CHAPITRE V Les origines
L'étude des origines de la versification française conduit naturellement à celle de la versification classique, grecque et latine, dont il est indispensable de connaître les principes pour pouvoir comprendre les nombreuses discussions et théories sur les origines soit de l'ensemble du système français, soit d'un type quelconque de vers français. L'on trouvera des références sur quelques articles et quelques livres traitant de sujets tels que le cursus, le vers saturnien, etc. Toutefois le sujet le plus m portant pour les formes primitives du vers français est le sujet général de l'hymnologie latine au début de Tère chrétienne, ce qui implique naturellement l'étude du vers rythmique.
Les diverses théories émises par les lettrés sur les origines en général, sur l'octosyllabique, le décasyllabique, l'alexandrin, etc., en découlent. Dans ces dernières l'on trouvera quantité de controverses personnelles, plutôt vives, qui offrent en elles-mêmes d'amples sujets d'étude particulière. La question de la poésie populaire et celle du vieux vers français sont de même ordre.
Ces divers sujets peuvent se grouper ensemble et constituer un champ de recherches spécial. L'on peut juger d'après l'étendue de la question des origines telle qu'elle est esquissée qu'il serait impossible d'exposer en détail les diverses théories qui ont été avancées, ni même d'offrir un aperçu des dilTérentes
discussions. L'on essaiera seulement de donner une idée de ce qui a été fait.
a) Hymnologie
Du Méril, IH'i^, décrit dans son introduction la transition entre les systèmes classique et moderne. Il établit que la numération des syllabes et l'accent ont probablement été la première forme de la poésie latine et rjue la quantité n'existait pas tout d'abord. Il fait voir très clairement la méthode de développement des divers principes de la versification moderne, la manière dont la rime, l'élément musical, est devenue prédominante et le développement proj]^ressif de la notation musicale. Dans son ouvrage de \HM il montre de quelle manière le vers latin a peu à peu éliminé la quantité et l'accent pour les remplacer par la rime, etc. Il faut consulter les différents ouvrages de Gautier, ISoS, 1SI)(), IS7î), ainsi que ceux de Iluemer, 1S7(), Kbert et Dûmmler, lS7i), 18S0, et surtout Meyer, iî)05, etc.
Un examen de tout ce (jui a été fourni sur ce sujet donnerait des résultats excessivement intéressants et la liste qui est donnée dans la bibliographie pourrait naturellement t'tre beaucoup augmentée.
il) Vkrsification rythmique
Dès \Hy,\ Bouchaud écrivit un livre sur la poésie rythnù(jue, où il donne un apcri^u historicjue des vers métrique et rylhmi([uc. Il fait voir que lo vers hébreu était rvlhmifjue avec rime do temps en temps et «pic les Egyptiens, les Chaldéens, les Syriens et même les Arabes ont sans aucun doute suivi le m^Miie j)rincipe. Il fait une analyse très intéres'^ante et très détaillée de la uulri(|ue greo(|ue, de son origine, de sa nature
et de son développement, et une comparaison entre le système rythmique et la métrique qui existent tous deux dans les poésies grecque et latine, la métrique n'étant qu'une rythmique perfectionnée. Après avoir esquissé et discuté Torigine et le développement de la poésie rythmique, il examine les différents auteurs qui en ont fait usage, comme Commodien, Saint- Ambroise, Saint- Augustin. Au viii" siècle elle s'était tout à fait généralisée et au ix° la rime était courante. Il retrace leur histoire jusqu'à la Renaissance et montre que les versi sciolti et le vers blanc anglais sont les mêmes que levers rythmique des Hébreux et le vers primitif des Grecs et des Romains, alors qu'en France ce sont les chants populaires et les chansons à danser sans rime, mais cadencés ou rythmés. C'est la première forme de poésie et la plus naturelle qu'emploie le .peuple. Vu son apparition précoce, cet ouvrage n'a pas rencontré la faveur qu'il mérite. En 1853 Barbieux discute le développement du principe rythmique et montre que la quantité ne pouvait pas subsister dans les langues romanes et en général dans les langues modernes et comment l'accent l'a remplacé. 11 croit qu'un principe dans le genre de celui suggéré par Ackermann en 1840 sera adopté par les poètes futurs avec quelques modifications.
