CHAPITRE VIII La Rime
La question de la rime a depuis les origines jusqu'à nos jours soulevé plus de discussions que n'importe quel autre point de versification. Elle embrasse l'étude de sa nature, de ses variétés, de sa distribution, de son emploi, de son rôle, de son histoire, de ses rapports avec la strophe, jusqu'à l'examen de sanécessitédansle vers français, de ses liensavecle rythme, etc. Dans les premiers Arts Poétiques Ton s'attache à la définition de la rime et de ses ditîérentes espèces ; au xvui* siècle la rime était devenue un élément de telle impuissance dans le vers cjue beaucoup la considéraient comme un obstacle à la composition, ce ({ui précipita la bataille entre ceux (jui voulaient l'abandonner totalement et ceux qui désiraient son maintien. G'»ist pres(jue le môme débat ({ue l'on reprit vers la lin du XIX' siècle, lorscjue les Symbolistes ouvrirent leur campap^ne victorieuse contre les Parnassiens et la rime riche. On voit donc que dans l'histoire di* la versification française c'est la rime (jui est le sujet épineux vl (jue c'est à cause d'elle qxio se sont livrés les grands combats.
De très bonne heure dans l'histoire do la poésie française il régnait une grande confusion sur le sens exact do la rini" léonino ou sonnante. C'est De^champs, lllDi, (|ui m donna Il première définition. Magnus, I illo, consacre un chapitre entier aux rimes, à la façon de les faire; sa définition do la dilTérence qui existe entre rime en prose et rime eu vers montre
que pour lui la rime revenait au mètre : en prose il n'est pas question de quantité de syllabes ou de terminaisons semblables ; en vers les rimes doivent avoir un nombre défini de syllabes. On peut choisir la quantité de syllabes du vers, mais Ton doit s'en tenir à celle adoptée. Le Doctrinal de Herenc, 1432, contient une liste de mots qu'on peut employer comme rimes, sujet très discuté au xvii* siècle. Les Traités ou Arts de 1490 et 1500 définissent la rime masculine et féminine, des rimes riche et léonine, équivoque, enchaînée, etc., chaque espèce étant représentée par des vers donnés comme exemples. Croy, 1493, soumet une liste de rimes en gozet à éviter. On trouve des listes complètes de rythmes ou rimes dans Fabri, 1521, Du Pont, 1530, Fontaine, 1548, et surtout Sibilet qui est le premier à définir la rime comme la consonnance du dernier son ou de la dernière syllabe et à traiter en détail de ses variétés et de son usage. Du Bellay, 1549, s'oppose le premier à la rime non naturelle, telle que hninineiit-éminent, rime riche, mais qui n'est pas naturelle. C'est aussi la première indication du fait que la rime devenait alors indisciplinée, trop prédominante et gênante pour la pensée. Six ans plus tard Peletier en engageant les poètes à écrire dans leur langue maternelle, à choisir les mots avec soin, déclare qu'on ne doit pas dire plus ou moins qu'il n'est nécessaire, ce qui est difficile en français, parce que la rime nous tient en grande sujétion, c'est pourquoi le poète doit penser longuement à bien faire. Pasquiers, 1500, donne la première histoire générale de la rime, tandis que Ronsard, 1505, introduit un certain nombre de licences avec elle, telles que la suppression du t dans les mots comme fort, pari. L'on avait discuté quelque temps la question d'imiter les mètres latins et de supprimer ainsi la rime, certains ayant prétendu que le français était naturellement constitué pour les vers mesurés et que la rime était un signe de décadence. Estienne, 1579, soutenait que cette langue pouvait
imiter les mètres latins, mais était beaucoup mieux adaptée à la rime. Cette discussion aboutit naturellement à la question du rôle de la rime. Fauchct, ioSî, définit le mètre et le rythme ; le mètre est un chant contraint par certaine raison; le rythme est un chant libre et non sujt't à aucune loi. Il déclare ensuite que la fonction de la rime est de renforcer le rythme et que ce sont les Français qui ont montré son rôle au restant de l'Europe.
Vauquelin, IfiOo, est d'avis qu'il faut polir, repolir la rime et la rendre parfaite, ce qui est l'œuvre du xvii* siècle, tandis que Deimier, KUO, consacre un chapitre à la beauté et à la richesse de la rime en citant un grand nombre de mots qui ne doivent pas rimer, ainsi qu'à < l'élégance, douceur et fluidité des paroles dont les vers doivent estre fermez ».
Comme Paris était alors le centre de vie et le séjour de la cour, les poètes y affluaient naturellement et c'était là qu'ils recherchaient des protections. Il on résulta une grande confusion dans la prononciation, ce qui atTecta surtout la rime et donna lieu à l'importante question de savoir si la rime devait être pour roreillc ou pour l'œil. M"* de Gournay, \GH], est d'un avis bien arrêté : « La bonne rime ne fait pas le bon poème. » La rime est pour l'oreille, par conséquent tout son qui la satisfaitestune bonno rinu^ Si l'on prononce les mots dediffércnles manières dans les dilTerentesprovinces.ee n'est pas du français. Elle préconise la proiïonciation normale de Paris, delà cour, de Tours, d'Orléans et soutient que les gens des diverses provinces n'ont pasle droit decriti(|uor les rimes (jui sont courantes à Paris, comme l^aris est l'école du langage et des accents. Si Ronsard, Du Bellay et Desportes ont îles rimes particulières, cela tient à la prononciation (ju'ils ont acquise dans leur jeunesse et dont ils n'ont pu se débarrasser. Si Honsard ne fait pas rimer main avec chemin, ctc , ce n'est pas une raison pouripie ce ne soient pas de bonnes rimes, car il rime i^ bride avalée: océan-ancien,
Europe-croupe, compagne-dédaigne, fantinc-digne, etc. Cela tient à son dialecte vendômois, mais ce ne sont pas des licences poétiques dont les grands poètes puissent faire usage. Elle se prononce nettement en faveur de la liberté de la rime, mais selon la prononciation de Paris et de la cour ; elle est fortement opposée aux poétiseurs du temps qui « au lieu d^appliquer la ryme et les mots au poème, appliquent le poëme à la rjme et aux mots : cherchans de tout leur soin quelle chose se peut ranger sur telle versification, non pas quelle versification se peut ranger sur telle chose ». Elle se fait donc le champion de l'ancienne poésie, de la poésie légitime contre les si fâcheuses aggressions de la nouvelle, sa parricide fille, témoignant combien elle exècre la rime riche et l'école des rimailleurs et combien elle estime le vieux français traditionnel. Elle fournit un excellent exemple de la vivacité de la querelle entre ceux qui voulaient une rime simple et naturelle et ceux qui ne faisaient des vers que pour la rime.
