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CHAPITRE IX Le Rythme

La question du rythme implique aujourd'hui tous les points de la versification, car au xix° siècle elle est devenue à peu près équivalente à celle des principes fondamentaux du vers. Les poètes modernes, qui ont rejeté ce qu'ils appellent les règles artificielles, arbitraires et inutiles du vers, ont adopté un principe unique qu'ils dénomment rythme. L'on va tenter ici d'expliquer l'évolution de la versification vers ce seul principe avec ses causes, ses raisons et sa justification. Jusqu'au xix* siècle l'on n'a pas fait grande attention au rythme, car dans la période primitive les critiques se sont surtout occupés de la formation et de la définition des règles, tandis que le xvii' siècle les a fixées définitivement et a fait du vers une chose absolument définie et arbitraire, et que le xviii" a entrepris de défaire ce qui avait été accompli jusque-là et concentré toute son énergie sur la question du maintien ou de l'abandon de la rime.

Quoique le xjx^ siècle ait étudié soigneusement la rime et d'autres sujets, il l'a fait uniquement par rapport à la question du rythme qui impliquait la rime, la césure, la numération des syllabes et toutes les moindres lois de la versification. L'on a reparti tout cela dans les dix groupes suivants : l'* principes ; 2' accents ; 3° césure ; 4° transposition ; 5° vers métrifîés,vers libres ; 6° prose et vers ; 7' musique et versification; 8° quan-

tité, qualité ; 0° récitation des vers ; 10» esthétique. On espère que Ton concevra facilement la nécessité de cette classitication.

à) Principes. Accems

L*on peut aisément faire des subdivisions, mais Ton a cru bon de traiter du développement de la question du rythme dans l'ordre chronologique, pour montrer avec clarté comment la nature du sujet a constamment changé et s'est finalement élargie au point d'embrasser toute la théorie de la construction du vers.

Fabri, 1521, apporte la première définition : le rythme, dit-il, n'est autre chose qu'un langage mesuré par longueur de syllabes ; tandis que Fauchet, 15S1, le définit comme la proportion qu'il y a entre deux temps de diverse longueur et ajoute que le môtre est un chant contraint par certaine raison, mais que le rythme est un chant libre et non sujet à aucune loi. Dans la discussion du rythme classique l'ouvrage de Vossius, 1()73, est souvent cité par des hommes comme Dubroca, 18i4, Bonaparte, iSlt). Au xvu* et au xvur siècles la querelle des Anciens et des Modernes en comparant le système antique ou classique à celui des Français suscita la question de la nature et des avantages de la métri(|ue et de la rythmique. Bouchaud. 17()3, donne une analyse détaillée et un aperçu histori(jui' dt* toutes deux où il prouve qu'elles se rencontrent Fune et l'autre dans la poé*^ie grec(jue et latine et que la mélri{|ue n'est (ju'une rythmi(|ue perfectionnée. C'est le premier traité historicjuo de rythmique et il a donné lieu h l'élude importante du bas-latin ot de l'hymnologie (pu plus tard est devenue indispensable à la recherche dos origines do la versification française. L'on trouvera dos comparaisons entre les deux systèmes dans beaucoup des ouvrages sur le vers français

de cette époque. C'est ainsi que presque toute œuvre d'importance accorde plus ou moins de place à quelque point du rythme, mais toujours sous forme de comparaison, soit pour défendre, soit pour combattre le principe français. La Poétique de Marmontel contient une définition ou plutôt une explication du rythme. En discutant de l'harmonie du style il fait remarquer que dans les langues anciennes l'harmonie avait ses racines au cœur même de la langue, alors que dans les modernes on a dû la développer au moyen de règles d'une délicate sensibilité, etc. Son chapitre sur la valeur des sons, page 270-290, aurait pu servir aux poètes modernes pour justifier leur soin à agencer des mots harmonieux et sonores qui constituent le rythme par eux-mêmes. Selon lui le rythme dépend exclusivement de la délicatesse d'oreille du poète dans le choix de mots qui le fassent naître par leur harmonie propre et leur combinaison. L'on voit clairement d'après cela, ses analyses et sa critique de vers que, si le xviir siècle n'a pas manié la question du rythme avec la même liberté et sur une base aussi vaste que les modernes, il avait probablement un sentiment plus fin et plus profond de l'harmonie délicate du vers français et des difficultés infinies de la langue et de la versification françaises. Leur connaissance précise et leur constant usage des langues classiques leur donnait incontestablement un grand avantage.

