CHAPITRE III
LE THÉÂTRE EN ALLEMAGNE
Comme les Mystères ont, en Allemagne, la même formule, la même progression, et à peu de chose pies la même mise en seène qu'en France, il en esl résulté que les historiens du théâtre allemand se sont généralement bornés à recueillir des renseignements sur les Mystères français et à s'en servir par analogie pour la description des drames religieux représentés au delà du Rhin. Des faits isolés sont venus démontrer le bien-fondé de ce procède historique, l'Allemagne intellectuelle et artistique recevanl alors son inspiration de la France.
Certaines représentations de Mystères en Allemagne (lurent à des accidents d'être racontées dans les chroniques et de demeurer beaucoup plus célèbres comme sinistres que comme événements dramatiques. L'écroulement d'un Enfer dans FArno, à Florence, que nous avons déjà signalé, se renouvelle à Rautzen, en Saxe, au xv° siècle, où un échafaudage tout entier s'effondra sous la masse des spectateurs et les ensevelit presque tous sous ses décombres. 11 y eut un grand nombre de morts et de blessés1.
D'autres faits pourraient encore nous prouver que les usages dramatiques, au moyen âge, étaient les mêmes des deux côtés du Rhin, mais ils ne nous donneraient aucun renseignement nouveau sur la mise en scène et l'organisation matérielle des théâtres allemands avant le \vie siècle.
Au contraire, avec la Renaissance le théâtre allemand prend une forme nouvelle, dont l'étude est curieuse et même souvent amusante.
La Réforme donne au théâtre un grand essor dans toute l'Allemagne; on n'y joue pas, comme en France, des pièces satiriques,
t. Voir J. Sittard, Die Mus ik und dus Thêater iin Ho f von Wurtemberg. StiiUgard, 1890, p. ia5.
LE THÉÂTRE A L'ÉTRANGER
l'esprit allemand ne s'y complaisant guère, mais on voit, à côté des confréries religieuses qui continuent leurs spectacles les jours de Cèles, des corporations industrielles s'adonner, dans les villes et les villages, à des exercices scéniques sur des sujets religieux ou profanes, comédies populaires ou Mystères. Chaque scène s'installe suivant les circonstances et le besoin. Il en est ainsi jusqu'à la fin du xvi' siècle. Mors le théâtre anglais, qui avait conquis avec les prédécesseurs de Shakespeare et les premières pièces de ce dramaturge, une place prépondérante, fait sentir en Allemagne son influence, et celle influence se maintient jusqu'au moment où les pièces de Molière et la grandeur de Louis XIV font à leur tour pénétrer les habitudes françaises.
Déjà au xvic siècle, sous l'influence de fréquentes relations commerciales avec la Grande-Bretagne, certaines villes ont pris les mœurs théâtrales de l'Angleterre. A Lubeck, par exemple, au xvl siècle, pendant le carnaval, les jeunes gens, accompagnés de leurs sœurs, et de leurs femmes, parcourent les rues de la ville, montés sur des chars, vêtus de costumes somptueux; ils s'arrêtent sur les places et jouent de petites pièces ou des scènes burlesques. Quelquefois même, comme aux entrées des rois de France, ils représentent des labiés d'animaux. Ces usages se perpétuent jusqu'au milieu du xvie siècle1. Ce sont les pageants d'Angleterre.
Dans d'autres centres, les établissements scéniques créés par les protestants dans un but de propagande subsistent longtemps. A la fin du xvme siècle, on signale encore à Augsbourg des corporations protestantes s'occupanl de théâtre. Fondées en 1)70, elles donnent en 1743 des représentations liturgiques qui ne diffèrent des anciens Mystères que par des mélanges grotesques dans le genre' de cette comédie : le Roi Salomon et son malin serviteur Arlequin. En 174-h l'autorité interdit toutes les comédies liturgiques et ne permet plus de donner que des pièces profanes2.
A Francfort, les choses se passent de même. Cette grande ville n'eut qu'en 1751 un théâtre stable pour le drame cl l'opéra. A celle date, les confréries religieuses continuent à donner des représentations tirées de l'histoire sacrée, tantôt dans une rue, tantôt dans la cour de quelque grande maison, tantôt même sur une place plantée d'arbres'.
1. Robert Falk, Um der Gcschiclite des Liebhabers Thealers zu dienen. Berlin, 1887, p. 97. ibidem, |>. 109.
3. Oven, Dus erste Theater der Stadt Frankfurt-am-Mein. Extrait du Neujahrsblatt der f'ereins fiir Gesclùchte un.d Aller thumskun de zu Frank furt-am—Mein fur d as Juin- 1872.
LE THEATRE EN" ALLEMAGNE. 27
L'habitude de jouer des pièces religieuses s'était implantée dans les universités et y subsista jusqu'à la guerre de Trente Ans. Cette guerre, arrêtant tout essor littéraire dans le pays, fut l'occasion d'un changement général dans le théâtre allemand.
A Hildesheim, par exemple, on donne le Mystère de la Passion sur la place du marché en 1/188, 1 499 et 1 5 1 7 . En 1 556, le recteur y fait représenter une pièce religieuse intitulée Judith. En i58o, on joue la comédie de la Chute de l'homme, et en i6o3 celle (V Abraham et Isaac, qui dure deux jours consécutifs1. Au contraire, en 1640, l'évolution s'est faite, et, au lieu de drames religieux, les écoliers d'Hildesheim représentent des pièces d'actualité relatives à la guerre qui dure depuis plus d'un quart de siècle; la conclusion est toujours un appel à la paix. Ce qui se passe à Hildesheim se retrouve dans toute l'Allemagne occidentale.
Dans beaucoup de villes on voyait au moment du carnaval professeurs et écoliers donner sur une place centrale des spectacles variés. A Hambourg, les étudiants organisent à certaines fêtes des théâtres de poupées et de marionnettes dans les rues2, tandis qu'à d'autres époques de l'année ce sont des pièces latines qu'ils jouent eux-mêmes. Ce genre d'exercices se voit surtout dans les collèges des jésuites allemands, où le théâtre est cultivé tout autant que dans leurs maisons de France3.
A Nuremberg, au milieu du xvie siècle, un membre de la corporation des cordonniers, Hans Sachs, donne tous les ans au carnaval des représentations privées destinées à fêter les réjouissances de cette période de l'année. Ayant obtenu quelque succès avec ces essais dramatiques, il va plus loin et compose plusieurs comédies dignes de ce nom et qui obtiennent les suffrages du public*. Ces tentatives développent le goût du théâtre de société en Allemagne, et quelque temps après, un prince, Henri Jules de Brunswick, s'essaye à son tour dans le genre dramatique et comique et fait représenter dans l'un de ses palais plusieurs pièces dont il est l'auteur. Puis, un notaire de Nuremberg, Jacob Ayrer, écrit une série de comédies, qui eurent en leur temps, dans l'Allemagne du sud, une vogue considérable6.
1. Gaedertz, Dokuments ùber die Theatcr von Hildesheim, Liibeck uiid Lunebourg, Un XYI,e" itnd xvn'"e Jahrhundert, 1888, pasiim.