CHAPITRE IX
QUELS FUBENT LES GABAGTJ^RES DE LA BENAISSANGE
DES LETTBES.
L'espbit humain attendit encore deux siècles après les croisades , avant de se réveiller chez les masses. Ce qui produisit cette longue attente n'est point difficile à découvrir. La théocratie était entrée profondément dans les idées. Les idées s'ébranlèrent; mais les institutions survécurent. Les cloîtres » si bienÊiisans dans le plus épais du moyen âge , furent plus tard une des causes principales de la persistance de la barbarie.
Ce serait une grande erreur de croire qu'on ait attendu la renaissance des lettres pour s'élever contre les couvons. Même dans le moyen âge c'était l'abus dominant et celui qu'on dénonçait le plus volontiers. Chose remarquable, ce sont les moines qui ont le plus écrit contre les moines. En parcourant cet informe recueil attribué au vénérable Bède » on voit, que »
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même dès le temps de Gharlemagne » les scandales des ordres mooastiques , alors naissaas , .frappaient les e$< prils. ( Fenerabilis BEDiS presbyt^i, jinglo-JSaxonis viri sua cUale doctis. , opercu Colomof Agrippina , 161 2. ) — Abailard» dansTHbtoire de sa vie» nous a laissé un tableau effrayant de l'abbaye de Ruys » daiu la Basse-Bretagne » dont il avait été nommé prieur. a Le lieu était désert , dit-il , la langue barbare et les mœurs des moines indomptables ( turpis atque indomabilis monachorum vita ) ; je suis bien persuadé que si j avais essayé de rétablir la règle , je ri aurais pu y rester vivant, » {jàbeL Oper. Ep. I. c. i3. ) Dans le siècle qui suivit la découverte de Timprimerie » sans parler des écrits des réformateurs , les attaques contre les couvons redoublèrent. Cornélius Agrippa dénonçait ces abus avec une hardiesse étonnante dans ieptus original de ses ouvrages. ( De vanitaée êdenUaram, préf. et §. 6 1 » 6s. ) Même dans les temps moderJMS^ tm n'a jamais attaqué les monoes avec plus de force et^t'aigreur quenelefitUlricdeHutleD, à la fois poêle, théologien et guerrier. ( Epistolœ oàscmr0rum'¥à!iammi ) Le eélèbre et vertueuK Jmrdan Bruùé , ainsi que Vanini , ^qui fhrent brûlés l'un à Rome et l'autie à Toulooie , s'a^ tirèrent la fureur des ecclésiasiiques » m^as par la hardiesse de leurs idées que par leurs «•reaame» centre l'Église établie et contre les erdres moiiasèiques. Jusqu'au prudent Érasme , les a railîést avec finesse» ( OûU. Fam. Gonv. relig. ¥irg. mis. ) Enfin poètes «t philosophes , ce fut une guerre continuelle. Les poètes et les romanciers de tous les pays, le Dante, Pétrarque,
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Boccace, Cfaaiicer, Rabeiais» se sont distingués dans oe combat général .contre les. moines. Fra Paolo a fait sur ce. point, comme sur une foule d'autres sujets , des concessions surprenantes. ( Traité des Bénéfices, articles 26 » 55. ). Enfin « les attaques dirigées avec beaucoup de suite et de succès» par les réformateurs^ contre la scokiSfcique péripatéticienne » contre les rêyeries de la magie fet de l'astrologie , et contre ce singulier mélange de dogmes hébreux» orientaux et platoniciens» appelé système cabalistiqfUy a puissament aidé à éclairer l'opinion sur les désordres des moines. C'était parmi eux qu'on rencontrait les plus ardens défenseurs de ces philosophies obscures » si fayorables aux vœux des ennemis de tout perfectionnement intellectuel. 3ien. entendu qu'il n'est pas question ici de ces savaniQS congrégations qui ont élevé de si beaux monumens littéraires avec tant de patience et de soins» mais ^pX ont commis de si graves erreurs dans la dis* position ^t le dépouillement, des matériaux.