Le nom de Gautier sera toujours associé au sujet des origines de la versification française et de la poésie rythmique. La première discussion de cette dernière se trouve dans son Introduction aux œuvres d'Adam de Saint- Victor, 1858. Les discussions de Sepet, 1865, Paris, 1860, Bartsch, 1866 roulent surtout sur les origines et les principes et l'on en trouvera l'analyse sous ces rubriques. L'étude de Zarnke, 1871, est précieuse pour ce qui concerne la nature et l'origine du système rythmique et les différents sens attribués au mot rythme; celles de Misset, Meyer, 1882, sont intéressantes en ce qu'elles montrent que la poésie populaire latine primitive est la base
du français. L'ouvrage de Becker, 1890, qui estrun des meilleurs sur les origines du vers roman contient des chapitres remarquables sur l'hymnologie et la rythmique. L'on peut se rendre compte par les titres des différentes références qui sont données de l'étendue et de la variété du sujet et des aspects multiples sous lesquels on peut l'étudier. L'on n'essaiera pas ici d'analyser ces dilférents ouvrages, parce que tout d'abord les deux sujets de l'hymnologie et de la rythmique doivent être considérés comme des préliminaires à l'étude du vers roman et en tant que tels Ton n'a pas cherché à les approfondir ; en second lieu parce qu'on pcîut les grouper dans le chapitre sur les origines où l'on en examinera certains. L'article de Tavan, 1897, est quelque peu décevant. G est lui qui discute les avantages de la versification rythmique et de l'accent. Un groupe de mots constituant une unité sont, à son avis, égaux à un seul mot, par exemple: qu'as-tu fait? et ces mots peuvent être répartis entre dilférentes espèces de pieds comme en latin. En français il est possible d'imiter les mètres des autres langues (cf. Simon, IS95) et l'on peut se dispenser de la rime pour former un vers adaptable à la diction musicale et aux formes modernes de la poésie. 11 en résulte un vers rythmique analogue à celui de Van Ilasselt et Dumur.
c) Les origines en général
Il serait impossible de tracer une ligne do démarcation détinie entre les dilférents sujets de ce chapitre; ils empiètent tous les uns sur les autres, ce qui prouve l'étroitesse de leurs rapports. L'étude des origines conduit h celle des principes mêmes du vers ; l'on a cependant réservé ce sujet pour un chapitre séparé. L'on ne tentera ici (ju'une simple esquisse des principales théories sur les origines de la versilicalion française. Jusiju'au XIX' siècle l'on n'avait rien fait de complet
CO ESSAI SUR l'histoire du vers français
ni de scientifique. C'est Uhland en 1812 qui a le premier abordé le sujet de l'alexandrin. Les études d'Ackermann et de Du Méril concernent les principes plutôt que l'origine des formes de versification. Diez, 184G, s'attache particulièrement à Torigine de la poésie épique et lyrique, à leurs premières formes, leur structure, surtout à la rime, à la césure, etc., et expose plusieurs théories sur l'origine des vers de dix et de douze syllabes. La poésie épique française a été si belle et si caractéristique que ses auteurs ont dû être doués d'assez d^'originalité pour créer sa forme en même temps que sa substance. Il éloigne donc toute idée d'imitation ou de source définie. On doit considérer cette étude de Diez comme la première étude sérieuse et scientifique sur Forigine des vers français, et elle sert de base à toutes recherches ultérieures. L'étude suivante de même caractère est celle de Wolf-f7/;er die Lais, 1859 ; mais elle traite plutôt du vieux vers français que des origines. En 1858 Littré commença Tétude de l'Eulalie. Il fut suivi pour la métrique par Meyer, 1861,et Suchier,1873.Le/?o7e de r Accent de Paris, 1862, est un précieux apport à la question de la forme et des principes en ce qui concerne leurs origines. L'Appendice contient une étude du mètre de Saint-Eulalie. Dans son second volume, 1803, Littré discute ces diverses études et théories. Cependant c'est l'année 18G4 qui est celle où le sujet des origines de la versification française a été pour la première fois présenté dans son ensemble. Le Cours d'Histoire de la Poésie Latine ait Moyen Age, de Gautier, a été commenté par Sepet qui nous a déjà fait connaître les deux écoles ou théories distinctes auxquelles se rattachent les lettrés à propos de l'influence et du rôle de la versification latine. Gautier fait de l'assonance et de l'isochronie des syllabes et Paris de l'accent les causes principales du changement. L'ouvrage capital de Gautier parut en 1800 et les discussions de Paris et de Bartsch eurent lieu la même année. Celle d'avant
LLS ORIGINES 01
