‹ Essai sur l'histoire générale du ChristianismeChapitre 11 sur 20 · ET DES JÉSUITES · texte numérisé non relu

ET DES JÉSUITES

On est d*accord aujourd'hui sur les avantages de«ia réformation envisagée comme événement dans l'histoire de la philosophie. Ils se réduisent à avoir tout remis en question. Le travail dans les idées que son influence décida , fit nattre des discussions extrêmement vives et qui ne pouvaient être dangereuses que pour l'erreur (i). Qu'on veuille bien songer que dans les derniers temps du moyen âge les hommes n'avaient plus d'annales historiques. Les générations successives bornaient leurs connaissances à l'horizon de la vie, et rien ne favorise plus puissamment l'ignorance » que ce

(i) Je ne dis rien ici de Pinfluence de la réformation sur les progrés des lumières ; car personne ne la conteste plus aujourd'hui. Remarquons seulement comme un fait curieux, que les trois langues les plus répandues de l'Europe ont reçu leur forme littéraire des mains des réformateurs. La BUfle traduite par Wiclif , la Bibie traduite par Luther, V Exposition de la foi chrétienne par Calvin , ont fixé les langues anglaise , allemande et française. Ce fait paraîtra moins étonnant , si l'on obserre que les hommes sont naturellement portés â prendre pour modèle , même p our modèle littéraire, les lirres religieux qu'ils respectent le plus. Le même trait distingue presque tous les peuples de l'Orient.

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pencbanl d'une race abrutie , à ne voir que ce qu'elle trouve iimnédîatenient sous ses yeux. Il n'y a que les derniers animaux de la série des êtres vivans, qui passeiit leur vie entière sur le rocher où leur naissance les a fixés. Pour examiner les systèmes religieux qui domioaie&t a|ors, il aurait fallu que les hommes con avaseni l'hisloire » et pour trouver de beaux sentimens el dé grand^ei^mples » il aurait fallu qu'ils remontasaenlt presqjuoi jusqu'à l'antiquité. Il est vrai que les disputes d'une vaine philosophie s'étaient vivement rallumées , mais on s'occupait des mpts et non des choses. Tant qu'on s'est borné à discuter sur les essences , les réaUUs 9 les catégories, tant qu'on s'est servi dans ces jdtibats d'une dialectique qui était elle-même une.lan* gue fort difficile , il était aussi impossible de convain* ère les autnes. que d'être réfuté soi-même. C'était s'a* giter beaucoup pour tourner dans le cercle de U même ignorance. La philosophie était no;yée sous un déluge de mots et de non^^sens. On appelait Aristote au secours de toutes jas absurdités , et ses obscurs ouvrages* mal compris et niai appliqués», devenaient entre les raatns des ergoteurs un véritable arsenal , où tous les partis allaient successivement se pourvoir d'argumens.

Mais lorsque des hommes élevés dans la retraite des doltres et aguerris aux combats de la scola&lique, prirent le rôle périlleux de réformer teurs confrères j lorsque des moines s'avisèrent d'examiner^ avec une ardeur qu'ils avaient jusqu'alors consumée dans l'ergotage ^ les sujets les plus importans, les plus graves, les plus

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élevée , on conçoit queUeagilaiion ils dareot produire» et dans quelle camèrte hnmeme ils dorent éancerles esprits. En disant à leurs eonteiiiptM'aîasqiii'iis' inôent le droit d'examiner franchement leuricreyancei ^oe le clergé lenr en derait rendre compte; qu'il y mwaît usurpation manifeste dans «on pouFoir; que krelî^ gfon annoncée à leurs ancêtres* evait étéwentièreraenl altérée : les réformateur» avan^ient des 'pvofMeitions claires et définies; ils prenaient position d'iinci ina-» nière hardie et franche (i). Dès. lors les éisousaîbns devaient se simplifier. Les subtilités n'étaient plus do saison. On commençait à ne plas s'effrayer deee*que l'on ne comprenait pas. Le champ de la dispute était loyalement ouvert, c'était déjà un trèS'grandpoini; oaf » toutes les fois que les ennemis de la vérité acceptent le combat-, quand l'arène est libre, nui doute qu'il^-ne soient vaincus.

Cet ordre de choses ne pouvait Bvmr que les.pkis heureux résultats. Bien moins encore, devons* nous

(]) C*est même an des grands avantages ' de la ' réformatioïi ^ que par son influence , la philosophie .cessa d^re'cofetiBi^rtdanfi les écoles, et^ioœparut devant le genre humain. Il est inconj^stable , comme l'a trés-judicieuscment remarque M'. Buchon , (c qu'aussi long-temps que les spéculations philosophiques restée rent concentrées dans l'atmosphère des écoles , tous ses sectateurs furent de purs dialecticiens on de mystiques iisionnoives , tamrpléteraent ignorans du monde réel, dont il^ étaiept à Içur tour ignorés ; tandis qu'ils pouvaient, comme chez les anciens , atteindre un but glorieux et utile en s'adressant aux hommes. » ( Histoire abrégée des sciences métaphfsiqiiei , moraîes et politiqvés , par DoGALD Stcwart , Discours prëtiminairc . p. exïv.. ) ,