Défà le Dante» citoyen de Florence » avait composé (MM poëmes fimeiui qnr forment le pcûnt de départ de lu poésie modemerj déjà Pétrarque avait été couronné ai» Gaip&feolè pour avoir chanté SciiHon » et le reste de l^Eiirope était eneore en proie aux disputes que la fataie pnriixiitéda U soola«tM|tte entretenait aveiK fureur. Dans ks uniteTsité» allemandes et à Paris » on décernais 4ea lécempetises d'argent a» plus subtil; on pâlisaàit stt)r les éerits da Seot; et» en Italie» le laurier académique avait été déposé sur le «cercueil de Saluialo , en reconnaissance de son zèle à retrouver les
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manuscrits de Fancieime Rome : le poêle de Vaudase voulut mourir dans sa bibliothèque» entouré des grands hommes de rantiquitéet les yeux fixés sur l'Iliade d'Homère ; cependant , malgré tous les soins qu'il mil à rassembler les ouvrages de Cicéron » il ne put empêcher qu'un traité loul entier» deGlarià, ne se perdu sans retour «itre les mains d'un dépositaire ififidèle. En général , tous les premiers savans qui traraillèreni à réveiller l'esprit humain étaient moines , et ce fut dam les couvons qu'ils puisèrent la connaissance de ce qui restait de l'ancienne littérature. Dans un grand nombre de monastères il existait de fondation un endroit retiré appelé Scripiorium , oh l'on s'occupait uniquement du soin de recopier les manuscrits que le temps menaçait de détruire. ( Glouairê de DucàNfiB » Voyez Scriptores et Scriptorium* ) Dans quelques ordres monastiques il y avait des frères spécialement voués à oe travail » qu'on nommait hommes religiosos liUeratoi. Pendant plusieurs siècles il n'exista de coHections littéraires que dans les seuls couvons. Les monastères de la Galabre étaient très-riches en manuscrits anciens. La France , l'Angleterre » l'Allemagne en possédaient un très^and nombre. Ce fut au fond de l'iibbaye de Gorwey» sur les bords du Wéser, que les Annales de Tacite traversèrent le moyen fige. L'abbaye de Glastonbury» en Angleterre» renfermait » vers l'année i %l\%^ des manuscrits de Tite-Live » de Salluste » de Lucain , de Claudien et de Virgile. Sous les ruines d'Amalfi» on exhuma ce fameux manuscrit des Pandectes , qui contribua si puissamment à améliorer la législation gros-
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siève^^H temps. Une fouie de sayâns , parmi lesquels oa di»itDgue'le*Poggio , s'occupèrent à fouiller les mo> nastères de l'Allemagne et de la Suisse. Ce dernier, après plusijeurS' jours de trarail , réussit à déterrer QuîntiUen » Lucrèce, et Yitruve» dans Tabbaye de Sahiti4irall , sous une couche épaisse de livres scolas*tiques. Sous ce rappovt ;■ il serait très-possible que , même aujourd'hui, il restât quelque chose à faire; et, suivant l'opiaion de ipoyageurs instruits , plus d'un manuscrit précieux repose en paix dans les couvons de la Sicile et da midi de l'Italie. On connaît les belles découvertes de M. Angelo Mai sur des codîces rescripti des bibliothèques de Milan et de Rome, du troisième ou quatrième siècle, qui sont en parchemin, et dont les caractères ont été tracés avec une encre métallique. Il serait à désirer que les nouvelles recherches que l'on va entreprendre à cet égard fussent dirigées suivant les indications que la méthode du savant bibliothécaire du Vatican a fournies, et qu'on s'appliquât à suivre ses traces au lieu de donner tant de sojlns à dérouler ces éternels manuscrits que les laves do Vésuve et le temps ont tdlement défigurés , qu'on est obligé d'agir au hasard : la patience la plus infatiga* ble , aidée des ressources de la science , n'a pu réussir à en déchiffrer un seul, dont l'importance ait suffisamment compensé les peines incroyables que les procédés ordinaires exigent.
Pour arriver plus vite à notre but , passons rapidement 'Sur les deux siècles de barbarie qui séparent la fin des croisades de la complète renaissance des lettres.
Il4 ESSAI SUR l'ÉISTOIIIB GÊNÉHALB
La littérature, la philosophie, si long-temps sans refuge , accueillie successivenient en Irlande » en Frâiioe , en Italie , en Espagne par les Arabes » et n'ayant pu se fixer nulle part , s'établit enfin dans ces contrées du raidi , d'où elle éclaira l'Europe. Le mouvement vint de Florence; l'Italie a donné au monde toute sorte de beaux exemples. Elle répandit partout les idées de Platon , et ses ouvrages » dans tous les temps» ont eu pour premier effet de donner à l'homme une plus haute idée de lui-même.
Animé par l'exemple, on relut de toutes parts les productions de l'antique littérature /qui sortirent des cloîtres et furent rendues à la lumière. Rien de plus intéressant que de se représenter les moines» gardant» au milieu du désordre général et des siècles de l'ignorance » des trésors dont ils ignoraient tout le prix. Ils sauvèrent d'une destruction complète les plus beaux ouvrages de la pensée , et » sans le savoir» ils nourrirent au fond des couvens les élémens de la lumière» qui devait faire naitre par la suite la tolérance et l'examen. Il fallait que là philosophie , vivante dans ces précieux restes dç l'antiquité » fût bien persécutée en Europe , puisqu'elle eut recours à de tels ministres. Aussi sa première victoire fut d'ouvrir les yeux sur les scandales des moines. Les premiers docteurs qui exposèrent si vivement les désordres de la vie monastique • furent justement ceux qui avaient le plus goûté les écrits des auteurs de la Grèce et de Rome. Ces auteurs ingrats contribuèrent à la ruine des clottres ; ils rea~ versèrent les murs qui leur avaient donné asile.
