler l'exactitude historique conservée d'un bout à l'autre du Mystère. On peut même supposer que son auteur, enfant d'Orléans, a été témoin ou même acteur de ce qu'il met en scène avec tant de vérité. Le Mystère nous raconte l'histoire de Jeanne d'Arc, avant que la postérité l'ait consignée dans des livres, d'après les documents du procès de réhabilitation.

le faire supposer, et MM. Guessard et de Certaiu n'ont pas hésité à adopter cette opinion, en s'appuyant sur des raisons qui nous ont paru fort sérieuses.

Voir d'ailleurs : Vallet de Viriville, Histoire de. Charles PII, Paris, Renouard, 1 863, p. 412 et suivantes. Revue de l'Ecole des chartes, ib° année, v° série, vol. V, p. 1.

Voir surtout Tivier : le Mystère du siège d'Orléans, Paris, Thorill, 1868, in-8. L'auteur est d'avis que le Mystère tel qu'il nous est connu par le manuscrit unique de la Bibliothèque vaticane doit dater de 1 456 environ, mais qu'auparavant on avait déjà dû jouer le drame de la Délivrance d'Orléans avec moins d'étendue toutefois. Voir aussi, dans les Mémoires de l'Académie de Sainte-Croix d'Orléans, t. IV, année 1880, p. 284, l'article de M. Charles Cuissard sur les Mystères joués à Flcury et à Orléans.

1. Voir Dom Morice, Mémoires pour servir de preuves à l'histoire de Bretagne, Paris, 1744, t. II, col. 1 338, et Bodin, Recherches sur l' Anjou, Saumur, l8i3, t. I, p. 452-

2. Comte de Puymàigre, Jeanne d'Arc au théâtre, Paris, 1800, p. )8.

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