Guizot, Shakespeare et son temps. Paris, i852, p
5. Les historiens du théâtre anglais jusqu'à ces derniers temps n'avaient guère connu sur les usages et les habitudes du temps de Shakespeare et des époques antérieures que ce que pouvaient leur apprendre les différentes œuvres des dramaturges ou autres auteurs anglais. Seule la description de la ville de Londres faite par Hentzner, qui avait parcouru l'Angleterre au commencement du xvnc siècle, ajoutait quelques renseignements et des détails précis sur les représentations de ces époques éloignées. J. Payne Collier trouva d'autres documents dans les archives des universités d'Oxford et de Cambridge. Notre compatriote, M. Philarète Chasles,
LE THÉÂTRE EN ANGLETERRE
L'habitude de jouer la comédie était aussi répandue à Londres que dans les provinces. Les scènes que Ton y représentait, d'abord assez
Le Swan théâtre à Londres (d'après un dessin du manuscrit de Jean de Witt, bibliothèque d'Utrecht).
primitives, furent au xvie siècle l'œuvre d'hommes de talent, tels que Ben Johnson et plus tard Shakespeare. Quoique différentes, les œuvres
grâce au journal manuscrit d'un avocat du commencement du xvii1 siècle conservé à la Bibliothèque Harléienne, put encore, dans ses études sur Shakespeare, apporter de nouveaux documents. Enfin un savant allemand, M. Gaedertz, vient de découvrir dans la bibliothèque d'Utrecht le journal d'un voyageur antérieur à Hentzner et qui nous donne de précieux renseignements sur Londres dans la dernière moitié du xvtc siècle. Ce travail de M. Gaedertz, paru en 1888, ne semble pas d'ailleurs avoir encore été traduit en anglais ou en français. Aussi sommes-nous heureux de pouvoir le résumer, puisqu'il offre l'attrait de l'inédit.
LE THÉÂTRE A T/KTR VNGER.
de ces deux ailleurs procèdent des représentations populaires des pageants, et dans leurs formules se ressentent très vivement du milieu grossier pour lequel elles étaient composées.
Malgré les travaux multiples d'érudition auxquels on se livre depuis longtemps en Angleterre sur tout ce qui intéresse Shakespeare, on ne connaissait presque rien de précis sur les théâtres, sur le public, en un mol sur la scène où apparurent les grands drames de cet auteur. Nous devons, au contraire, à la critique allemande la publication de plusieurs relations de voyageurs qui ont laissé sur Londres et en particulier sur les théâtres de celle ville les plus curieuses indications; elles sont d'autant plus intéressantes qu'elles datent de l'époque où le génie de Shakespeare avait atteint son apogée.
Le premier voyageur qui parle des théâtres de Londres est un prêtre de Sainte-Marie d'Utrecht, Jean de Witt, qui visita l'Angleterre avant l'année i5o,5, et qui mourut à Rome en 1622.
Il y avait alors à Londres, dit-il, quatre théâtres « d'une rare heauté », donnant tous les jours des spectacles différents.
Le plus remarquable est celui de la Rose, construit vers i58o et améliore'' en r5o,i; celui du Swan vient après. Tous deux sont situés sur la rive droite de la Tamise, c'est-à-dire dans la campagne, au milieu des marais bordés de bois, où l'on n'aperçoit que de rares habitations. Les deux autres s'élèvent sur la rive gauche, mais également en dehors de la ville, sur la roule qui passe par la porte épiscopale. Ils sont plus anciens que ceux de la rive droite, et datent de ij^G et IJ77- Enfin, il y a sur la rive droite, tout près du Swan, le cirque, où ont lieu des combats d'ours et d'animaux, spectacle des plus fréquentés1.
Le Swan a surtout attiré l'attention de notre voyageur, qui en donne une description détaillée*. « Il est, dit-il, de forme octogonale, bâti en pierre, tandis que tous les autres sont en bois. L'intérieur, à ciel ouvert, est en cirqUe, et tout autour de la muraille sont des gradins comme dans les théâtres antiques. La scène surmonte le sol de /j pieds environ, cl est séparée du parterre par une balustrade. \u fond, deux larges piliers soutiennent un balcon qui peut servir d'arrière-scène pour la représentation d'un théâtre sur le théâtre, comme dans Hamlet, de chambre à coucher pour Desdémone dans Othello, et de
1. k. T. Gaederlz, Xnr Kenntniss der Allenglischen Bûhne. Bremen, 1888.