Il y a dans le traité de Richelet, 1671, une histoire détaillée de la rime dans laquelle il résume clairement toutes les questions antérieures. C'est un ouvrage très précieux pour l'état de la rime à cette époque.
Le Dialogue, 1678, présente également une peinture véridique de cet état. La Raison conjure la rime de suivre ses préceptes, mais sans succès et finalement lui conseille de s'associer avec ceux quiveulent la rime sans raison. Mourgues, 1684 et La Croix, 1694, énumèrent en détail les différentes règles de la rime qu'ils soulignent d'une grande abondance d'exemples. Avec Fénelon, 1714, c'est la véritable question de l'utilité, de la nécessité et du maintien de la rime qui prend naissance. D'après lui, le vers français perd plus par la rime qu'il ne gagne en variété, facilité et harmonie. Souvent l'on ajoute deux ou trois vers pour les besoins de la rime et pour le choix de la rime riche les poètes font plus d'efforts que pour la pen-
sée ou les sentiments, la clarté des termes et des tours naturels ou la noblesse des expressions. C'est la rime seule qui nous donne cette uniformité des finales qui est ennuyeuse. Il propose plus de liberté pour la rime, afin que les poètes puissent apporter plus de soin au sens et à l'harmonie. Les règles de la rime sont plus difficiles que toutes celles du latin et du grec mises ensemble ; les anciens avaient de grandes facilités, les Grecs pouvaient même recourir aux dialectes ; quant aux poètes français, ils ont autant de mal avec une seule syllabe qu'avec la pensée même. On a appauvri, desséché et gêné notre langue. Elle n'ose jamais procéder que suivant la méthode la plus scrupuleuse et la plus uniforme de la grammaire, etc.
Ce passage fameux suscita contre lui la fureur de ses contemporains, fureur qui s'est attaquée jusqu'à certains de ses éditeurs au xix" siècle (cf. Delzons, iSoOyOjjiiscules académiques). Cela montre que tout le monde littéraire était en émoi au sujet de la versification française. Tout le monde accordait (ju'il y avait quelque chose qui n'allait pas et les critiques et les poètes se répartirent bientôt en deux groupes : les défenseurs, avec Voltaire, La Faye, Fontenelle, Houhier; les adversaires avec Fénelon, La Motte, Saint-Mard, do Longue, Prévost, etc. La plupart des traités déclaraient que la rime était pour l'oreille et non pour l'œil, mais suivant l'usage, Ghalons, 17I(), démontra nettement que la rime n'était pas seulement pour l'oreille et (jue Ion considérait aussi l'écriture pour des rimes comiwc feriii('-dun(jvi\<iuncraicnt' forêt (|ui sont parfaites pour roreille, mais ne sont pas admises en raison de l'orthographe. Pour beaucoup do rimes telles que puissanhchancelanl^ leur rareté était surtout la raison de leur tolérance. 11 prouva clairement que les règles de la rime étaient un amas de contradictions. Du Ik)s, 1711), déclare que la rime coûte le plus et procure lo moins de plaisir en retour, souvent elle estropie le sens du discours, et elle l'énervé prescjuo toujours. Il ne nie
pas le plaisir qu'apporte la rime, mais il dit qu'il est bien inférieur à celui qu'engendrent le rythme et l'harmonie du vers. Les peuples polis et civilisés se passaient de la rime ; les Français l'adoptèrent parce qu'ils descendaient des barbares qui la pratiquaient; ils n'étaient pas assez cultivés pour échafauder un système à l'exemple du latin ; en vrais barbares ils acceptèrent la rime, parce qu'ils en éprouvaient du plaisir.
Quoique Voltaire fût l'un des chauds parlisans de la rime, il se prononçait en faveur de plus de ?ibertés. Dans sa lettre sur OEdipe, 1719, en discutant les rimes fre''n-)ien, héros-tom' beaux, conlagion-poisoncia il ne peut dé'*endre, mais qu'il considère comme bonnes, il dit que le poète ne doit pas sacrifier toutes les autres beautés de la poérie à la richesse de la rime, mais essayer de charmer l'oreille même aux dépens de l'esprit et du cœur. La tyrannie de la rime va jusqa au point d'exiger la rime pour l'œil plutôt que pour l'oreille et interdit attraitsfuirais que Racine changea en jamais, et qu'il regarde comme pire. Nous critiques, permettons abkorre-encore^ mais non pas tonnerre-phe-mève qui sont tout aussi bons. Personne ne s'élève contre cette règle arbitraire. En donnant aux auteurs des rimes nouvelles on leur donnera de nouvelles pensées ; cette sujétion à la rime ne laisse souvent qu'un mot pour finir le vers et ne permet pas de dire ce que l'on a à dire, on est obligé de chercher une pensée pour la rime, parce qu'on ne peut trouver de rime pour exprimer ce qu'on pense. Pour lui, il a recherché un peu plus de liberté et dorénavant il préférera les choses aux paroles et la peasée à la rime, mais il insiste sur la contrainte des règles — et la règle qui cemble austère n'est qu'un art plus certain de plaire. Cependant le plus grand champion de la liberté et des réformes est La Motte qui le premier conseilla la prose pour le drame et donna les raisons de cette préférence. Les arguments qui se trouvent dans son Discours à l'occasion de l'Œdipe, 1730, soulevèrent
beaucoup de discussions et furent souvent mal interprétés. La phrase suivante devint célèbre : « Rompez la mesure des vers de Racine, faites disparaître les rimes, vous ne retrouverez plus dans le discours qu'une élégance naturelle et proportionnée aux rangs, aux intérêts, aux passions. Vous n'v perdrez en un mot (jue cet agencement étudié qui vous distrait de Tacteur pour admirer le poète et (jui ne paraîtrait qu'un abus de la parole à tout homme de bon sens qui n'aurait jamais entendu de vers. » Avec le libre choix des mots, etc., Ton obtiendrait plus de naturel et la rime ne pourrait plus marcher sur des échasscs et appauvrir les expressions. Les auteurs pourraient exprimer ce qu'ils veulent dire au lieu de dire souvent ce qu'ils sont obligés de dire ou de changer leur pensée, en raison de la rime. La Motte mit en prose le poème de La Faille en faveur de la rime dont les partisans de celle-ci se servaient en guise d'argument pour prouver que la rime et la mesure ne constituaient pas la poésie, car la poésie « n'est autre chose que la hardiesse de la pensée, la vivacité des images et l'énergie de l'expression ». L'on trouve sa réponse à Voltaire dans sa Suite (/r IW'/Icjions où il montre plutôt (jue colui-ci l'a accusé de choses qu'il n'a jamais dites. On peut résumer son argumentation comme il suit : il faut encourager la versification, car elle procure du plaisir i\ beaucoup do monde, mais il faut accorder aux auteurs la liberté do tous les genres de poésie, aiin de multiplier les bons ouvrages et de contenter tous les goûts. Il y a des .auteurs qui peuvent écrire en vers en dépit des diflieultés; encouragez-les; il y en a d'autres qui ne peuvent tourner de vers, mais qui ont un grand talent, qu'ils écrivent en prose, nii^me la tragédie.
