CHAPITRE VI
CE QUE DETINT LE CHRISTIANISHE. .
Ce rapide exposé de la situation du monde lors<|ue le christianisme fut annoncé > démontre que Tégalité était bannie de la terre lorsque les apôtres en répan-< dirent le précepte sublime. Il nous reste maintenant à jeter un coup d'œil sur Içs révolutions successives et sur les grands événemens qui ont entravé ou qui ont développé les idées chrétiennes.
Afin de pouvoir reconnaître exactement les destinées du christianisme aux divers siècles , il faut voir quel fut son esprit aux époques principales. Depuis le temps du Christ jusqu'à Trajan, ce qui comprend un peu plus d'un siècle (A, D, 101) , la religion se constitua fortement parmi le peuple » sans autorité » sans décrets, et sans conciles. Ce fut le temps de la fondation proprement dite du christianisme , le siècle du libre examen populaire. La masse se convertit. Pendant les deux siècles suivans» de Trajan à Constantin (101 — 3i5), deux traits distinctifs se montrèrent : les persécutions dapoly théisme expirant , et la naissance clés sectes. L'ancienne croyance 9 liée si étroitement à l'Etat , ne pouvait s'éteindre qu'au milieu des convulsions. C'était la défense de Rome éternelle^ c'était la lutte du Gapitole
6o B9SAI SUR l'hutoibe oiniBALB
et de ses dieux contre les sectaires de la résurrection et de l'égalité. De Trajau à Dioclétien , les persécutions furent horribles. EUes n'empêchèrent point les idées nouvelles de se répandre parmi le peuple » et de commencer à gagner les sarans. De là les sectes des deuxième et troisième siècles. Elles naquirent toutes alors de l'idée générale du gtiosUcisnu , qui paraît aToir été produit par l'influence du platonisme oriental et des idées d'Alexandrie sur la nouvelle croyance. Dès qu'un système comme celui de Plotin devint populaire, il aboutit au gnoslicisme. Chez un philosophe , la raison tempère l'imagination; chez le peuple, l'imagination entraîne toutes les autres facultés à sa suite. Le gnosticisme fut donc le platonisme alexandrin populaire. De là les sectes gnostiques proprement dites , et à côté de ces dernières, les sectes cerdaniUs^ murcîoniUSy et motUamsies 9 toutes émanées du gnosticisme ,'et portant jusqu'à l'excès la recommandation de la virginité et l'extase des contemplations. Quelquesunes des sectes gnostiques revinrent de ces élans d'imagination , pour tomber dans des idées trop positives et trop humaines. EUes se précipitèrent dans l'extrême opposé; voilà ce qui explique l'existence » dans le sein même du gnosticisme, de la secte cérinlhienne , qui dépouillait le Christ de tout caractère divin. Plus tard , mais toujours avant Constantin (A. D. 270), l'imaglnalion orientale , non point d'Alexandrie, mais le myikratsmefeTêSLUt se fît jour dans le christianisme, sous la forme manichéenne. Cette secte offre à un haut degré le caractère oriental ; et comme ici l'éternité de la
. DU CBRMTIANISKE. 6l
matièfC n'était plus adnuise comme cause du mal » on conçoit que l'imagination égarée de quelques sectaires ait pu. aboutir à des rites infâmes, véritable culte dé l'enfer. Le sabellianîsme vint ensuite , et on y reconnaît déjà une tentative assez heureuse pour concilier la raison avec des dogmes qui ne peuvent être entendus partout d'une manière identique. Le donatisme fut déjà une réforme. Il parut (A. D. 5ïi) sous Constantin y et ce fut de cette souche antique que sortirent lesYaudois. On voit clairement » que dans ces siècles qui précédèrent Constantin , la foi fut vive et l'examea illimité. La qqerélle s'était engagée entre la raison et l'imagination, comme cela: arrive toujours en présence, d'idées nouvelles; h^natisme allait rallier les fidèles aux principes évangj^Kques;