En 1770, Sacchi soutint que c'était dans la versification rythmique qu'il fallait chercher le lien et le principe de tout système de versification, ce sur quoi l'on dit que Scoppa a fondé toute sa théorie qu'il a développée en 1811 (cf. Choron, Rapport^ 1812, p. 9), et qui présente l'accent comme le principe fondamental de la versification, théorie qu'il a développée considérablement dans son ouvrage de 1813 qui a gagné le prix au concours de l'Académie. Presque tous les ouvrages qui traitent de la versification française prennent Scoppa pour point de

départ, qu'ils approuvent ou qu'ils désapprouvent la théorie de l'accent. Tout théoricien du vers est engagé soit pour, soit contre Scoppa et Taccent. Scoppa tente de baser sur un seul système toute espèce de versification ; il donne des règles pour la combinaison de la musique et de la poésie ; il compare les langues italienne et française par rapport à la musique et à l'aptitude de chacune pour cet art. Ses deux principes sont les suivants : 1" tous les pieds tant rythmiques que métriques peuvent se ramener à un certain nombre de pieds rythmiques; V tout vers, quel qu'il soit, résulte de la répercussion limitée d'un même pied. Ses idées sur la distribution des accents la plus propre à donner chaque espèce de vers, c'est-à-dire toutes les qualités qui dépendent de la distribution des accents et qui naissent de la variété du rythme, sont nouvelles et originales. Dans chaque mot la syllabe inaltérable est celle (jui porte l'accent rythmique, les syllabes les moins importantes sont celles qui viennent à la suite de celle-ci ; l'oreille les remar(jue à peine, et ce sont elles qui déterminent l'altération des langues, étant susceptibles d'être négligées sans inconvénient; elles disparaissent et s'anéimtissent les premières. L'influence de ce principe accentuel sur le développement et la structure de la langue française est clairement démontrée. En général les langues modernes ont beaucoup simplifié la structure de leurs phrases au cours de leur évolution ; le français étant la plus simple de toute, celle qui s'approche le plus de l'ordre rationnel et analogique, sans jamais perdre sa clarté ni la régubirité de sa syntaxe. Dans son rapport sur les tri'i/e ouvrages présentés au concours, Daru expose en se résumant les raisons pour les- (juelles le français n'a pu adopter la ({uantité ou Taccont. Gest une langue dérivée, par conséquent la syllabe forte est ordinairement la dernière syllabe masculine du mot. Dans les langues originales la syllabe radicale est plus importante à faire entendre que dans les langues dérivées. Dans les secondes Tac-

cent passe généralement sur la dernière syllabe, tandis que dans les premières Taccent et la quantité affectent généralement la première syllabe, et comme la passion est le seul régulateur de l'accent, un système différent et un différent rythme sont devenus nécessaires.

L'idée que seul le rythme existait dans les systèmes quantitatif et accentuel, surtout dans le premier, a pris naissance dans l'étude plus approfondie du grec et du latin lors de la Renaissance et est encore soutenue par quelques critiques d'aujourd'hui. Elle a donné lieu naturellement à de nombreuses discussions et a transformé la controverse de la rime en celle du rythme. L'on croyait en général qu'il n'y avait point ou fort peu de rythme dans le vers français, parce qu'il n'existait pas de système quantitatif pour le rendre musical et rythmique. Des hommes comme La Harpe même partageaient cette opinion, mais, en dépit de la grande supériorité des langues classiques, il n'a pas rabaissé le vers français qui a su vaincre avec de si pauvres armes. La différence entre les systèmes classique et moderne et les raisons pour lesquelles le français n'a pu adopter le rythme grec et latin ont été mieux exposées par Mablin que par tout autre concurrent, quoiqu'il n'ait pas introduit sur le rythme d'éléments nouveaux.