Voltaire, 1731, a|)rès avoir comparé les difficultés (jue rcncontriMit les poètes français avec celles qui attendent les poîles anglais et leurs conséquences, expli(jue pourquoi la rime est nécessaire : « malgré toutes ces réflexions et toutes ces plaintes
i36 ESSAI SUR l'histoire du vers français
nous ne pourrons jamais secouer le joug de la rime, elle est essentielle à la poésie française. Notre langue ne comporte point d'inversions, nos vers ne souffrent point d'enjambement, nos syllabes ne peuvent produire une harmonie sensible par leurs mesures longues ou brèves, nos césures et un certain nombre de pieds ne suffiraient pas pour distinguer la prose d*avec la versification ; la rime est donc nécessaire aux vers français. C'est à cette contrainte de la rime et à cette sévérité extrême de notre versification que nous devons ces excellents ouvrages que nous avons dans notre langue. Nous voulons que la rime ne coûte jamais rien aux pensées, qu'elle ne soit ni triviale ni trop recherchée, nous exigeons rigoureusement dans un vers la même pureté, la m.ême exactitude que dans la prose. Nous ne permettons pas la moindre licence, nous demandons qu'un auteur porte sans discontinuer toutes ces chaînes, et cependant qu'il paraisse toujours libre, et nous ne reconnaissons pour poètes que ceux qui ont rempli toutes ces conditions. Voilà pourquoi il est plus aisé de faire cent vers en toute autre langue que quatre vers en français. » Quoiqu'il n'y eût qu'un cri contre l'esclavage de la rime, l'injustice des règles rigides, Voltaire sentait la nécessité de s'y soumettre, car les Français y étaient accoutumés et c'était une tradition profondément ancrée.
L'on trouvera cités dans Bonaparte, 1825, II, pages 49-50 le poème entier de La Faye — Pour la rime — avec la réponse de La Moite, UEpitre de C/zo, de Nivelle de la Chaussée, 1732^ est un long poème en défense de la rime et des règles de la versification. Les Réflexions de Remond de Saint-Mard, 1734, qui provoquèrent force discussions, témoignent plutôt de la crainte de se commettre. Il regrette que le public exige une soumission aussi stricte au mécanisme du vers, ce qui pousse trop souvent les poètes à oublier l'essence réelle de la poésie. Le résultat en est que nous avons deux mauvais vers pour un
bon, « et qu'une belle idée n'entre dans un morceau de pocsie qu'autant que la mesure du vers la veut bien admettre. C'est pour cela que la raison est si souvent la victime d'un mot qui, indocile et opiniâtre refuse de s'unir à elle : car outre la contrainte de la cadence on en a donné une autre — la rime >. La convention a fait à la fois de la rime un plaisir et un tyran. Les Français accordent que la rencontre de deux sons identiques h la fin des vers est un charme, mais cela devient aussi monotone qu'un refrain. ♦ Quant n moi, je crois que si l'habitude et la convention ne forment pas tout l'aj^^rément de la rime, elles servent du moins beaucoup à l'augmenter. » Les Français sont tellement habitués au retour de la rime qu'ils sont désappointés quand on y manque. Que de soins, que de fatigues pour amener une rime riche et singulière. Clarté, beau feu, naïveté, tout est sacrifié h ce plaisir de convention, et l'on fait tous les jours cent insultes à notre raison par les sots égards qu'on a pour notre oreille. Mais il y a une compensation : une idée (|ui est belle, au milieu des chaînes qu'on lui a mises, nous en paraît encore plus belle : nous l'en aimons mieux de ce que la contrainte où on l'a réduite ne lui a rien fait perdre de ses grâces. » Une idée qui n'est en elle-mênn' ni belle, ni diflicilo à exprimer devient satisfaisante en vers et, (juoifjue la versification soit un obstacle et un esclavage pour la pensée, le génie en vient à bout et la poésie n'en est (jue plus belle et plus grande pour le travail et l'elTort. Les entraves dont se plaint La Motte et qui, à ce qu'il prêtent!, suppriment la liberté de dire les choses de la meilleure façon possible, ne sont des barrières (jue pour les esprits médiocres. Les grands hommes se plaisent dans les périls et demandent des obstacles ^ surmonter. Les arguments de ce genre pour ou contre la rime sont très nombreux et se retrouvent dans presque tous les ouvrages de criticjue littéraire du xviir siècle. Les symbolistes auraient pu elTective-
ment s'en servir, car, si leurs arguments sont essentiellement difTérents et ne s'attaquent pas exclusivement à la rime, mais aussi aux deux autres principes essentiels du vers français — la numération des syllabes et la césure — ils n'ont rien avancé de plus efficace ni de plus convaincant que les écrivains du xviii' siècle.