2. Plan de Londres de Wissher. Bibliothèque nationale, cabinet des Estampes, Vc22.
LE THEATRE EN ANGLETERRE
véritable balcon pour Romeo et Juliette1. Un rideau, que l'on tire à volonté, sépare, suivant les besoins, l'avant-scène de l' arrière-scène en la dérobant aux regards de l'assistance placée dans la salle. Au fond de F arrière-scène se trouve une porte par laquelle entrent et sortent les acteurs; celte porte donne accès par un escalier à la chambre où s'habillent les figurants, située à un étage supérieur. »
Les rangs de loges de la salle ou galeries se prolongent sur la scène, venant rejoindre le balcon du fond, qui fait partie du décor, et les spectateurs s'y entassent; ils voient par derrière la scène et les acteurs, tandis qu'ils paraissent èlrc, pour ceux qui assistent au spectacle dans la salle, des figurants faisant partie de l'ensemble du décor.
Un toit carré protège la scène contre la pluie; un autre toit circulaire très étroit, partant des murs, couvre les galeries en amphithéâtre qui y sont adossées. Ces deux toits sont de chaume ou de roseaux : la Tamise en fournil abondamment. La chambre où montent s'habiller les acteurs est assez élevée pour dominer tout le cirque comme le clocher d'une église; de son sommet la vue s'étend par les fenêtres sur la ville et la campagne. Là se placent les trompettes dont les fanfares annoncent au loin le commencement du spectacle. On y hisse aussi une grande bannière : comme la sonnerie de trompettes, elle sert de signal pour l'ouverture. Le Swan théâtre, ajoute de Witt en terminant, peut contenir jusqu'à trois mille spectateurs.
Hentzner, qui vient à Londres en 1600, complète les renseignements de de Witt, et en donne de nouveaux sur les théâtres construits depuis le départ de son prédécesseur.
il y a, lors de son séjour, sept théâtres2. On en a construit tout récemment plusieurs dans l'intérieur de la ville : le Çockpitt ou Phénix à Drury-Lane, le Redbull à John-street, la Fortune à Wheatgrossstreet. Mais les marais de la rive droite de la Tamise demeurent toujours le véritable quartier dramatique.
En amont de la rivière est d'abord le Swan, puis le Beer-Garden, la Rose vient ensuite et enfin le Globe, situé en face de la Tour3. On
1. Cari Philipps, Lokalfarbung in Shakspeare's Dramen. Cologne, 1888, p. 5.
2. Paali Hentzntrii Itïnerarium Germanie, Galliœ, slngliœ, Ilaliic, cum indice loçorum, rerum atijue verborum commemorabilium. Norihergoc, 1629, p. 19G.
3. On peut trouver des plans et des descriptions de ces théâtres dans les ouvrages suivants :
Le Paris Gardern se trouve dans Beschreibimg und Conti-afactur der Vorhemhster Slaedt der Tf'elt, von Georgius Bi'auu, Simon Novellauus, Francisons llolienberg (1572-1574), I, 1 ; et dans Ansieht
LE THEATRE A L'ÉTRANGER
joue de préférence les drames de Shakespeare dans ce dernier local.
(les théâtres, sauf le Swan, offrent aux yeux l'aspect d'énormes hexagones à arêtes vives; leur salle intérieure, au contraire, est ronde; vus de loin, ils ont L'air d'énormes tours beaucoup plus élevées que les arbres et les maisons qui les environnent.
Le Globe frappe surtout Hentzner, car ce théâtre est fort à la mode à l'époque où le voyageur allemand visite Londres. Tout en bois, badigeonné de rouge pour imiter la brique1, il est dominé par deux petits toits qui servent de couverture à la scène. La porte d'entrée est surmontée d'une énorme statue d'Hercule soutenant un globe, aux pieds duquel se lit la légende : Totus mundus agit histrionem*.
La salle, véritable cour ou place publique, est, comme celle du Swan, à ciel ouvert, et les dispositions de la scène ne sont pas plus parfaites que celles décrites par de Witt. Étant donné le climat de l'Angleterre, on peut supposer qu'un théâtre à ciel ouvert ne devait guère fournir, à cause des brouillards, qu'une saison théâtrale de quatre à cinq mois3. Ajoutons que cette disposition excluait les représentations du soir, les spectacles ne pouvant s'y donner qu'au grand jour1.