Zarnke avait déjà parlé de Tori^^ine du pentamètre iambique et de son emploi en France, en Angleterre, en Allemagne et en Italie, ce dont Paris donna le compte rendu dans la Revue Critique I. La même année Ten Brink avait exposé des théories sur Torigine de la versification franco-gallique. L'ouvrage de Gautier fut le premier à entrer dans les détails. \Joï\ trouvera ses théories dans ses Epopées, On peut en résumer les points essentiels avec les objections de Paris et de Bartsch comme il suit : la versification latine du moyen âge est basée sur le rythme dont la syllabification est le premier principe et l'accent à des endroits déterminés le second. L*asonance apparaît également. Les poètes ont aussi appliqué l's principes au système du mètre ou vers métrique et ces formes telles que l'iambe, l'asclépiade, le trimètre dactyllique ont servi de types au système populaire. On les chantait et l'on ne les récitait point. Le dimctre iambique conduit au vers octosyllabi(]ue rythmique et le septénaire trochaïcjue !U vers rythmique de quinze syllabes. Les bardes n'onl fait ({u'empruntcr ces types dans lesquels la musique populaire ivait accordé la même valeur à toutes les syllabes. Ils ont imposé à chaque vers les mêmes proportions syllabiquos ; ils ont lonnéh Tassonance une place déterminée après la tonique ; ils uit donné la valeur de syllabes longues aux syllabes accentuées Le système du mètre forma donc ainsi la transition entre le latin populaire [irimitif et le lafin liturgique du moyen Age. Les (li'ux types étaient chantés. Quehjues-uns des types nuHricjues levinrent populaires et furent choisis comme types par les IVan^ais (|ui les entendirent non pas réciter mais seulement chanter sur certains airs (|ui donnaient h toutes les syllabes les valeurs égales. Ils les imitèrent et c'est ainsi que Tisclépiado donna naissance ;\ l'alexandrin et le trimètre dactyllique iU décasyllabi(|ue. Le létramètre trochaû|ue calalecticjue a plus mllué sur la versification rythmicjue qu'aucun autre, prestpio
toute la poésie rythmique latine en étant sortie. Il avait quinze syllabes qui plus tard furent divisées en une strophe de 8 + 7 qui varia à l'infini et d'où Ton tira presque tout le système de la versification divisée. Gaston Paris réfuta cette théorie dans sa fameuse lettre de 1866 où il soutenait que la versification rythmique latine était d'origine populaire et n'avait pas d'autre source ; qu'elle ne devait rien à la métrique et présentait le même rapport avec le système du mètre que la langue populaire avec la langue littéraire de Rome. Les vers rythmiques populaires ont été tirés d'autres vers rythmiques populaires. Gela serait exact, de l'avis de Gautier, si entre les chansons populaires des soldats de César et les dernières chansons de Saint-Victor au xii" siècle il ne s'était pas développé un grand nombre d'hymnes liturgiques de plus en plus rythmiques. Ceux-ci pourraient-ils provenir de vers populaires sans types métriques? A l'objection faite à cette théorie que les accents ne tombent pas aux mêmes endroits dans les types métriques et rythmiques, Gautier répond que les vers latins rythmiques se chantaient toujours et ne se récitaient pas et qu'on les a imités et construits par analogie, de sorte que l'accent a perdu la plupart de sa force. Les Français les entendirent simplement et reconnurent l'existence d'un certain nombre de syllabes et l'assonance. Bartsch discute divers points sur lesquels il se sépare de Gautier, mais reconnaît avec lui, comme il est naturel, que le vers épique est d'origine allemande, s'écartant en cela de G. Paris qui fait de nombreuses réserves à ce sujet. Bartsch admet encore que le décasyllabique est dérivé du septénaire trochaïque, mais n'admet pas que l'alexandrin vienne de Fasclépiade, parce qu'il n'est pas assez populaire pour cela et que sa césure n'est pas la même. Meyer, 1867, réfute également la théorie de Gautier sur l'origine de l'alexandrin et du décasyllabique, refusant d'accepter aucun type de vers comme la source de l'autre.
Il y a dans Touvrage de Tiviers de 1873 un chapitre intéressant sur les rapports entre les origines de la versification française et celles du drame liturgique. Aubertin, 188i, donne un résumé splendide de Tensemble de la question. Après avoir indicjué clairement Tinfluence de la formation et des modifications de la langue sur la versification, il trace une esquisse très succincte et très lucide des origines et du développement de la versification française qui jette une lumière précieuse sur la transition entre le latin populaire et la poésie liturgique et le système de la numération des syllabes et de la rime. Son excellent ouvrage de 1898 reprend presque tout cela. Les ouvrages de Rajnaet de Nyrop, 188i-188(), apportent tous deux des éléments très précieux, mais traitent surtout de la poésie épique, Rajna considérant le vers de dix syllabes comme la base de tous les autres types en raison de sa frétjuence et de son emploi général en même temps que de sa précoce apparition. Meyer, 1884, attribue au système rythmique une origine sémitique et voit sa source dans les Carmina Nisebena d'Ephrem, théologien syriacjue du iv« siècle. On y trouve la numération dos syllabes, la mesure marquée par l'accent, les acrostiches et li rime. Ce système est passé des Syriens aux Byzantins et aux Romains. L'objection à cette théorie est (ju'h^iphrem imitait les (cuvres d'un prédécesseur qui imitait les vers grecs. Pour les origines de la poésie lyri(jue il faut consulter le travail inestimable de Jeanroy,1889.Ka\vczynski, 18S1), fait une comparaison détaillée entre la métri(jue et la rythniirjue, discutant l'origine de chacune, de même que la nature du rythme. Il a recherché un type métri(|ue correspondant au type romain pour la quantité des syllabes et la césure et il le présente comme Torigine du vers roman. I^a liste complète des types de vt»rs latins (ju'il dresse de cette manière en indiquant les formules métricjues qui ont servi de ivpes au vers français est d'un intérêt tout particulier. L'ouvrage de liocker.