Le Président Bouhier suscita nombre de controverses par sa préface en faveur de la rime, 1737, dans laquelle il fait ressortir comment chaque nation a inventé certaines règles en rappo: t avec les besoins et la nature de la langue. On ne peut davantage piiver les Français de la rime que les Grecs des spondées et des dactyles. Il combat les ennemis de la rime de différentes manières. L'on peut considérer l'abbé Prévost comme le plus éminent des critiques qui s'opposèrent à Bouhier. Dans le dixième volume de son Pour et contre^ 1735, il expose les raisons d'un correspondant contre la rime. L'italien, dit- il, possède cent rimes, alors que le français n'en a qu'une ; l'espagnol jouit du même avantage et cependant ces deux langues se passent de la rime, de même que l'anglais. Il suggère un nouveau système de numération des syllabes qui est d'entremêler à la fin des vers des svllabes masculines et féminines et conseille d'apporter le plus grand soin au choix des expressions. Il donne ensuite de nombreux exemples. De leur lecture Prévost conclut que le français peut aller sans rime : «que de toutes les nations où la poésie s'est vue en honneur, il n'y en a point qui aient produit d'aussi beaux vers que celles que j'ai nommées. Que ces trois nations ont connu ce que c'est que la rime et qu'elles l'ont ou négligée ou rejettée. La rime n'est pas une perfection dans la poésie et elle doit même être regardée comme un défaut (le grec, le latin, l'anglais). La rime est du moins inutile ; s'il se trouve une langue dans laquelle on ne puisse composer de bons vers sans rime, il faut non seulement qu'elle soit fort inférieure à celles qui
la rejettent, mais qu'elle soit même incapable de toutes les beautés qui forment la poésie dans les langues qui n'admettent pas la rime. »
Dans toutes celles qui ont employé la rime il dit que ça n'a été que dans la période de leur première rudesse ou celle de leur corruption. Lorsqu'elles ont eu atteint un développement plus élevé, elles ont secoué le joug de la rime. Pourquoi les Français persévéreraient-ils dans cette puérile habitude de rimer. Il montre que la rime marche sur des échasses, corrompt les plus saines idées de la poésie et qu'elle transforme les pensées pour son avantage exclusif. L'on fait en prose de belles traductions d'oeuvres poétiques étrangères qui sont de véritables poèmes et font les délices des lecteurs. Dans le volume X il discute la préface de Bouh-er, point par point. En général les adversaires de la rime veulent simplement écrire en vers comme précédemment, mais sans rime. Si ses partisans prétendent en guise d'argument que toutes les langues ont apporté des restrictions à la poésie, c'est incontestable, mais les Français en ont ajouté d'autres tels que la quantité déterminée des syllabes, l'hémistiche et l'ordre délini de ces sylhibes et surtout l'observation constante des mêmes lois pour chacjue vers. Mais la rime ne mérite pas d'être admise parmi ces contraint(»s. Elle n'ajoute rien à l'harmonie variée qui constitue la (juantité, ce n'est que le bruit de deux cordes montées sur le même ton dont on tirerait successivement la même note. La suppression de la rime ne priverait pas le vers français de son harmonie, mais le délivrerait d'une contrainte qui sert mal à l'harmonie poétique et qui nuit pres(jue toujours à la force et à la beauté de la poésie. La prose et la poésie sont par nature si distinctes l'une de l'autre et peuvent se discerner si facilement (jue ces barrières artificielles sont inutiles.
Les Grecs avaient la quantité, disent les partisans de la rime, cjui était une barrière beaucoup plus grande. Mais la
rime est une contrainte inutile et souvent pernicieuse aux véritables beautés de la poésie. « C'est notre mesure, le nombre prescrit de syllabes, l'hémistiche, le retour constant des mêmes lois qu'il faut opposer à la contrainte de la quantité, et la rime n'est qu'un monstre qui s'est introduit aussi malheureusement dans nos vers à la naissance de notre langue que dans les vers latins à la décadence de la langue romaine. » Il cite et réfute un grand nombre d'autres arguments en faveur de la rime dont l'ensemble constitue un chapitre intéressant sur la nature, les avantages de la rime et le mécanisme de la versification françaises.
Les Baisonnem€?its de M. de Longue, parus sans nom d'auteur, sont un ouvrao-e assez semblable. On v réclame des réformes, mais non l'abolition de la rime dans toutes espèces de poésie. Dans le chapitre 21 on suggère un vers sans rime ou un vers d'un nombre indéterminé de syllabes avec rime dont on présente d'excellents échantillons. On déclare que dans les meilleurs prosateurs les passages qu'on choisit généralement sont ceux écrits en vers libres, ce qui est l'unique caractère du style sublime. Les poètes français pourraient aisément imiter les modèles latins et petit à petit éliminer à peu près la rime. On donne des concordances et une liste de vers latins qu'on pourrait employer en français, en prédisant que les générations futures composeront leur poésie d'après ces principes. C'est un ouvrage dans lequel tous les arguments employés précédemment sont discutés et qui contient de nombreuses et d'intéressantes suggestions.
L'on a jusqu'alors fait l'essai de trois différentes espèces de vers, soit pour remplacer totalement la rime soit pour y opérer des réformes: un vers sans rime mais soumis aux mêmes règles que le vers à rime ; un vers sans rime et d'un nombre quelconque de syllabes, mais avec des expressions soigneusement choisies et un ordre défini dans les mots; un vers à rime
LA RIME 1 i 1
d'un nombre de syllabes indéterminé. Tous les vers modernes, à ce que Ton verra, sont écrits d'après Tun ou l'autre de ces principes, et par conséquent leurs auteurs n'ont rien introduit de nouveau ; la seule diiïérence est qu'ils ont donné une nouvelle définition et une nouvelle explication de leur poésie et dans une certaine mesure ont obtenu du succès et des résultats. Il reste encore à faire ressortir s'il y a quelque rapport entre les innovations de poètes comme André Chénier, Victor Hugo, etc., et les tentatives de réforme du xviii" siècle.