L'ensemble des théâtres agglomérés sur la rive droite avait, l'été, l'aspect d'une foire de faubourg, où se multiplient les baraques de saltimbanques ou les cafés-concerts.
London s, in William. Smith's Description of En gland, 1 588. Londres, Wheatley et Ashbee, 1879,
pl. xxvni.
Le Rose théâtre se trouve dans le Plan de Londres de John Norden et Pieter van den Keers, 1 5g"î, réédité dans le Ilallivel's Illustrations of tlie life of Shakespeare. Londres, 1874, I, fig. IV.
Le Swan se trouve dans Sudansicht der City London, 1599, édité dans tlie Plays and Poews of W. Shakespeare, par Edmond Malone. Londres, i8ai; III, G5. Le Globe, dans le même ouvrage, III, 64-
Le Globe, le Paris Gardeyn, le Swan, se trouvent encore dans J. Payne Collier, the History of english dramatic poetry to the tinte of Shakespeare and annals of the stage lo the Restoration . Londres, 1 83 r .
Le Redbull, dans R. Gênée : Shakespeare, seine Leben und seine Werke, 1872, p. 75 76 et 77. La Fortune, dans Baudissen's Ben Johnson und seine Scbule. Leipzig, i836. Le Globe, dans le Gentlemaii's Magazine, 1847, p. 210.
1. Wotton, Relit/nue IVottoniœ, édit. i685, lettre du 2 juillet 1 6 1 3 , p. 42.
2. Ibidem, passim, et Malone, Historical Account of the rise and progress of the english stage and of the economy and usages of the ancient theaters in England, 1800, p. G8.
3. Malone, Historical Account of the rise and progress of the english stage and of the economy and usages of the ancient theaters i" England, 1800, p. 66.
4. Historia histrionaca, an historical account of the english stage, shewing the ancient use, improvement and perfection of dramatic représentation in this nation, hy James Wriglil. London, 1699. — Stowe John, A Summary of english chronicles, 1 G I 5 , f° Ioo3.
LE THEATRE EN ANGLETERRE
On s'y rendait de préférence en bateau, le passage par le pont nécessitant un Long détour.
On allait aussi en bande au théâtre de Blackfriars, quoiqu'il fùl situé du même côté du fleuve que la >ille. Mais, comme il est éloigné du centre, les gens riches s'y rendent en voiture ou à cheval, à cause de la longueur de la course1. Les spectateurs du parterre y vont en charrette ou à pied et emportent des provisions, qu'ils mangent dans la salle.
En iG/jo, le théâtre du Globe avait été modifié. Sa forme était alors ovale. On avait remplacé le chaume de la couverture circulaire par des tuiles. Les deux petits toits de la scène avaient également disparu, et l'on avait étendu la partie qui couvrait les pourtours de façon à protéger contre les averses le jeu des acteurs.
Au centre de la ville, il existe aussi un théâtre, et il n'est pas moins célèbre que ceux des quartiers excentriques : c'est de Redbull. Une édition fort ancienne des farces de Rirkmann contient une gravure qui le représente2. 11 est carré et sert à la fois de jeu de paume et de salle de spectacle. Sa scène est adossée par un seul de ses côtés à la muraille, et l'auditoire l'entoure sur ses trois autres côtés. Les murs ont des galeries se prolongeant au-dessus et derrière la scène, de sorte que les acteurs jouent entourés de spectateurs. Cette disposition paraît empruntée à certaines salles de collèges parisiens où l'on donnait des représentations, comme le laisse supposer la gravure du Térence de l'imprimeur de Roigny, publié en 1 5 5 3 , que nous avons déjà signalée.
En i63o, on jouait au Redbull à la lumière, puisqu'une gravure anglaise de cette époque nous fait voir ce théâtre éclairé au moyen de trois lustres à huit lumières et d'une rampe de lampions.
Le Redbull n'avait pas de coulisses. Deux tapisseries tendues sur le mur du fond au-dessous du balcon en tenaient lieu et cachaient aux spectateurs les acteurs qui ne jouaient point; elles formaient aussi un réduit dans lequel s'habillaient3 les figurants.
Ce théâtre subsista jusqu'au milieu du xvn° siècle et fut le premier qui rouvrit ses portes après la mort de Cromwell (car la Révolution