Bonaparte, 1819, donne une traduction'de la théorie du rythme de Baïni à laquelle on n'a pas fait grande attention et qui en mérite davantage : « Les principes fondamentaux de toute versification sont ; un nombre déterminé de pieds, ou de syllabes accentuées et la succession harmonique de ces pieds ou syllabes accentuées en raison multiple ou double ou triple ou quadruple. Si les retours outrepassent ce nombre, le vers est manqué ; il perd son harmonie et se réduit à de la prose, quand même la pensée, la phrase et les mots sont poétiques. » La versification basée sur la métrique ou les accents a suivi les véritables principes, mais la simple numération des syllabes et la

rime ne les suivent pas. Le vers français avec sa succession irréguliùre et indéfinie d'accents est dépourvu d'ordre, de symétrie, de proportion et de rythme, par conséquent ce n'est pas un rythme parl'ait ; à moins d'y être habitué dès Tenfance, Toreille ne saurait s'en contenter. En raison de ce manque d'une distribution régulière et harmonieuse des accents, le vers français n'est pas rythmique, il est très difficile d'y adapter de la musique, et fatiguant de l'entendre. Avant Malherbe le vers français ne satisfaisait pas l'Europe ni les Français euxmêmes, mais avec plus d'ordre et de précision il s'est élevé à ce qu'il a été au xvii* siècle. C'est aux Français eux-mêmes qu'il reste maintenant à déclarer quel est l'arrangement des accents le plus agréable. Pour résumer ses arguments : les systèmes quantitatifs classique et accentuel moderne sont rythmicjucs et harmonieux et sont basés sur les vériiables principes de la versification. Le français manque de rytlime. « les syllabes que nous appelons accentuées sont disposées à caprice sans symétrie, sans aucune raison, de sorte (jue colles d'un hémistiche ou d'un vers s'opposent quebiuefois diamétralement à celles du vers suivant, et ainsi les accents sont variés sans ordre. Si les poètes adoptent le parti de construire toujours leurs vers de la manière dont les grands devanciers les ont construits assez souvent, s'ils dispo>^ent symétri(juenient les pénultièmes des mots féminins, les dernières syllabes masculines, et les césures ou repos, de manière que ces syllabes ou accents soient toujours en raison double, triple ou quadruple ; ils obtiendront une versification harmonico-rythmique ; les vers blancs ou sans rimes tloviendront des vers véritables et il n'y aura plu>^ de contradiction ni de combats entre les poètes et les musiciens, puisrjue leurs rythmes s'accorderont parfaitement ». Cette analyse, cjuoiijue fi)rt j>eu connue, est l'une des meilleures et des plus logiques qui soient sur la question du rythme dans le vers français.

Le traité le plus complet des accents prosodiques des syllabes françaises et des qualités musicales de la langue nécessaires à la quantité est celui de Dubroca, 1824. A la question: où sont les règles qui déterminent les syllabes sur lesquelles doit porter Taccent prosodique ? il répond : les lois du goût et du sentiment sont presque les seules qu'on puisse consulter. Après avoir discuté la nature de la quantité et de l'accent et leurs rapports, il donne un aperçu des modifications de la langue où il prouve que la majorité des syllabes longues date de son origine. Il décrit cela en détail, de même que le sens de la quantité dans la prosodie française. Il déplore la négligence absolue des lois de la prosodie qui sont de la plus grande importance pour la prononciation et la récitation des vers et qui peuvent donner à la langue française toute l'harmonie dont elle est susceptible. Elles sont absolument essentielles au rythme, à la prose française, aux lois de la versification, etc. Il applique ces principes dans son chapitre. La poésie -fran- »çaise peut-elle être soumise à un rythme régulier, et ses formes actuelles suffisent-elles à sa perfection ? Quand les Français seront disposés à reconnaître la quantité, c'est-à-dire la prosodie comme Télément essentiel, ils pourront rejeter la rime et la numération des syllabes. Le nombre, dit-il, dépend de l'arrangement et de la qualité des syllabes, tandis que le rythme ne considère que le seul espace du vers et la manière dont il est rempli de sons longs et brefs. Son analyse de la langue française dans laquelle il expose sa grande force, sa souplesse, la variété des effets qu'elle peut produire est très convaincante. 11 n'est besoin que d'un grand poète pour mettre cela en pratique. Il donne une analyse complète de la qualité des sons en français. En général l'on trouve dans cet ouvrage l'étude la plus approfondie des sons et les meilleurs arguments en faveur de l'adoption d'un système quantitatif ou accentuel qui aient encore été donnés. Ce livre a été écrit dans tout le feu