Les discussions, les l'éformes et l'application de principes nouveaux commencèrent dès le début du siècle et l'intérêt qu'elles suscitèrent n'ont de cesse que lorsque la Révolution arrêta temporairement tout progrès dans Tart ou la littérature et que les questions politiques absorbèrent naturellement tous les écrivains. De l'ensemble de ces plaintes et de ces critiques un point restait établi comme faux par les adversaires de la rime, à savoir que sans rime il n'est point de vers et que tout ce qui ne rime pas est prose. 11 semble étrange que dans toute*^ ces controverses l'on ait fait si peu attention ^ la monotonie de l'alexandrin en raison du retour constant de la césure ;i rbémistiche, bien que Marmontel ait mentionné ce fait. Il était tout indifjué que, lorsque la défaite de la rime serait devenue impossible, l'on fît le centre do l'attaque de (juelque autre j)oint faible. Personne ne paraissait considérer la cpiantité fixe (les syllabes comme une contrainte. 11 ne restait donc qu'un seul princi[)e (jui prétAt le flanc à l'attaque.
A ce point de vue les changements introduits par Victor Hugo dans le corps du vers peuvent être regardés comme la suite directe de la bataille contre la rime arrêtée par la RévohilioM. Toutefois il ne faut pas envisager celle question de la rime coinine séparée des autres réformes en cours i\ celle époque, mais coninu» faisant partie de la dissolution totale de l'ancien régime, de l'eiTondrement du système académique, traditionnel
et officiel qui avait gouverné avec le même absolutisme que le roi lui-même. L'art, la musique et la littérature manifestaient ce même mécontentement, et si c'est Tart qui réussit le premier à s'affranchir complètement de Tacadémie, c'est que les conditions étaient favorables à son libre essor. Quoi qu'il en soit, la littérature suivit de près et bien que les trois arts se soient développés d'après les mêmes principes et presque simultanément, encore ont-ils évolué séparément et indépendamment les uns des autres, sans que les grands chefs comme Hugo, Delacroix, Berlioz aient manifesté le moindre intérêt, la moindre sympathie pour leurs efforts réciproques. Rosenthal a déjà jeté beaucoup de lumière sur ces relations : Lapeinture romantique, 1900. La querelle de la rime, comme on l'a dit plus haut, se poursuivit sans interruption à travers le siècle. L'un des plus chauds partisans de la rime fut l'abbé d'Olivet qui prit la défense de Bouhier en 1738. L'un de ses principaux arguments est le fait que chaque langue développe les principes dont elle a besoin ; les Français ont éprouvé le besoin de la rime, ils connaissent le génie de leur langue ; si les Anglais s'en sont dispensés ils n'ont pas atteint un haut degré de goût et de perfection dans cet art. L'abbé Desfontaines, 1743, se plaint des difficultés que présente la traduction en raison de la sévérité des règles. Le vers héroïque français est monotone, il ennuie, dégoûte ; la rime est un ornement d'origine barbare et qui, en lassant l'oreille par une insipide répétition de sons, n'a d'autre avantage que de soulager la mémoire et de lui aider à retenir les vers. L'égalité des hémistiches dans les vers alexandrins est encore une autre source de fatigue et d'ennui.
C'est incontestablement Racine, 1747, qui a mis sur les rangs les meilleures raisons en faveur des règles du vers. On les a déjà mentionnées. Fontenelle, 1754, les a confirmées et en a ajouté d'autres. « Ne sont-ce pas les difficultés vaincues qui font la gloire des poètes ? N'est-ce pas sur cet unique fondement, par
celte seule considération qu'on leur a permis une espèce de langage particulier, des tours plus hardis, plus imprévus... enfin ce qu'ils appellent un beau, un noble, un heureux délire, c'està-dire... ce que la droite raison n'adopterait pas, » En latin, dit*il,«il y avait quantité de facilités, de licences et de privilèges, mais sous Virgile tout fut réduit à la stricte application des règles, condition qui a duré quatre siècles avec une sévérité et une rigueur croissantes, puis alors une affreuse barbarie a tout abîmé. Les novateurs nous demandent d'abolir les récries au moment où la poésie vient d'atteindre à sa perfection. Evidemment plusieurs d'entre eux veulent simplement devenir les chefs d'un mouvement ou d'un parti nouveau. Le latin en vertu de certaines règles écartait de nombreux mots de la poésie, tandis qu'en français aucun mot n'est fatalement exclu. Dans quelques vers latins il n'y a pas de pied libre ; il n'y a rien de semblable en français mais le latin a l'inversion des mots: cinq mots seulement peuvent être arrangés en 1^0 façons ditTérentes ; dix mots iraient à plus de l{ millions. Il n'y a aucune syllabe libre, mais une entière liberté de placer les mots ; nous n'avons aucune ç^ùno sur les syllabes, mais un extrême assujettissement à un certain ordre des mots. » Qu'est-ce qui vaut le mieux ? Certainement la transposition des mots aboutit à l'obscurité, alors que la rime sauvegarde 1 1 clarté et c'est la plus essentielle des trois règles qui dilTorencient la poésie de la prose. La rime la plus achevée est celle où les deux mots qui la forment sont le plus étonnés de se trouver ensemble. Si les rimes sont atroces en prose, c'est parce qu'elles constituent une négligence, tandis (pi'cn vers c'est une diffit ulté qu'il a fallu surmonter avec art.