04 ESSAI SUR l'histoire du vers FRAISÇAIS
1800, qui confirme bien des points, établis déjà par Gautier est un apport distinct à la question de Torigine de la versification romane. Mais il va beaucoup plus loin. Après avoir montré un changement dans la poésie au commencement de Fère chrétienne et fait remarquer l'influence d'hommes comme Saint- Hilaire de Poitiers, Saint-Ambroise, Saint-Augustin et le carac^ tère général des hymnes religieuses, il discute la perte du sentiment de la longueur des syllabes et de la prosodie en général par les Romains. Il résume avec clarté les caractéristiques du vers latin, expose ce que la poésie rythmique a ajouté à la poésie métrique et quelle a été l'influence des chants plus longs en prose ou séquences, quand Torgue a commencé à dominer aux x' et xi* siècles. Par la suite, ces séquences adoptèrent la forme de strophes rimées. C'était surtout le tétramètre trochaïque qu'on employait. Ayant des rimes à l'hémistiche, ces vers de quinze syllabes se subdivisai'^nt en vers plus petits qui donnèrent naissance à quantité de nouvelles formes de vers et de strophes.
Celles-ci à leur tour stimulèrent Tesprit lyrique des xir et xiiï^ siècles. On discute encore beaucoup d'autres points essentiels ; en voici la substance : le svsîème roman de versification est un développement spontané et logique du système romain. La cause qui a déterminé son évolution eot le changement progressif de la langue, surtout la disparition de la quantité et la prépondérance de l'accent dans le lacin vulgaire et plus tard la loi des finales dans les langues romanes. Par des changements successifs les formes de vers se sont groupées d'après des principes nouveaux et suivant ces relations nouvelles certaines formes ont été conservées, d'autres abolies. L'analogie a joué un rôle considérable. Ainsi la forme distincte du vers français n'est pas simplement la répétition d'un type latin particulier, mais le résultat de différents facteurs convergents et c'est une parl'e d'un système développé
d'une manière organique. Stengel discute cette théorie à fond dans la Zeitschrift f, Spr. L//^.,i800. Ses vues personnelles se trouvent tout au long dans son grand ouvrage de 181)3. Après avoir résumé les théories des lettrés les plus éminents, il développe les siennes propres, qui constituent aussi un apport distinct. Il existait une ancienne poésie latine accentuée d'où est sortie la poésie romane. Le vers décasyllabique est la forme romane la plus authentique et il repose sur une base accentuelle. Du vers de dix syllabes le plus ancien il passe au plus ancien ensuite et il rattache à cette forme préhistorique d'autres formes métriques plus anciennes. Il considère comme la forme la plus ancienne une forme dans laquelle il y a une P/ussiibe (syllabe de plus) à l'hémistiche et une rime qui pourrait tomber aisément sans changer le rythme du vers, vu le développement de la langue. Le vers de dix syllabes le plus ancien était un vers de douze syllabes dans lequel la sizième ou la quatrième et la onzième étaient accentuées. Il provenait d'un vers préhistorique de quatorze syllabes avec les sixième et douzième syllabes accentuées. Il considère ce vers de quatorze svllabes comme certain et en donne deux formes — 8 — G: dans les huit premières syllabes il y a un accent sur la sixième, dans les six dernières il y a un accent sur la quatrième : « ; ainsi le vers français de dix syllabes (iy-ï) est le plus ancien et celui de (4-0) le plus récent. Le vers de douze syllabes est une modilication du vers de dix syllabes formé en rendant le premier hémistiche égal au second, et non pas tiré de l'asclépiadc, comme le prétendent Gautier, T()l)ler,etc. Le vers de six syllabes ne peut provenir de Talexan- (Irin (Bartsch), parce (ju'il est plus ancien (jue lui. L*origino (lis autres types est également discutée. Dans l'ouvrage étendu de La Grasserie, 1900, la (juestion des origines est aussi discutée, sans (ju'il y entre rien do nouveau. L'ouvrage de Thomas, lOOi, sur le décasyllabi(jue contient plusieurs points
intéressants sur les origines, de même que celui de Verrier, 1909-1911. Naturellement beaucoup d'autres livres et d'articles contiennent plus ou moins de renseignements à ce sujet sans qu'on puisse pour cela les appeler des œuvres originales. A ce propos il serait bon de consulter les ouvrages qui traitent de la nature et des origines du vers en général, comme Spencer, Combarieu, Becq de Fouquières, représentants respectifs des théories physiologique ou évolutionniste, psychologique et respiratoire.