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noo$' iaquiétep de ce que L'eqME'it d'bxaikieh se glisse dans tous ks raogs » <et remplît toules4e§ pensées. Nous n'avioiis plus à craindre <pie le pouTOÎr semette dn côté d*uoe théorie fiiétaphysique » et se charge de la fÂîrè valoir autreiaea^fpiç par des raisons : tout ce que nous trottveiton&daasiceg^irey ce seraseulemént , de temps à attire» qudkides écriTain& solitaires > remarquables par 4earf^fanaliis^]^ et la âennlHé de' leur phîlose{^e , qui oacot nous ciler Tempire de la Proyid^ice sur le monde» comme un exemple de gouyernement iabs(Ju *, et qui trouvent .sublimes des despotismes qui largement les défilaient de. leur admiration pour eux.

Un très-grand bonheur encore pour la marche de la philosophie actuelle .,o'est qu'elle dédaigne entièremeal les aubtUités* Slle n'y répond même, pas aujourd'hui. Ce fut la réformation qui en dégoûta dans l'origine* L'esprit: de notre temps exige qu'on aborde franchement une discussion. Et pour porter les choses ii l'ex-^ tréme» il n'y aurait absolument rien à craindre poiu" le salut delà raison, alors mémequ'onprendraitsoinde renouveler lefrdoctrines d'une sociétéfameuse» l'une des oonceptja^s les plus originales et les plus profondes des ennemis Nde la vérité , et où l'on pecdnoaUrait un grand génie» si le mot pouvait convenir. Arrétons-^nous un instant «ùr l'esprit et sur les méthodes de cette société. Sans précédent dans l'histoire , elle conçut l'idée bar-* die d'une assemblage d'êtres ayant pour unique umh biie l'intérêt de corps ; pour unique but » la dominatioa en tobt et sur tout, et ne s'arrêtant jamais im choix des moyens. Son caractère le plus remarquable ,

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c'est qu'elle fit abstraction complète de toute idée de morale et de )ustice. Elle recherchait sans eesse de noureàux secrets de gourememeot ; et cependant ses* fautes ont surpassé ses crimes. Organisée contre la liberté et dorant vivre de tyrannie , comment s'oubliat-elle au point de tourner ses poignards colDitre les rois. Ses membres» justement fiers de leurs belles connaissances p appuyés sur leur autorité sainte » engagés par serment et plus encore par intérêt à une obéissanee passive. parce qu'elle était raisonnée » présens à tcMites les époques de la vie des hommes , mstruisant la jeunesse» écrivant pour l'âge mûr, initiés par la confession aux secrets des familles » des particuliers et des rois , étudiant leurs faiblesses pour en tirer parti , étaient à là fois diplomates religieux , moines et hommes du monde , professeurs , commerçans » prédicateurs» guei^ riers» prêtres , physiciens. Quelle variété d'instrumens et de moyens de gouverner ! quel pouvoir I quelle in-^ fluence I et cependant ils ne voulurent pas s'en tenir là. Tous ces privilèges n'étaient pas assez pour eux. Admirons la profondeur de cette conception; les jesuites rejetant les moyens usés de domination » prirent la chose de plus haut; ils s'attachèrent à vicier les sources de la morale» et» chose inouïe» ils se laissèrent aller à l'audacieux espoir de changer les lois de la conscience. En fiiut-il d'autres preuves que les livres de leurs casuistes ? Ce fui une grande faute; car il eût été aussi raisoinnable de prétendre altérer le mouvement des astres. La chose faite » ils voulurent la défendre » et c'est ce qui les a perdus. Malgré toute leur

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adresse, leur sang- froid» leurs ruses » leurs Tioleuces mêmes » il ne fallut que quelques écri^ins qu'ils firent persécuter, aidés , il est vrai , de prêtres leurs rivaux , pour dissiper tout l'enciiantement. Enfin la philosophie du dernier siècle les choisit pour première victime ; elle les prit pour point de mire; elle dirigea contre eux tous ses traits ; elle les emmena captifs après son char et les a livrés à la risée des nations. Une ligue si puissante s'évanouit sans grandeur et mourut en suppliant. Elle n'obtint pas l'honneur d'être persécutée. Aujourd'hui elle ne se présente avec aucun genre d'intérêt , pas même avec l'intérêt naturel qu'inspii^e ce qui a été trèspuissant et ce qui ne l'est plus. Aujourd'hui on ne peut pas dire qu'on plaigne ces hommes ; c'est avec un autre sentiment que l'on contemple leur déchéance , et ce sentiment ressemble beaucoup à du mépris. Il faut se hâter de faire une bonne fois l'histoire des^ jésuites ; . c'est un des chapitres les plus bizarres de la grande histoire du cœur humain. II n'est pas généreux d'en dire du mal ; car tout le mal en a été dit. Avec nos habitudes modernes , nous finirons insensiblement par ne plus vouloir admettre ce qu'on nous en rapportera. Ajoutons seulement que peut-êtrefaut-il avoir été jésuite pour bien écrire leur histoire. Et ne doutons pas qu'il ne s'en trouve qui consentent à jouer ce dernier tour à leur compagnie.