Ces arguments de Fontenelle .sont parmi les plus forts (|u*od ait avancés en faveur de la rime et paraissent les plus raisonnables. Il e.st étonnant ([ue Sully Prudhomme n'en ail pas fait usage dans ses nombreuses discussions cl sa défense du vers
classique. Une si grande partie des adversaires modernes de la rime, de la césure, de l'e muet, etc., sont des étrangers et leurs raisons n'ont rien d'aussi frappant. De tous les arguments avancés, celui qui fait ressortir que les Français doivent mieux connaître le génie de leur langue que les étrangers est le plus convaincant. Au xviii" siècle c'était une question du Français à Français, mais elle ne concernait que la rime et non les autres principes. Un étranger ne peut s'empêcher de sympathiser avec les adversaires de la rime, parce qu'il la trouve de si peu d'importance dans sa propre langue. Cependant la preuve que le vers français peut se passer de la rime et des autres règles manque encore au xx' siècle, quoique beaucoup reconnaissent que l'on a décrit de Fexcellente poésie sans appliquer les principes essentiels. Depuis Fontenelle Ton n'a pas apporté de nouveaux arguments pour ou contre la rime, quoique Bouchaud, 1763, ait fort soigneusement étudié l'emploi de la rime chez difTérentes nations et dans les chansons populaires et les airs de danses français qui sont cadencés ou rj^thmiques et existent encore, comme ce sont les plus naturels et les premiers en usage. La discussion paraît avoir été interrompue jusqu'à ce que le concours ouvert par le décret du 14 avril 1813, dû à Lucien Bonaparte, lui ait redonné une nouvelle chaleur. Daru qui est l'auteur du rapport sur les treize ouvrages présentés en profite pour discuter la nécessité de la rime, comme Tune des questions du concours était celle-ci : Pourquoi ne peut-on faire des vers français sans rime ? Il dit qu'en général les vers français n'admettent pas l'enjambement ; il y a une pause au bout de chacun, de même qu'au milieu ; pour éviter la monotonie de ces repos et dérober à l'attention du lecteur leur répétition constante il y a la rime. Au lieu d'éprouver du désagrément de ces pauses, le lecteur doit ressentir du plaisir à répéter, même à s'y arrêter, ce qui est l'œuvre de la rime. Les poètes ont toute liberté de se servir de longues ou
de brèves en vue de reifet ; ils l'ont pratiqué et le pratiquent encore ; mais que gagneraient-ils à supprimer la rime et à mettre à sa place soit des règles précises de quantité, un endroit fixe pour un spondée, etc., soit des accents répartis d'une manière régulière ? 11 ne s'en trouveraient pas mieux et ne feraient qu'aller contre le génie de la langue.
La rime est nécessaire. Il n'est pas plus puéril de terminer les vers par le même son, son qui change toutes les deux lignes, que d'achever 10.000 vers sur deux pieds semblables. Est-ce (ju'il y a quelque chose de beaucoup plus grave à combiner des longues et des brèves que des voyelles? Et de quel droit vient-on nous dire qu'il est plus noble de considérer dans les syllabes la durée que le son? Si les autres nations ont abandonné la rime, c'est parce qu'elle avait cesser d'être pour elles un agrément, mais en français, grâce à son heureuse variété, elle plaît, elle flatte l'oreille, elle aide la mémoire et elle oblige l'écrivain h des efforts qui sont souvent couronnés par d'heureux succès. L'on peut comparer ces arguments h ceux de Fontenelle.
Mablin,dont l'envoi au concours de 181!^ n'a été publié qu'en 1S15, apporte en faveur de la rime une raison (jui n'avait pas encore été avancée. Il cxplicjuf (pul i t lit le principo de la quantité dans les langues anciennes, comment les langues modernes, incapables de discerner les longues et les brèves, ont dû recourir h l'accent, et comment le français où l'accent est si faible a dû recourir h la rime. Le besoin de la rime toutefois n'est pas dû au seul manque d'accents, car un Français reconnaît immédiatement tout vers classique pour un vers. Il en est do nu' me dans les autres langues. Chaque peuple a un aèrent qui lui est propre et qui est inhérent jN sa langue. Si c'est le principe du vers, on le trouve également dans la prose; ainsi la dilTérence (ju'il y a entre le vers et la prose dans les autres î mgues est la même qui existe entre la prose et les vers en
14G ESSAI SUR l'histoire du vers français
français. 11 faut étudier cette dilTérence et si elle est aussi considérable et aussi marquée en italien, en espagnol, en allemand et en anglais qu'en français, le vers est dans ces langues aussi beau pour ces peuples respectifs. Par conséquent un Français éprouve autant de plaisir en entendant réciter Racine qu'un Romain en entendant réciter Virgile, quoique le latin fût plus mélodieux. Les Français se satisfont de leurs vers comme les autres peuples des leurs ; c'est une beauté ou une harmonie relative, mais cela prouve qu'il ne faut pas chercher dans l'harmonie ou la mélodie la raison de la rime dans le vers français.
Si l'on récite un certain nombre de vers sans rime, ils sont désagréables à l'oreille aussitôt, tandis qu'un ou deux vers ne le sont pas. C'est pourquoi, dit-il, la raison d'être de la rime ne peut se trouver dans la structure intérieure du vers, mais dans une suite de vers. Quand vous lisez une série de vers, vous remarquez un arrêt monotone du sens logique et un rythme à la fm de chaque vers, ce qui devient fatiguant ; — pour éviter cela ou pour triompher de la monotonie, on se sert de la rime afin de charmer l'oreille par un nouveau son, qui réapparaît à la ligne suivante mais d'une manière différente. On ne peut avoir de vers sans enjambement, si l'on n'a la rime ; tous les systèmes de versification qui comportent le vers blanc ont l'enjambement. N'importe quelle suite de vers sans rime en italien où il ne se trouve pas d'enjambements est composée de mauvais vers. Dans aucune langue l'enjambement n'est admis dans les verts courts, ou il est rare, mais la rime est nécessaire. C'est pourquoi dans toutes les langues les poèmes sans enjambements ont la rime et là où il y a l'enjambement la rime n'est pas nécessaire. Le vers français qui ne permet pas l'enjambement a besoin de la rime. L'on peut avancer que, si les vers français ont l'enjambement, cela ne les empêche pas d'être harmonieux ; en réalité ils ne le sont pas.
Si l'enjambement était trop fréquent, il en résulterait delà
LA RIME 1 i7
confusion et de la monotonie sans la rime. La rime aide à saisir le rythme à la fin du vers. Le rythme complexe résultant de Tenjambement a paru au Français trop diflicile à suivre ; il a donc réclamé la rime pour lui permettre d'immobiliser et d'égaliser le rythme. Incapable de le sentir avec l'enjambement, il a adopté la rime et proscrit l'enjambement.