d) L'octosyllabe
Les articles dans lesquels Littré soutient que le vers de l'Eulalie est un vers de dix syllabes, 1858-1859, ont causé celui de Meyer, 1861, qui prouve d'après les principes mêmes de Littré que le vers de l'Eulalie est un vers de huit syllabes en prenant chaque couplet et en montrant que les arguments sur lesquels Littré appuie ses corrections du texte sont fondés sur la nécessité de porter le vers à dix syllabes. La plupart des premiers articles sur TEulalie traitent de la nature et de la métrique et non de l'origine de Toctosyllabique. Plusieurs des travaux sur les origines de la versification française comprennent Foctosyllabique naturellement, comme ceux de Gautier, Kawczynski, etc. En 1898 Lewis soutint que les premiers vers de huit syllabes étaient sous Tinfluence de Toctosyllabique latin et grec, lorsque l'octosyllabique français abandonna Taccent sur la quatrième syllabe, il devint purement syllabique. Cette assertion fut combattue par Legouis. Melchior, 1909, dans son premier chapitre donne le dimètre iambique latin pour base au vers français alterné de huit syllabes. L'on trouvera la question de Torigine de ce vers traitée dans un grand nombre de thèses et dans les traités généraux de versification.
e) Le décasyllaije. l'endécasyllabe. l'alexandri^c
La question des origines du vers décasyllabique a soulevé plus de discussions et a été le sujet de plus de livres et d'articles que celle des origines de tout autre type de vers. Elle a été le centre de l'orage et elle a préoccupé tous les auteurs qui se sont intéressés aux origines de la versification franvaise. Elle a aussi donné lieu à la fameuse dispute entre Bartsch, Arbois de Jubainville et Thurneisen qui ont soulevé la question d'une origine celtique. Un résumé de tout ce que l'on a écrit sur ce sujet tiendrait trop de place ; nous ne pourrons donc examiner que les travaux les plus importants.
JuUien consacre un chapitre à l'origine du vers décasyllabe dans son ouvrage de 1854 dans lequel il soutient que l'accent grec et latin était plus fort que la quantité qui n'était qu'une affaire de convention et il donne l'accent pour base à l'harmonie, ce à quoi Quicherat répondit, 185i. L'hexamètre a cinq accents et ceux-ci coïncident souvent avec le sens logique ce qui est analogue à l'alexandrin. De cette théorie accentuelle il est facile de faire sortir le vers de dix syllabes. Quicherat consacre plusieurs articles h l'origine de ce vers, 1S55, dans les(juels il attaque la théorie de JuUien. Il montre d'abord que les anciens avaient des vers d'un nombre délini de syllabes parmi les(|uels un vers de dix syllabes avec des accents réguliers.
Le vers latin de onze syllalx^s comptait Vr muet à la lin, comme le pratiqueront les Italiens, mais les Français no firent pas de même et leur vers de dix syllabes est exaclemont semblable. Le vers de onze syllabes avait un accent sur les qnatrièmo et dixième syllabes, ce qui est la base do cette théorie. 11 discute ensuite chaque mètre avec ses accents, plusieurs
ayant des accents variables, tout comme l'alexandrin, par exemple le mètre saphique. Le vers français de dix syllabes n^'est pas une imitation exacte, mais la meilleure approximation possible. Plus tard Talexandrin a été une modification et une extension du décasyllabe. Il conclut après avoir examiné les transformations progressives des mètres que le système primitif et le système moderne reposent sur la même règle fondamentale, à savoir un nombre fixe de syllables et d'accents. Ainsi JuUien présente l'hexamètre et Quicherat le saphique comme les modèles qui ont servi de base au décasyllabe. Ces deux théories constituent le nœud de toutes les discussions ultérieures.
Le livre de Zarnke, 1865, dans lequel il place dans le pentamètre l'origine du décasyllabe est attaqué par Paris dans la Revue Critique I. Bartsch et Gautier le font tous deux venir du septénaire trochaïque latin, contrairement à Tavis de Paris et Meyer. L^étude de Rochat, 1870, renseigne sur son emploi primitif et sa structure. Il déclare que, puisqu'il n'a pas été populaire de bonne heure, il doit avoir eu une autre origine que les vers de 8 ou de 12 syllabes. Il considère sa première apparition dans le fragment sur Boèce comme une innovation dont la date coïncide avec la première apparition de poèmes en langue vulgaire. L^'influence de la poésie vulgaire est donc évidente depuis cette époque. En Allemagne chaque auteur était l'inventeur de sa forme ; de même le décasyllabe fut introduit par un poète qui l'emprunta à quelque vers latin, incontestablement au sénaire dont il fait ressortir les ressemblances et les différences avec ce vers. La césure est d'une importance toute spéciale ; par le fait la discussion roule presque exclusivement sur ce point.