La conversion de Co]i^tantin vint tout changer dé face. Jusqu'à lui , la raison et l'imagination divisèrent l'Ëglise. C'était la marche naturelle des choses. Après lui, il ne fut question ni de raison , ni de l'imagination , mais de l'immense querelle entre l'auterité et l'examen. De l'an 3i3 à l'an i5i5 , depuis Constantin jusqu'à la réforme , on peut dire que la question d'autorité a tout absorbé. En effet , elle était vitale pour la foi et pour la liberté. (A. D. 3i4*) Un concile fulmina contrôles donatistes. Neuf ans après , le concile de Nicée donna le fatal exemple de lancer des anathèmes et de pré^ tendre définir mathématiquement des mystères qu'il est impossible de soustraire au jugement variable des consciences. Le gnosticisme s'éteignit dans les cou vens; mais le système d'autorité porta ses fruits, qui
6i BMAl Ml k'OMVOlU QÉWftBAIff
lont d» c om mettre des violaiioes» db Moltiplier lei sectett de let tendre minotieiiiet d«M leurs Toes et ûneKorables dans leurs mesores* L'autoiilé fit éclater de toute part les anatlièmes , et après les anathèmee , les exconmonications. Théodese ( A. D. SgG ) pwsécnU les polythéistes » puisque TEgUse persécutait le» dissidms. DeGoiistantiuàTliéodoae(A.D.5ift*396)»
le système d'autorité lutta conive le libre exanuen; aaaie Tautorité était dereMie la religion de Tétat , et elle eut la Tiotoite. Depub TUodose à Hild^rand ( A. D. 394-'><>8o ) » 1^ système d'autorité s'utnnce; il domine la conquête des barbares; il commence par régner à la fsmur des empereurs et des conciles; il s'en passe ensuite; et enfin, il va sans cesse grandissant et se fortifiant de tout l'empire que prennaat les idées religieuses chez des peuples superstitieux* Arec la religion il dut des lumières pour arrêter les abus. Quand la rdigion règne seuk» elle devient aouTent égarement ou tyrannie. Ce qui caractérise Tépoque et Constantin» ce fut le nombre et layidenoe des sectes. On disputait pour disputer» ou pltitât pour résister. L'intolérance était toujours avec l'orthodoxie ^ et l'orthodoxie était toujours avec les plus forts. Alors » on remarque les traits snivans : des opinions positives et certainement très-innocentes , comme celles de Pelage (A. D. 4i9 ) » furent violemment condamnées; des idées inintelligibles» marquées au cachet de la plus creuse métaphysique» les opî* nions d'Eutychius ( A. D. 4^0 ) » celles des Monoiiéliiês , la grande et vaine querelle du Filioque occu-
sIr c8M»TiAJîi»iit« 68
pèreof lés €f|iril8 » comme les choses les pkis gra^s. Ett eflbl, ^s ipe reatorité se iii0le d\me disoossioti > on s'«iitache euk plus imperœiilibles mimilies. A me^ sure ^tt'on uppreche do temps* de Teiaferité absolue » les quer^es diminiietit. La question des imeges fut ^ en grande paHîe > une querdlë pdHliqite^ Enfin , les pfétentiew toujours erdsMiites dse papes durent avoir pour résultat la scission eiAfe Mome et GonatantinoplOé Ainsi la foi chrétienne wantoença par être prtH fonde , poissante , spontanée , et agissante dans les cœurs. Tant ^u'dle fut abandonnée an libre examen des indfridus^ elle iè répandit avec rapidité, et elle triomphtf de tous les supplices. Elle se maintint long^ tempa tottt-è-fait en dehors de l*Etat , et conserva scrn* puleusement son caractère religieux. Elle était où elle devait être : elle était dans les âmes ; elle j régnait «reo la force que donne l'enthousiasme d'une convio^ tion puissante^ et avec le dévouement que prednit lUdée d'une récompense certaine au-^delà de cette fie. Enfin , Aie finit p«r gagner les masses , lea sociétés , les StatSk Elle sortit des catacombes poer monter sur le trftae; dès lors, son caractère changea. La majorité des fidèles qnitia les traditions apostoliques. La loi fut une affaire de décret et d'autorité. Les conciles lui portèaeiit un coup fimeste. Ils commencèrent Tintelérance; ils voulurent décréter la conviction ;« ils uni«i^nt l'Eglise et l'Etat; ils voulurent définir les dogmes autrement que par l'Evangile , ce qui est un attentat aux droits de la raison individuelle. Toutes cas causes diverses expliquent la corruption du christianisme» si près encore d'une source céleste.