C'est le principal argument qui fut invoqué plus tard parles adversaires des innovations de Victor Hugo. L'on peut voir par tous les arguments avancés pour ou contre la rime au xvn* et au xvnf siècle et juscju'à nos jours pourquoi les innovations ont rencontré tant d opposition. La tradition est un pouvoir redoutable et elle suspend à travers toute l'histoire de France les changements trop radicaux et trop rapides préconisés par ceux qui sont inévitablement d'une ou deux générations en avance sur leurs contemporains. D'après ce qui précède il est évident que la rime doit être un principe essentiel, insensible à la panicjue et aux idées ou aux théories précipitées des innovateurs nationaux ou étrangers. Elle s'est maintenue jusqu'au temps présent où la conception du rythme s'est tellement élargie et répandue qu'elle menace son existence. Mais même les changements (|ui ont été acceptés par le public en général et tjui paraissent satisfaire la grande majorité des poètes ne comprennent pas son abolition complète.
L'argument le plus substantiel et le plus convaincant en faveur de la rime consiste encore dans sa faible accentuation des mots et le manijue de valeur dos syllabes, ce qui au point de vue de la structure complète du vers français et en comparaison des autres langues demande une eomj)en.s;»tion dan-^ la rime. Quoicpic la science ph(>nélic|Uo s'olTorce de démontrer au moyen d'instrument^* nouveaux (|ue les mots français ont des valeurs cpiantitativeset accentuelles(ju*on n'avait pas soupçonnées ju«î(|u*ici, l'avenir seul pourra dire si ces ({ualités ont une valeur prati(|ue. Quoi qu il en soit, la discussion continue.
Ii8 ESSAI SUR l'histoire du vers français
Fabre d'Olivet, 1813, approfondit Thistoire et la fonction de la rime. Il établit ses grands inconvénients et déclare que partout où la rime existera dans la forme poétique, elle la rendra inflexible, elle attirera sur elle seule tout l'effort du talent et rendra vain celui de l'inspiration intellectuelle. Cette discussion paraît être jusqu'à un certain point la justification de ses vers eumolpiques qui sont une alternance de rimes masculines et féminines.
Louis Bonaparte est incontestablement Tennemi le plus acharné de la rime. C'est lui qui proposa le concours de 1813 et il poursuivit une campagne vigoureuse dans ses deux ouvrages de 1819 et 1825. La langue française ne peut imiter la langue grecque dans son sjs^^me de quantité, mais elle permet aisément des vers sans rime par une distribution harmonieuse des accents en quinte ou en tierce. Les exemples sont tout à fait convaincants. Ils observent les lois régulières de Talexandrin, sauf la rime. Dans des Essais il cite presque toutes les autorités qui ont écrit ou même exprimé une opinion contre la rime. Ses arguments toutefois sont moins convaincants que certains de ceux que Ton rencontre dans les ouvrages du xvni° siècle. Dubroca, 1824, fait une excellente analyse des qualités de la langue française et en se basant sur elle essaie de prouver que la poésie française devrait être soumise à un mètre régulier, mais tant que les Français ne reconnaissent ni la quantité, ni Taccent pour éléments essentiels de leur versification, ils ne peuvent abandonner la rime, car la rime, la césure et la numération des syllabes sont des principes inséparables. Cette étude a été incontestablement inspirée par les ouvrages de Bonaparte auxquels on peut la considérer comme une réponse directe.
La discussion sur ce sujet semble avoir été interrompue pendant longtemps et, quand on a repris la question de la rime, il ne s'est plus agi de l'abolir, mais d'en réformer les
règles ou d'en étudier l'usage et le développement. Gossart, 1859, fait ressortir l'artificialité, l'inexactitude et l'arbitraire des règles de la rime et préconise la rime pour Toreille, mais avec plus de libertés que jamais. L'exécution de ses principes ferait tolérer des rimes comme Achab-arahe, cluh-cube qu'on n'a acceptées que tout dernièrement et ce qui est l'un des points sur lesquels les Symbolistes ont triomphé. Ducondut, lSr>:î, avance le même principe. Bartsch, 1851), commence ses études ou recherches historiques sur la rime. Billet, 18<>4, a été le premier à étudier les violations des règles de la rime, ce dont on a fait dans les universités allemandes le sujet de nombreuses thèses. Andresen, 1874, ouvre une nouvelle phase dans l'étude de la rime en recherchant les changements qu'elle a imposés aux mots, son influence sur les déclinaisons et les conjugaisons et en expliquant comment les poètes ont été forcés pour des raisons de métrique de violer les règles les plus élémentaires de la syntaxe ; toutefois la valeur des preuves de cette affirmation a été mise en doute par G. Paris. Les Etudes de Bellanger, ISTT), sont un ouvrage utile dans lequel il examine et discute les ditTérentes phases de l'histoire de la rime en expliquant les diverses théories ot tentatives de ceux <jui ont voulu introduire des mètres classi(jues, le vers blanc, le vers sans rime, Ks iliflicultés et les contradictions provenant des changements de prononciations; bref, un résumé général des diverses (juestions relatives ii la rime. Freymond, ISSi, expose l'histoiro dv la rime riche, la confusion répandue au sujet de .son sens, les causes de son développement, de son extension et de son usage. Elle a d'abord été employée par des poètes (jui avaient bénéficié d'une éducation savante, (7r/<»Ar/^ liildung, c'est pourquoi les poètes didactiques s'en servent avec conscience et intention quoifjue dans leur poésie elle dégénère tout d abord en jeu de rime (Reinispiolereien). La même année Orlh étuilia la rime
riche, sa fréquence et ses rapports avec la strophe, l'origine des diiTérentes espèces de rimes dans les dilYérentes strophes. Banner, 1883, a étudié le premier Torigine et l'expansion de l'alternance des rimes masculines et féminines. 11 a prouvé qu'il y a une tendance manifeste au changement dans les rimes [Reimlaute). Souvent il se trouve une série de rimes masculines ou féminines à un endroit déterminé et le fait se répète par la suite. Dans les poèmes lyriques et en strophes le changement s'est en général opéré progressivement. On attribuait cette règle à Glotilde de Surville, 1405-1495, mais l'on a découvert qu'en 1500 Octavien de Saint-Gelais traduisit les épîtres d'Ovide en observant l'alternance. Jean Bouchet proposa la règle en 1524, mais c'est Ronsard qui en fît une loi. On doit en chercher l'origine dans la récitation musicale. L'e muet se prononçait très nettement, surtout après une consonne ; pour faciliter la récitation musicale ou le chant l'on mit en pratique cette innovation.