En 1878 Bartsch publia un article dans lequel il proposait une forme de vers celtique comme la source du vers de onze syllabes du vieux français et du vieux provençal. La poésie romaine n'offre aucune forme de vers d'où ce vers de onze syl-
labes pourrait provenir. Il cite en entier un poème religieux latin de onze syllabes du viii' ou du ix« siècle qui se termine ainsi : Explicit liyjnnus quem Lathacmii scotlgena fccity ce qui prouve une origine celtique. Après avoir décrit sa structure et montré qu'il ne pouvait provenir du tétramètre latin, il conclut que, puisque le vers irlandais de quatorze syllabes se rencontre de bonne heure et est souvent suivi du vers de sept syllabes que l'on considérait comme un vers indépendant, il n'y a pas de doute que les vers de onze et de quatorze syllabes datent du celtique et que celui de onze syllabes, comme des exemples latins le font voir, était employé par les poètes irlandais et qu'on pourra en trouver des traces dans la poésie populaire irlandaise. Gaston Paris désapprouva cotte façon de penser dans un article paru dans la Rom. Vil y où il conclut que les Irlandais ont reproduit un rythme qu'on employait déjà dans le latin vulgaire et que le vers de onze syllabes n'est pas venu en France d'Irlande. Arbois de Jubainvillo a publié dans la Hotn. VU un article où il attaquait la théorie de Bartsch et montrait (ju'il n'y avait aucune espèce de relation entre le cel- Mque et le roman en faisant remarquer que les vers irlandais en question ne pouvaient pas dater de plus tard que du vu* siècle et que la versification irlandaise ne manifestait aucun rap|>ort entre le roman et l'irlandais ; le vers irlandais préhistorique peut avoir obéi aux mêmes lois que celui dos Gaulois, mais on ne peut pas prouver (jue les lois de l'irlandais préhistorique et de l'ancien irlandais sont identiques. Les révolutions (jui Iransformaioiil la langue peuvent avoir créé un nouveau système de versification, etc. A cela Bartsch répondit dans la Ztz, III où il réfute d'almrd los argumonts do Jubainvillo, puis s'arrête aux cinfj points suivants ;
1*La strophe est composée do vers de huit et do quatre syllabes, ce fjui est la forme favorite des plus anciens h'itnstctichter vu provençal (pii sont encore en contact avec les formes popu-
laires anciennes et ce qu'on trouve aussi dans Macabrun et des poètes postérieurs. Cette forme est fréquente dans la poésie française et se rencontre chez un poète écossais qui tira ses formes de son pays celtique d'origine ; 2° le vers de quatorze syllabes, 7 (8) -f- 7 (8), se trouve dans les plus anciens troubadours ; c'est une torme favorite en irlandais ; 3° le vers de onze syllabes, 7 (8) + 4 (3), se trouve dans les plus anciens troubadours, dans les poètes français, dans les pastourelles et les refrains populaires ; en celtique il se rencontre chez les poètes écrivant en latin parmi les moines irlandais du viii^ siècle ;4'' le vers de dix syllabes, (5 -j- 3), se rencontre chez les troubadours, particulièrement dans les ballades ; en français dans les romances, pastourelles et refrains ; chez les Bretons c'est une forme courante ; 5° le vers de neuf syllabes se trouve dans les refrains français de caractère populaire ; il est également fréquent dans la poésie bretonne. Tout cela tend à prouver que les vers de onze et de quatorze syllabes sont d'origine celtique et passèrent comme tels aux Romans. A cet article, Paris et de Jubainville répondirent tout au long dans la Romania IX, De Jubainville résume d'abord ses propres propositions, puis réfute les cinq arguments de Bartsch : 1° celui-ci n'a pas prouvé que le vers irlandais de quatorze syllabes n'avait que quatorze syllabes dans le système français, parce que les Irlandais ne comptent pas les syllabes muettes ; 2° à l'époque où la loi de la numération des syllabes s'est développée en France et en Irlande il était naturel que les deux peuples construisissent un mètre ou plus avec le même nombre de syllabes, mais, si les Français avaient copié les types de onze, quatorze et neuf syllabes sur les Irlandais, ils les auraient imités encore en d'autres points ; 3° la valeur de l'argument que tire Bartsch de la découverte du vers de onze syllabes dans les écrits latins de moines irlandais est douteuse ; 4° le premier exemple fourni par Bartsch est tiré du Livre Noir de Caermarthen, manuscrit du xm* siècle
qui n'a rien de celtique dans son esprit ; le second qui est du xiv" siècle est écrit en vers de neuf syllabes divisés en laisses monorimes imités des Chansons de geste ; 5" le décasyllabe (5-|- 5) se rencontre dans la poésie gaélique ; 6 les vers gaéliques de neuf syllabes (o -|- ^) sont imités du français.