de la querelle au sujet de la quantité et de l'accent et rien de nnieux n'a paru à ce point de vue ; de plus il a introduit plusieurs éléments importants, tels que le lien étroit entre la prononciation et la versification, la valeur des sons séparément ou combinés entre eux en vue de produire l'harmonie ou le rythme. La question du rythme se concentre entièrement soit sur l'accent, la nature de la (juantité comme elle est appliquée dans les langues classiques ne faisant plus désormais un objet de discussion, soit sur ce qu'on peut appeler les groupes logiques de pensées qui constituent le rythme.

En 1840 Vaultier a fait paraître un article fort peu connu, mais qui a véritablement devancé les théories de Becq de Fouquières et les débats des derniers critiques. « Tout mot entier ou tout assemblage de mots, présentant une idée complète et après lecjuel on peut faire une courte pause de voix et de sens, peut ôtre considéré comme un rythme ou une portion de rythmique du vers et il n'y en existe d'aucune autre espèce », définition qui convient parfaitement au vers svmboliste moderne. Le vers est fait suivant ces groupes. Il v a des divergences d'opinion sur la (juantité de syllabes qui se trouvent dans chaque groupe. « Il y a rythme, dit-il, dans toute combinaison de syllabes que 1 Oreille peut apprécier ; il n\' aurait aucune raison de borner le rvthme ;\ un nombre plutôt qu*î\ un autre, tant que son effet demeure saisissable. Seulement on conçoit que les plus simples et les plus symétriques sont ceux qui se feront toujours le mieux sentir. » Les rythmes de deux syllabes sont les plus simples ; on devrait appeler ces rythmes di[)hAnes, triphônes, tétraph(^nes et hcxaphftnes. Aucun repos no devrait tomber sur un monosyllabe ou au milieu d'un mot, i(Mnmt^ dé.vi/itéressé. Ces dilTerenls rythmes combinés olTriraitMit ([uelque Sl)() variétés dont 100 sont du meilleur elTet. D'après cela il expli(|ue combien le rythme du vers français est complexe, combien roreille doit

1C2 ESSAI SUR l'histoire du vers français

être exercée pour saisir ce qui est un bon ou un mauvais vers, et comment ces divers rythmes seuls ou combinés peuvent exprimer certains sentiments, certains mouvements et s'harmoniser avec le sens logique, et comment le vers parfait résulte de rharmonie parfaite entre le sens logique et les rythmes. Au lieu de tirer parti de ce principe et de l'appliquer au vers contemporain de Victor Hugo, il le limite en essayant de prouver que le vers classique est le seul vers rythmique, car en rejetant le repos au sixième pied, ce n'est plus un alexandrin qu'écrit Victor Hugo. Si la nature double de Falexandrin est rompue, l'on ne peut plus apprécier le vers et le rythme, il n'y a plus de mesure saisissable, par conséquent plus de vers. Les idées de Vaultier semblent être passées inaperçues, jusqu'à ce que Becq de Fouquières ait publié son traité en 1879. Toute la question du rythme roule sur ce seul point. Il paraît tout naturel qu'après de pareilles discussions les poètes aient été amenés à écrire des vers sur l'unique base du rythme ; cela veut dire qu'un groupe de syllabes ou de mots constituent un rvthme ; que le rythme est le vers ; et que par conséquent le vers est tout groupe de syllabes ou de mots exprimant une pensée, si cette pensée est bien exprimée. Les règles artificielles telles que celles de la rime et de la numération des syllabes ne sont plus nécessaires, de même que toutes les moindres rèo-les qu'elles impliquent. C'est le retour du vers à ses formes primitives comme l'incantation qui n'étaient que des pensées bien exprimées.