64 B&S^I ^^^ l'aUTOUB GtllftEALB
En un mot y par les conciles » la foi se décida à co de majorités. La croyance se réglait alors sur le no bre» et non sur la raison. Le peuple stupide attenda les décrets des prélats. Il n'y eut plus ensuite qu* pas à.&ire pour mettre r^/jfB< au-dessus du magistrai L*éyéque de Rome commeuça de la sorte ses préteo* tions de gouTernement , qui remontant à une hante antiquité. La barbarie les consolida. Du reste , quand les papes se sont déclarés maîtres des couronne» et des peuples, ils ont été conséquens a yoc .eux-mêmes.
Voilà quelles furent les destinées du christianisme, comme doctrine. Il subissait la loi commune et se di* visait en discussions de &mille » suivant la . raison ou l'imagination de ses disciples » lorsque son alliance avec TEtat commença cette lutte» qui a duré depuis Constantin jusqu'à la réforme. Pour juger sa position, il faut se faire une idée plus précise de la sociétë au moyen âge , et surtout du système féodaL
La fausse direction que suivit l'esprit humain froissé par. les invasions des barbares , le désordre affreux de l'Occident et la faiblesse des empereurs grecs, la protection accordée par des pouvoirs ennemis à des sectes opposées, les privilèges usurpés par des hommes de guerre , les schismes survenus par l'ambition et quelquefois par la négligence du clergé et l'ignorance sur laquelle il s'appuyait; toutes ces causes réunies produisirent le moyen fige, qui se continua si long-temps. Il y a là un vide dans l'histoire : les droits , les devoirs , les lois , les immunités , les obligations., les redevances , les privilèges et les institutions , le bien et le mal , étaient tellement confondus et mêlés , qu'on peut com-
0U GHBISTlANlëHÈ. Ç5
parer cette époque .du meïide moral, à cet état de chaoât des élémens avant la formation de la terre, suivent les traditions de Tantlgue théogonie ^d^Orphée. PrégressiVement les peuples se dégradèrent au point qu'on a .de lo peiœ à oroîre que les nations modernes , qui ont tant fait pour les lumières et la liberté , soient sorties de ces tribus grossières. Commient ces hommes , qui n'avaient plus que la forme humaine , sont^ils les weêtres de tqus les philosophes que TOccident a produits (i)? C'est que l'homme, par le sommeil de ses fâéullés intellectuelles , se rapproche des animaux inférieurs dans l'échelle de la création, et c'est le développement de sa pensée qui , seul , le met au rang où il a droit de prétendre.
£n général , les annales du moyen âge sont incomplètes et obscures. On, est obligé de suivre des demijours, qui percent à travers cette épaisse nuit. Et, il &ut en convenir, il n'y a pas beaucoup à regretter que l'histoire de ce temps ne nous ait pas été transipise dans tous ses' détails. Les peuples furent exposés à des violenbes'tellem^nt graves , que leurs vainqueurs mêmes faillirent y Miccomber. Leurs nouveaux maîtres créèrent la barbarie et la subirent à leur tour , comme ces tribus indiennes qui , dan^ leur aveugle fureur, ravagent entièrement un pays conquis et périssent en-
(i) On peut juger de rigaorancc générale et de la nuit qui cou- Trait rOccident, par ce seul trait. Unc'oncile, réuni a Rome en 99*1 , déclare que dans la capitale du monde chrétien , il se trouvait à peine une seule personne qui possédât les élémens des lettres.