Dans son article Paris démontre que les thèses de Bartsch sont contradictoires et insoutenables et expose ses vues et ses explications personnelles. Il conclut qu'en général l'influence de la poésie et de la musique de l'irlandais sur le français a été considérable, mais que les vers romans que Bartsch soutient avoir été empruntés aux Celtes sont plus anciens que l'époque où les relations entre la poésie et la musique du peuple paraissent être devenues intimes et fructueuses. Cet article clôtura la discussion de l'influence irlandaise.
L'ouvrage important qui vint ensuite, en dehors de ceux de Rajna, 1884, et Nyrop, 1880, fut celui de Henry, i88(), dont on peut résumer ainsi les arguments : la versification indo-européenne a d'abord été basée sur la quantité syllabitpie; le sanscrit reconnaissait la distinction et la succession des syllabes longues et brèves, de même (jue le grec dont la musique prouve la prépondérance exclusive de la (juantité prosodique el où l'accent n'influe en rien sur la mélodie. Les vers latins reposaient sur les mêmes principes, comme le vers saturnien le prouve. Toutefois l'accent a pris son ascendant plus t(M en latin (pion grec et s'unissant prescjiie toujours à la longueur prosodicjue, il s'est pou i\ peu confondu avec elle et finalement l'a domim*. l*ar conséquent tout rythme a été tiré d'un mètre ; mais l'on ne sait pas quand l'élément rythmi(|ue est devenu dominant. Si l'ondécouvre une res.semblance «Milrc un décasyllabe roman et un vers latin cpielcon(|ue, on prut Irs associer et les faire dériver d'un type métri(pie primitif. Après avoir désapprouvé les théories deTen Brink, Bartsch et dautier, il montre <jne le déca«ivllabe est tiré du tétnimètre dactyllicpie hyporcataleclijpie latin : tous
deux ont dix syllabes, mais le latin peut en avoir neuf ou huit . Tous deux ont eu un type commun d'origine, car ils ont entre eux trop de parenté pour être des étrangers et sont trop différents pour être sortis l'un de l'autre. On a besoin d'un type de vers de douze syllabes avec une inflexion sur la onzième de telle sorte que les cinquième et onzième syllabes disparaissent, laissant deux accents sur la quatrième et la dixième respectivement.
Il trouve que ce vers est un vers grec dont le trimètre scazon, un vers latin hypothétique, est le type :
Baiana nos tri ^ Basse, villa Faustini Baienne nostre, Basse, ville Fauslin — 46
Il prétend que : 1^ le scazon iambique est très primitif parce qu'il repose sur les mêmes principes que toute la versification indo-européenne ; 2' le scazon métrique et rythmique existaient certainement côte à côte, comme tout mètre a dû se transformer en rythme à la même époque ; 3° l'on peut recons* tituer le scazon rythmique en observant comment l'accent prend la place de la quantité dans les autres mètres et en appliquant le' principe au scazon métrique, comme on le fait voir ci-dessus, l'on obtient un décasyllabe parfait ; 4° le vers roman de douze syllabes ne vient pas du tétramètre iambique catalectique, ce qui paraît possible d'après sa construction, mais d'un type rythmique antérieur dont le type latin est le modèle. Ce type primitif n'existe pas, mais nous savons que l'on chantait le tétramètre trochaïque rythmique et nous pouvons supposer que le tétramètre iambique rythmique se chantait aussi. G. Paris et Havet dans leur examen de la théorie de Henry s'y montrent défavorables tous les deux.