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En arriranl à cette belle période die Thistoire modocae , où les peuples , se réyeillaDt du sommeil du moyen à^e , acquirent si promptement une foule d'idées nouvelles et se réformèrent avec tant de rapidité» remarquons que chez toutes les nations qui ont institué un culte public et exclusif » il y a eu parmi les prêtres tendance uniforme , non à servir l'autel > mais à gou- ▼erner en y montant. Retenir les vérités captives , s'en déclarer les seuls gardiens , ne leur permettre de paraître qu'en temps utile » c'est le caractère du sacerdoce chez tous les peuples. anciens. Très-généralement les gens simples se sont laissé prendre au piège , parce qu'il leur pt fort difficile d'isoler une religion des ministres qui la desservent. Cette dissimulation de la vérité n'a jamais eu lieu que lorsque les prêtres se sont glissés dans le gouvernement et ont réussi à faire corps dans l'état. A l'ambition des gens qui veulent commander, à l'esprit d'intrigue nécessaire pour parvenir, ils joignent l'inviolabilité de leurs fonctions et l'autorité d'un caractère sacré.
Les plus graves altérations s'introduisirent dans l'Église chrétienne dès l'instant où Constantin» se mettant à la tête de la nouvelle religion et la prenant pour un appui , donna le fatal exemple dé présider une assemblée spirituelle comme on préside un conseil d'état. La religion» qui craint d'être trop protégée» ce sentiment sublime qui devrait soumettre tes hommes et les rois » obtint un rang dans les cours; elle eut sa place sur les marches des trônes. Elle ne gouverna pas le monde; elle servit de moyen à ceux qui le gouvernaient à leur profit.
Il6 ESSAI SUR l'hISTOIBK a&NÉRALE
Ce n'e^t pas ici le lieu de développer an point d'histoire que tout vient confirmeré Avec le premier empereur chrétien , a commencé l'hahitude pour les états qui reçurent le christianisme » de le prendre comme un instrument, comme un levier. Depuis cette époque la politique des princes a pu disposer d'un nouveau ressort. Une alliance monstrueuse a été consommée. L'autorité temporelle et l'autorité spirituelle, ennemies tant que cette dernière resta faible^ se rapprochèrent enfin lorsque la lutte devint à peu près égale , et se jurèrent une éternelle amitié. L'union du sacerdoce et du pouvoir se resserra de jour en jour. Les peuples s'étaient d'abord rangés franchement du côté de la liberté d'examen » dont le christianisme paraissait insépa • rable; mais ils s'aperçurent qu'on les avait joués. Dans les derniers siècles du moyen âge , ils eurent à combattre deux genres de despotisme bien distincts; celui du clergé et celui de l'aristocratie. Il n'était pas encore question des rois. Cependant , sur les ruines de la féo* dalité et avec ses débris , ceux-ci composèrent lentement leur pouvoir. Ils demandèrent aux prêtres de les légitimer, à charge de revanche. Leur naissance, qui était alors réellement un bienfait, fut bénie et sanctifiée. Le clergé reçut des honneurs. Dès lors^» le pouvoir royal accorda la jouissance viagère de la féodale abbaye, et distribua les bénéfices. L'union fut rarement troublée » parce que les deux pouvoirs savaient que la chute de l'un entraînerait celle de l'autre. De nos jours , plus que jamais , ils resteront amis. Nous devons avoir égard à cette alliance dans tout ce qui va suivre , et ne pas nous étonner si nous la retrouvons partout.
DV GHRISTIANISHlf.
Les peuples de l'Europe proclament aujourd'hui qu'ils ont le droit de choisir leur croyance en vertu d'un. privilège inhérent à l'e^sprit humain , et cette vérité 9 devenue trop commune pour être discutée dans les livres y a pénétré tous les cœurs; ces peuples ont pour antécédens deux grands exemples : le christianisme annoncé à la terre , et la révolution des idées religieuses au seizième siècle. Nous avons dit quelques mots du premier de ces grands événemens; essayons d'indiquer rapidement les résultats , les avantages du second , et de démêler la cause des vives résistances qui lui furent opposées. Examinons si les changemens qu'il entraîna furent assez graves pouf que nous dus» sions craindre de les voir se reproduire. Essayons , au milieu de cette agitation qui règne dans tous les esprits» de faire la part qui convient au temps, aux cir^ constances 9 aux habitudes. Et d'abord voyons ce que devint le christianisme lorsque , après s'être introduit dans le vaste empire romain malgré les persécutions du pouvoir et ia faiblesse de ses premiers disciples , \\ fut soumis à l'examen des peuples , dix siècles plus tard 9 transformé par le temps et les circonstances en un corps de doctrine et de cérémonies tout différent , surchargé de pratiques , d'observances , de pieuses minuties , beaucoup plus puissant , infiniment plus riche » mais bien moins pur» moins éclairé, et moins évangé-* lique.
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