La question du rythme s'attachait surtout à l'accent et elle a été discutée tout au long par Ackermann, Du Méril et Benloew. D'après Du Méril, le rythme dans un vers exige que chaque partie soit aisément saisie et déterminée. 11 faut à la versification quelque principe pour unir les syllabes et en faire des pieds métriques. 11 analyse avec clarté les divers systèmes dans lesquels il y a des rythmes basés sur la pensée, l'accent.

le nombre de syllabes, la quantité, rallitération. A mesure que les rythmes accentuels sont devenus plus compliqués, l'on s'est mis à les confondre avec les accents naturels de respiration, d'abaissement ou d'élévation de la voix. Alors la versification a recherché d'autres moyens et a recouru à la numération des syllabes. Cela peut explifjuer la transformation du système acccntuel en système rythmique, lorsque les accents ont été confondus avec la quantité et la qualité et par suite avec le système rythmique basé sur les accents logiques, lorscjue les accents ont dû coïncider avec le sens lo*^ique, autjuel il a bientôt fallu un nombre défini de syllabes pour le déterminer ou l'exprimer. L'on a d^abord établi des restrictions basées sur des formes métriques antérieures, mais elles ont disparu au xix* siècle. Le passage d'un système à l'autre et ses raisons sont très clairement exposés. Dans les langues où les voyelles sont très sonores le rythme permet un plus grand nombre de syllabes, parce que l'oreille en peut supporter un plus grand nombre et dans ces langues le rythme ne doit pas être manjué aussi souvent que dans les langues moins sonores. C'est pourquoi en allemand et en anglais les rythmes doivent être marqués plus souvent qu'en français, mais ces deux langues peuvent se passer de la rime, parce que l'oreille y est constamment avertie du rythme. Le français n'a pas besoin de nombreuses indexions mais exige la rime et conserve le rvlhme en limitant le nombre des syllabes. Ce système n'est pas aussi mécanicjue que celui des anciens ; il faut uiu' oreille délicate et une cotmaissance approfondie de l'esprit de la langue pour apprécier \c rythme. Va\ général plus le rythme est vague et indéfini, moins les syllabes sont sonores, plus la division des syllabes est nécessaire. C'est de là (|ue découle la rigueur primitive dt' la césure qui devient nécessaire en raison du besoin logi(|ue de clarté. A mesure (|ue la poésie el la langue se développent la personnalité et le sujet alTcctenl davantage la forme

de la versification. L'on peut voir par cette argumentation que le développement final devra s'accomplir de nouveau sous la forme du vers moderne.

Benloew en 18i7 et surtout en 18G2 a traité du rythme en latin et en français de la manière la plus complète possible. Différentes syllabes ont des longueurs différentes en français, mais n'ont pas de valeur dactylique ou iambique comme dans les langues classiques. Elles causent un mouvement d'ascension ou de descente ; tous les vers d'un nombre égal de syllabes sont ascendants ou iambiques, tous ceux d'un nombre inégal sont descendants ou trochaïques. « Une syllabe forte a une valeur logique ; le temps fort n'a qu'une valeur musicale et poétique. Lorsqu'en récitant des vers on veut surtout frapper l'intelligence, on appuiera sur les syllabes fortes, en négligeant un peu les temps forts ; lorsque, au contraire, on veut flatter l'oreille, et surtout lorsqu'on veut chanter, on scandera inévitablement. La syllabe forte est inhérente au mot, au sens ; elle est toujours la même. Le temps fort est inhérent au rythme et se pose indifféremment sur des syllabes fortes ou faibles, sur des mots à sens plein ou à sens vide. Donc la rime, le nombre de syllabes, l'accent ou la syllabe forte, le frappé ou le temps fort, voilà tous les éléments du vers moderne. » Après avoir analysé tous les éléments du vers il continue : l'on ne sentait pas l'accent à des intervalles réguliers comme en latin, mais seulement à l'hémistiche et à la fin, d'où la nécessité de compter les syllabes et de renforcer le rythme par la rime. Les Français sont forcés de se servir de moyens matériels, extérieurs et en partie étrangers au rythme. La seule chose qu'ils puissent emprunter au latin avec profit, c'est l'élégance du tour, la rondeur de la forme, la propriété du style et cela ils l'ont fait mieux que toute autre nation.