Guyau discute l'influence de la rime sur le rythme dans son très intéressant ouvrage. Le but de la rime est d'indiquer la fin du vers ; si l'oreille peut saisir facilement le rythme, la rime devient inutile et reste un simple ornement. Les Romantiques en élargissant et en libérant le rythme ont resserré la rime ; dès qu'on saisira leur rythme avec aisance, la rime deviendra encore plus libre. Ge sont les Symbolistes qui ont fait le pas suivant. Ge ne pouvait être que le résultat de l'extension de la structure du vers opérée par les Romantiques. En suivant ces changements, Ton se rend compte que les désirs actuels sont parfaitement logiques. Pendant un certain temps la riche rime constitue le noyau de la discussion, en raison de Timportance qu'y accordaient les écoles romantiques et parnassiennes. Les journaux et les revues entre 1850-1895 contiennent de nombreux articles contre la tyrannie de la rime riche. Valvor fait remarquer que quatre grands
poètes n'auraient pu passer pour poètes si on les avait jugés d'après la rime — La Fontaine, Ghénier, Lamartine et Musset ; — que les poètes du jour pour avoir des rimes riches recourent aux dictionnaires de rimes, à d'étranges néologisnies, à l'importation de noms bizarres et sonores et ne sont que de bons ouvriers et la poésie qu'un chevillage de génie. L'on trouvera dans la plupart de ces articles un bon nombre des arguments avancés au xvni* siècle contre la rime, mais fort peu d'arguments nouveaux ; exemple : Scher^T, 1888. L'on pourra trouver ces articles dont le titre indique sufiisamment la nature dans notre bibliographie. Castaigne, 1888, étudie la violation des règles de la rime par La Fontaine ; Tisseur i8'.)i, lîouchaud, Firmery, 1894, la rime pour les yeux et ses absurdités. Lemaître, 181)3, insiste sur la nécessité de faire entendre la rime, car si elle n'avait pas d'importance, le poète ne l'aurait pas introduite ; c'est pourquoi il faut accentuer la rime et lui accorder un petit repos, même si le mot où elle tombe est une préposition, un article, ou quelque autre mol faible, car l'auteur les a placés là avec intention et a voulu qu'un mot sans inflexion fût accentué pour relTel. Ce jugement provenant d'une autorité aussi reconnue a incontestablement beaucoup ùiit pour encourager l'emploi très libre de l'enjambement et libérer la rime chez les jeunes poètes.
Kawczynski, 188D, La Grasserie, 18'.)!{, ont recherché les origines de la rime et Johannesson en a tracé l'iustoire complète avec toutes les questions et les controverses qu'elle implique. Delaporte, 181KS, s'est livré au même travail, mais avec plus de détails encore. Boschot, 181M>, expose avec beaucoup de clarté et très h fond l'état de la question de la rime. Il dénigre la rime riche et favorise l'assonance. La Grasserie, \\H)Oy donne un chapitre intéressant sur la rime, son rôle, ses elTets, ses espèces, etc..
Schenk, \\HH), a introduit une nouvelle méthode pour l'étude
loi ESSAI SUR L^llISTOlRl:: DU VERS FRANÇAIS
de la rime. Elle consiste dans l'analyse la plus minutieuse qu'on puisse imaginer des rimes dans Cyrano de Bergerac, Il présente des centaines de groupes, de classifications, de statistiques, dont la valeur est contestable. Il exprime le désir qu'on fasse d'autres études comme la sienne et qu'on en tire une conclusion générale. Il serait difficile de prévoir quelle serait une telle conclusion. On pourrait en livrer des résultats aux phonéticiens qui en feraient l'épreuve, puis aux psychologues qui pourraient expérimenter sur les phénomènes. En 190o Grein publia une autre étude du même genre dans laquelle il établit 219 types de rimes et 74 groupes différents. Sa statistique extrêmement minutieuse de la rime riche, de la consonne d'appui, de la qualité et de la fréquence^ des diphtongues, des dissyllabes, etc., constitue le tableau le plus extraordinaire qu'on puisse voir. II étudie même le rôle que jouent l'allitération et l'assonance dans le renforcement de la rime. Les ressources qu'elles présentent à cet égard sont étonnantes. Ces études ont clairement démontré qu'il existe un art ou une science d'agencer les mots pour l'effet de la rime, mais il reste encore à découvrir ce que sont ces effets et les principes définis qui doivent lesrégir. Au premier abord ces travaux peuvent paraître inutiles; ils sont ingrats et demandent une patience extrême; cependant l'avenir peut établir leur valeur. Wenzel dans son étude, 1908, emploie la même méthode. Halary, 1908, essaie de prouver que Victor Hugo en recherchant la rime riche n'a pas rimé suivant les règles, etc. Son erreur en prosodie a été l'emploi d'une voyelle suivie de ent dans les verbes. Le poète n'est pas conséquent avec lui-même.
Ces études montrent que la rime a tenu les critiques en haleine des débuts au temps présent ; les questions ont varié suivant les époques, mais certains ont toujours nié la valeur de la rime en tant que principe essentiel et nécessaire. Dans Tensemble c'est au xviii* siècle qu'on a avancé les meilleurs
LA RIME 15ii
arguments pour et contre la rime. Le xix' siècle n'a pour ainsi dire rien apporté de nouveau. Les arguments font juger du développement et de l'extension des idées, de révolution inévitable des principes en même temps que de celle de Tesprit qui s'attache à saisir ces lois toujours mouvantes.