Tel fut le caractère dès inventions qu'on dirigea, non contre la réformation ou les dogmes qu'elle établit , mais contre l'esprit d'examen en général. Nous ne pouvons raisonnablement craindre de les voir rétablir ; au

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BM^s sommes-nous sûrs qu^ilskie feraient que parattre, et passer. De plus , il ne sera pas nécessaire » pour ac* quérir une idée exacte de la situation des esprits sur fes sujets religieux 9 de rentrer dans les controyërses et de s'engager de nouveau dans une carrière si heureusement fermée* De nos jours » où Tardeur des disputes a été remplacée par l'ardeur des pensées » toute tentatÎYe pour rallumer un tel incendie devient Un véritable attentat contre la paix publique. Lorsque» vers le commencement du seizième siècle , plusieurs ministres de Téglise dominante en ^turope » avec plus de courage et de bonheur qu'un grand nombre de leurs devanciers qui avaient eu le même dessein » publièrent hautement que le système religieux qu'ils professaient était un système de tyrannie et d'imposture ; on conçoit à l'instant que leur premier soin dut être de discuter et d'approfondir 4ous les points de détail. Ils durent s'attacher à combattre minutieusement la légalité des pouvoirs établis. Il feUut» pour cela , du talent sans doute, mais surtout de l'audace. Un simple religieux ne pouvait dire son avis sans être protégé. Au concile de Constance , le bûcher qui consuma Jean Hus s'élevait à cdté de la tribune f et les tours de Wurtzbourg sauvèrent Luther dfu même sort. Le prêtre vaincu dans la disputé demandait secours au magistrat, dont les argumens étaient des condamnations.

La religion de cette ^oque était tellement altérée et en même temps si étroitement liée aux gouvernemens, qu'en attaquant ses dogmes , on semblait attaquer les pouvoirs temporels. Les raisonnemens ne devaient pas

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éite fort difficiles à trouver; car l'hisloire était là pour les fournir. Les premières lectures fireiii naître tés pre^ mières objections. Un rien devait faire justice de toutes les grossières superstitions afaioncelées durant le plus épais du moyen âge. Aussi dans moins d'un siècle après ia réformation ^ espace de temps qui ne fut pas employé tout entier à discuter , mais qui fut absorbé par des guerres presque continuelles , tous les points en litige avaient été arrêtés dans des ouvrages tellement concluans» que bien qu'on puisse les revêtir de ce vernis philosophique sans lequel on n'est pas lu aujourd'hui , on doit cependant renoncer à ajouter quelque chose à. leur évidence et à leur poids. A bien plus forte raison, dans le temps où nous vivons , après deux siècles tout «niiers de débats et de querelles , la vérité a*t-^lle pu se ùire jour. £it ce qui simplifie infiniment la question , c'est qu'il existe aujourd'hui une foule de points de l'histoire religieuse de la chrétienté , qu'on ne révoque plus-en doute y et qu'il suffit d'indiquer pour obtenir l'assentiment général. Ainsi , la distance immense qui sépare les services pompeux de l'église romaine d'avec le Culte des premiers chrétiens; la corruption qui se glissa progressivement dans leurs antiques mœurs; les fi|nés tes conséquences de la protection intolérante accordée à l'Église par les premiers empereurs chrétiens , et delà dispute de préséance qui sépara les Ëglises'grecque et latine; le besoin de se légitimer qui porta plusieurs chefs de barbares à faire des concessions de territoire ou de juridiction à un évêque; l'ignorance toujours croissante, favorisant les innovations et les accommode-

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mens proposés au paganisme; une longue suite de conciles dirigés par l'intrigue et sourent troublés et dissous par la Tiolence; un manque général d'unité dans les vues, puisque les arrêts spirituels se croisaient et qu'on opposait les papes aux papes : ces papes » se transmettant l'un à l'autre un esprit toujours le même; entourés de ténèbres favorables à leurs vues , soutenus à la fois par la crainte des peuples et l'intérêt. des rois , répandant partout une foule de rel^ieux dévoués » déployant de grandes vertus y plus souvent de grands scandales» et surtout ne cédant jamais» pas même à la force; louvoyant avec une adresse admirable; à plusieurs reprises tout prêts de périr et se relevant sans cesse; fondant progressivement une religion qui n'a plus que des rapports éloignés aTec rËvangiie,: toutes ces propositions sont autant de théorèmes , évidens du temps de la réformation » évidens aujourd'hui , et qui , avec une infinité d'autres fiiits du même genre » sont contenus dans toutes les histoires ecclésiastiques» sont confirmés par des témoignages certains» et sont à l'abri de toute objection raisonnable.

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