Lurin, 1850, donne une comparaison très juste entre les versifications classique et française. Il s'attache particulièrement

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au côté musical du vers. Si un musicien, dit-il, à deux valeurs ou tons, il formera un grand nombre de combinaisons d'un rythme clair et régulier; c'est le système classique; s'il n'a que deux notes égales avec le privilège de mélanger les autres et de modilier la composition du temps sans en altérer la durée, il composera des mesures correctes, ce qui est le système français. Il se rend compte que le vers français est trop soumis à des règles artilicielles et qu'il perd entièrement de vue le sentiment musical. Pour lui donner un rythme plus harmonieux il propose un pied de quatre syllabes au lieu des deux syllabes du mètre classique, qui a un rythme régulier, moins retentissant parce qu'il repousse la rime, mais (jui ne trouble et ne déconcerte jamais Toreille. Le rythme français est d'une allure plus libre et plus facile, employant indilTéremment les pieds égaux et inégaux, ne mesurant rien avec précision, fixant notre attention par des consonances dont l'attrait est certain, etc. Ducondut, 1(S5(), fait aussi ressortir que le vers moderne dans ses divisions rend toute adaptation musicale impossible ou trop difticile. Les vers chantés sont en discordance flagrante avec la musi(|ue; mais la langue elle-même se prête ;\ n'importe quel piod métri(jue. Par consé(jui'nt il n'y a aucune espèce de rythme qui ne puisse être reiulue en français et le français a la ([uantité, l'accent grammatical et des pauses. Il n'y a dans aucune langue un accord aussi parfait entre la musi([ui' et la poésie, (juand les vers sont régulièrement cadencés. Pour rendre cela possible il invente un système de onze pieds dilTérents (|u'il met en application dans ses poèmes.

La discussion tles origines a aussi une influence sur les principes, c'est pt)urf|uoi l'on ne doit pas négliger les théories de Gautier, Bartsch, Paris, etc., qui traitent de l'accent comme du principe sur lequel le vers français repose ou ne repose pas. Oans la phase suivante l'on s'est attaché ;\ la nature du rytlune iui-nuMne et i'i ses origines.

On peut envisager trois théories : l' la théorie physiologique ou évolutionniste ; S** la théorie respiratoire ; 3° la théorie psychologique. D'après la première, dont Spencer est l'apôtre, le rythme a son origine dans le côté émotif de la nature humaine ou dans le surplus d'énergie. A mesure que nos émotions se soulèvent, nous devenons plus éloquents, plus musicaux ou rythmiques. Dans un état d'excitation les battements du cœur et la tension des nerfs s'expriment par des formes rythmiques et comportent toujours un sentiment de nombre. Nous comptons instinctivement ou inconsciemment le nombre des rythmes ; le nombre semblable étant le plus naturel, la plupart des mètres sont ceux d'un nombre égal de syllabes. D'après la théorie respiratoire de Becq de Fouquières, ce rythme est basé sur l'aspiration et l'expiration, comme la durée complète de l'acte respiratoire est égale au total du temps nécessaire pour prononcer douze syllabes, le vers de douze syllabes est le seul vers naturel dans toute poésie.