M ESSAI ifB L'tfiSTOUfi oihàBALE
•vite dans les déserts qu'elles onl foranés. Malgré 11neptiedea empereurs grecs , et malgré la bariiafie éé leurs théologiens, les mqses et la philosophie se àtêth obèrent bien lentement de ces rivages où elles avaient 91 long-temps habité. Dans rOooident, au e«iitr«ire, le règne de Charlemagne oAre presque le seul tublMwi sur lequel on puisse arrêter ses regards sans ôtre tMmtôt obligé de les détourner. Le lien si pttissaiil de la religion , le seul qui n'eût pas été brisé , se relâdudt et )our en jour» par les haines théologiqoesi les discoftsions commençaient à deyenir sauf^ontes» depuis les TiTVs querelles des prêtres de Rome et de Byaance , lorsque la nabsance de la religion de Mahomet produisit , par contre-coup , de très-*grands biens dans l'Occident. Pour rapprocher les diverses parties de la famille chrétienne p il leur fallait un ennemi généraL Se déchirant sans cesse » les peuples auraient fini par s'affaiblir, au point de devenir une facile proie | mais ils se souvinrent des liens qui les unissoient , lorsqu'ils virent les disciples de l'islamisme subjuguer tant de contrées, ruiner tant d'églises, et pénétrer jusqu'au milieu d'eux. Un guerrier français sauva l'Europe du joug des inCdèles.
Il semblerait que la victoire de Tours aurait dA produire un mouvement heureux ; mais ses effets se bornèrent à un avantage matériel sur les Arabes. Ce ne pouvait pas être autrement. Les mœurs étaient alors trop dépravées, et trop faibles h la fois, pour prendre une direction nouvelle, subitement. Chez les chefs des états , les seuls dont nous connaissons la vie privée ,
»|} ClBISTtAKISMI. S^
nue assuranoe inconcevable dans le» plu» grands cri^ masttppléak à la fetblesse deambyèasiBt à la peiitesae dts Tues. En France» les annales des premières races de nos rois (si l'on peut donner ce nom aux seigneurs d'une bourgade qui est derenue Paris)» «ont dégoâlantes de cruauté et d'ineptie. Ces ombres de rois ne faisaient » ni n'empêchaient rien. On n'eût point dit que les sociétés d'origines si diverses » qui s'étaient or^ ganisées dans l'Occident , descendissent de hordes Bonrellement sorties des forêts de la Germanie , ou des déserta de la Tartarie asiatique; car elles n'araieiit aucune de ces vertus généreuses et farouches qui sont le caractère d'une civilisation naissante. Au contraire» ces hommes nous apparaissent comme des êtres vieillis dans la corruption » et livrés à tous les vices qu'a-*mène un long esclavage.
Quoique bien moins gossier que les laïques » le clergé» de son côté» craignait les lumières» sans presque les Connaître » mais pressentant qu'elles pourraient con^duire à l'examen. Il avait besoin des ténèbres pour arriver à toutes ses prétentions. L'ignorance l'avait si bien servi I Cependant , et c'est ici le point qui nous intéresse le plus» ce fut la religion» toute défigurée qu'elle était» qui tendit la main aux hommes» alors qu'ils étaient au plus bas de leur chute.
Tout ce qu'il y avait alors d'hommes vertueux ou de savans » s'était retiré dans les cloîtres : les premiers y trouvaient Un refuge contre le désordre toujours croissant » les seconds venaient y chercher le calme et un asile presque toujours inviolé. Tous ceux qui » dan»
68 B8SAI SOli t*HI8T0iaB Git%àAALB
le- moyen âge ♦ s'élevaient au-dessus du reste de leurs concitoyens , fiiisaient partie des ordres monastiques ; et, par un phénomène bien curieux, cette même croyance , qui plus tard 8*effraya des lumières et fit tant pour les étouffer , servit de refuge aux lettres et même à tout ce qu'il y avait de morale dans ces tristes temps , lorsque l'obscurité était la plus sombre. U ne faut pas s'en étouner : une religion , à moins qu'elle ne repose sur des principes absolument funestes , iait toujours quelques ciîorls avant de .voir la vertu disparaître entièrement du milieu des hommes. Dans les croyances du moyen âge , il restait encore assez de christianisme , pour que même alors il continuât de briller quelques faibles restes du feu sacré , que ses ministres entretenaient sans presque s'en apercevoir. On ne saurait refuser d'admettre , que la religion ne ftkt le seul frein qui pAt encore retenir , dans ces siècles de malheurs et de ténèbres (i). Et ce n'était pas la religion envisagée dans l'Evangile , ni arrivant de Rome sous la forme.de décrets ou de censures. L'Evangile était entièrement oublié. Depuis long-temps Rome était le théâtre des plus horribles scandales. C'était nue reli-
(i) «Le (îespote Guillaume de N«rniaiiàie , qui cliaque soir faisait e'teinilrc au son du bcfroii dans tous ses ctats, les feux des châteaux comme des chaumières, respecta cependant la flammA des cierges, qui brûlaient devant Fautcl des lieux saints. » P^oy, les EccUsiastical shetches de M. "Wordsworth , XXI, p. 33, 182a. a Ce fut la religion qui forma le lien entre l'ancienne société' et la nouvelle; on peut la regarder comme uû pont jeté Mir le chaos de ce temps » 'Raj.i.am, Histoire du moyen âge, c. 9.