Dans un article paru dans la 7Az, XI, 1887, Thurneisen a exposé sa théorie sur Forigine du vers épique de dix syllabes. 11 fait voir qu'il a pu venir aisément de l'hexamètre dactyl-
lique, attendu que, dans la période de transition, le vers de Commodion a balancé entre le système métrique et le système rythmique, et que plus tard, de 700 à 750, Ton rencontre Thexamètre rythmique pur. Après avoir montré par de nombreux exemples les changements progressifs, il conclut que, lorsque les Romains du royaume franc se mirent au vu' siècle à chanter les hauts faits de leurs seigneurs à l'imitation des Allemands, ils empruntèrent, puisqu'ils n'avaient ni vers populaire épique ni vers épique, le mètre de la poésie narrative savante, l'hexamètre de forme rythmique accompagné souvent de la rime ou de l'assonance. A mesure que le langage épique a pris la forme de la langue populaire, le type de vers s'est transformé avec la langue. Comme le roman n'avait pas deux syllabes accentuées stables à un endroit déterminé du vers, la double thèse — l'i' a été naturellement abandonnée ou négligée et la cadence de l'hexamètre typique a été changée. Par conséquent le second accent à la fin est devenu libre comme celui du début du vers et petit à petit l'hémistiche s'est achevé sur une syllabe appuyée. De même que l'hexamètre latin avait ses règles régulières pour les syllabes et les types, de même l'hexamètre roman rendit bientôt fixe le nombre de syllabes avant le dernier accent. Cette sorte de vers devint populaire et passa dans les romances mi-épiques. De cet hexamètre original l'on tira de nouveaux types ou de nouveaux rythmes, tels que 6-4 en renversant les hémistiches et ft-O en doublant le second hémistiche, etc. C'est ce (pii l'xplicjue pv^unjuoi il ne se trouve pas de tv[)c exact du vits de dix syllabes dans les poèmes latins du commencement du moyen Age. Les poètes qui reproduisirent les chansons épiques du dialecte populaire adoptèrent l'hexamètre classicjue. La même année, Stongel publia son article très convaincant sur l'emploi, la structure et l'origine du décasyllabe roman. 11 soutient que le type .*) -j- 5 est un rythme trochaùjue etdilTèro totalement du type i -|- (\ qui n un
rythme iambique. Il ne croit pas que le repos soit la même chose que la césure du vers latin quantitatif, il croit qu'elle est le lien entre deux vers plus courts qui n'en forment plus qu'un.
Le type 6 + 4 est la forme la plus ancienne et la césure épique est antérieure à la césure lyrique. Il conclut de la présence de diverses formes de césure dans la structure syntactique que le vers de dix syllabes a été primitivement formé de deux vers. Dans le vers français préhistorique il y avait des finales proparoxytoniques comme dans l'italien et Tespagnol ; il en fait découler l'existence d'un prototype de douze à quatorze syllabes avec la sixième syllabe accentuée et la septième ou huitième syllabe non accentuée, plus la onzième syllabe (ou la douzième) accentuée avec une ou deux syllabes non accentuées à la fin.
C'est dans cette forme qu'il faut chercher l'origine du vers de dix syllabes. Ce serait donc une erreur que de prendre les types latins, quels qu'ils soient, pour les types originaux du décasyllabe. Le type original doit probablement avoir été un vers de quatorze syllabes et ce pourrait être le saturnien, mais le nombre indéterminé des syllabes et le rythme trochaïque ou dactyllique présentent des difficultés qu'on pourrait surmonter si la première syllabe avait perdu son accent lors du changement d'accent sur les mots en latin et si le système quantitatif latin s'était transformé en système accentué, quand un nombre lixe de syllabes est devenu nécessaire.
On peut encore consulter d'autres articles et d'autres titres sur les origines de ce vers ; Kawczynski, 1889, Eickhoiï, 1895, Zarnke, 1897, Ovidio, 1899, Becker, Landry, 1904, Strong,
L'ouvrage de Thomas, 1904, est inestimable pour l'analyse et la critique de toutes les théories avancées. Son but semble avoir été de découvrir les origines possibles ou probables du vers décasyllabique, son caractère primitif, les modifications
du type traditionnel à travers les âges dans diverses langues, les causes et les lois de ces modifications et Tunité (jui préside au fond à la versification des langues les plus littéraires de TEurope. Ce travail est utile pour l'étude des métriques comparées et contient beaucoup de choses sur les origines de la versification française en général.
Les ouvrages précédemment discutés peuvent être considérés comme contenant pour ainsi dire toutes les théories proposées sur la question des origines du décasyllabe, quoique presque chaque traité de versification renferme plus ou moins de détails sur ce sujet.
L'ouvrage de Traeger, 1889, contient une étude très complète sur l'alexandrin, son histoire, son nom, sou emploi, sa structure et ses origines. Il discute à peu près toutes les théories, son origine dans la Langzeile allemande, son origine classique dans le trimètre grec, le sénaire, le tétramètre iambicjue catalectique ou acatalectique, etc. Davidson (p), 11)01, discute également son origine.
/) Le vikux vers français
L'on pourrait consacrer un chapitre entier à l'oxamen des ouvrages utiles à l'étude du vieux vors français ; mais ils sont si nombreux, divergent dans tant de voies dilTérentes que cha(|ue livre ou chaque article, pour ainsi dire, (jui traite des formes ou des poètes primitifs, comme c'est le cas des nombreuses thèses, intéresse on (juel(|iie manière la structure, la nature, etc., de la vieille versification française. Le plus précieux et It' plus complet de tous ces ouvrages est le \'rr^bau de Toblcr, 1880, et en dehors des thèses (jui ont été publiées sur divers sujets, l'on trouvera très utile le livre de Châtelain, 1U08.