La théorie psychologique de Gombarieu fait du rythme poétique une création de la raison, une loi et un besoin de l'intelligence exigeant de l'harmonie et de la clarté dans les phénomènes intellectuels. Le rythme réalise pour la sensation ce que la syntaxe accomplit pour la pensée. Une idée innée et supérieure d'ordre dans notre système a créé le rythme et parcourt tous les domaines de la vie. Selon Spencer, quand on souffre, on en exprime la pensée par un rythme ; selon Gombarieu, nous souffrons d'abord, puis la raison intervient et l'expression de cette forme de raison est le rythme. La cause de tout phénomène est son but ; ainsi le but des premiers vers a été leur cause ; c'étaient des prières et des formules magiques, des paroles d'incantation pour détourner le mal, par conséquent, ils étaient d'ordre psychologique. D'après cette forme de raisonnement le développement poétique présente cinq phases :

1» Celle du choix attentif des mots par la pensée ;

2° Celle d'une certaine égalité dans la longueur des sentences ;

!i° Celle de la répartition de chaque pensée dans un nombre déterminé de mots, ce qu'on appelle le système accentuelrythmique ([ui a été employé dans la poésie saturnienne, la poésie ary eniie préhistori(jue en général et la poésie sémitique ;

4° Celle du nombre fixe des syllables ;

5° Celle du rythme pur ; c'est-à-dire l'emploi d'un nombre lixe de syllabes longues et brèves sans ordre défini.

Chacune de ces théories a été soutenue et attaquée par les critiques qui ont prouvé, sans aucun doute, qu'elles sont insuffisantes prises séparément, mais cjue, si on les combine, elles exphquent aisément n'importe quel type de versification. Ce procédé combiné peut s'appeler la théorie psycho-physiologique. D'après elle, le mouvement de chaque organe du corps humain est rytlimicjue, involontaire et [)resque inconscient, des battements du cœur au frémissement d'un muscle. Ces mouvements rythmiques sont tous transmis au cerveau d'où ils reçoivent leur interprétation consciente. La base fondamentale de toute forme de rythme est physiologique et émotive, et il n'en peut sortir de forme régulière sans une opération psychologique. D'après ce princij>e nous soulTrons et cette souffrance détermine d'abord des mouvements rythmi(jues inconscients, puis actionni' |)lus fortement rinlclligence, stinmle les centres nerveux et en consécjuencc de cotte soutTrance nous avons un système anormal et excité à un haut degré dont toute action est anormale et dont les produits doivent également ^'Ire anormaux. Ils sont tempérés par l'usage de la raison. Nous pouvons ainsi atteindre et oxplicjuer les ditîérents systèmes de versification (|ui dépondent des tendances émotives, des susceptibilités rt du tempérament d'un peuple. Ce sont ces conditions cjui fixent, forment, moulent et façonnent l;» langue et avec elle les diverses formes (jui leur conviennent

le mieux. C'est ce qui explique pourquoi un peuple isolé a toujours un rythme et une poésie qui lui sont propres ; lorsqu'il prend contact avec une race d'une mentalité plus forte, comme la race grecque et latine, un mélange se produit.

La raison pour laquelle tant d'érudits, même au temps présent, sont d'avis que le vers français n'a pas de rythme ou n'en a qu'à un très faible degré, tient au fait que d'après la théorie traditionnelle le rythme est une quantité définie, mathématique, une proportion mesurée et ne peut être rendu nettement sensible dans le vers que par la quantité ou l'accent. Il n'existe pas d'autre sorte de rythme. Les rythmiques et les métriques où le rythme est basé sur un mouvement mesuré par l'accent ou par des valeurs de temps, sont les seuls systèmes où il y ait le rythme véritable. Cependant, en appliquant ces théories, l'on arrive à un rythme qui n'a ni la quantité ni l'accent exclusivement, mais qui les possède tous les deux dans des combinaisons infinies que gouverne le sens logique, ou la force psychologique et que retiennent dans des proportions définies des barrières artificielles, telles que le nombre des syllabes et la rime. Comme on l'a vu précédemment, quand ces barrières sont éliminées, le rythme retourne à son point de départ psycho-physiologique, comme dans les formules magiques.

Le tableau comparatif ci-dessous peut aider à comprendre la nature individuelle de ces systèmes :

Grec

Latin

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