DU GHRISTIANISICB. 6g
gloA effrayante et austère , c'était une croyance qui s'entourait du sombre appareil des cloîtres , qui imposait les vœux monastiques les plus rigide», qui ne parhit que de supplices et d'enfer, et qui publiait partout son pouvoir sur la terre et dan» le ciel.
Plus tard, lorsque le nom de roi ne fut plus qu*un titre onéreux, la féodalité couvrit les nattons de petits tyrans subalternes, dont le despotisme s'exerçait avec une rigueur d'autant plus intense, que sa sphère était plus limitée. Ces petits seigneurs ne furent pas des petits tyrans. Alors, et comme pour servir d'équilibre , les abbayes avec leurs remparts s'élevèrent à côté des forteresses d'une aristocratie sanvage. Ces deu& puissances se continrent réciproquement. Là longue {ntte du pouvoir séculier e^ clérical s'engagea. Dès l'instant que l'un de ses pouvoirs était affaibli , l'autre devait s'élever très-haut , mais bientôt retomber faute de contre-poids. Lorsqu'il y eut organisation politique , et un souverain , la féodalité trouva dans la bourgeoisie un adversaire bien autrement fort. Mais tant que les communes, qui sont la nation, ne furent pas affranchies , il était bon que le clergé fût nombreux ïBt puissant , pour tenir tête à la noblesse. Le seigneur commandant ses esclaves armés, trouvait un obstacle formidable dans le prêtre qui avait aussi ses serfs, et qui, de plus que lui , disposait du monde à venir et des terreurs de l'excommunication. Dans ce triste temps , la superstition était aussi profonde (^ue l'ignorance. La terreur était le grand «ecret des gouvernemens , et l'Eglise n'avait de prise sur les laïques que par les
70 ESSAI SOB l'oISTOIBB ciKiftALB
cratales qu^elle leur in^irail. Dans un tel détordre » il o*j avait ni bon ni mauvais droit. Les épreuves arraD|ées suivant la volonté du plus fort ou du plus habile» remplaçaient la justice. La hache d'armes et la lance terminaient les différends. C'eût été temps perdu que de prêcher la morale; et tout ce que l'Eglise avait à faire pour agir sur les coupables » c'était de leur montrer l'abîme sans cesse entr'ouvert devant leurs pas.
Du reste » dans ce temps de la féodalité » qui fui une véritable anarchie de la noblesse » le clergé ne prenait pas grande part au gouvernement des états» Il n'avait lieu de s'alarmer de rien. Des envies de réformation ne venaient à personne. Si quelques théologiens avançaient des hérésies » on ne s'occupait guère de leurs innovations au-delà des couvens ou des écoles. Quel* que hardie que fût une doctrine nouvelle , présentée aux^peuples par un homme sans crainte > on s'en inquiétait peu; car le moment n'était pas venu oit» pour des idées et des opinions , ces masses inertes s'agitèrent si profondément. Les hommes étaient très-turbulen& et très-féroces; mais à la moindre maladie* ils envoyaient chercher le prêtre pour lui abandonner leurs liions. Il fallut des lois sévères pour arrêter * d'un côté» la générosité des dévots lorsqu'ils avaient peur, de l'autre, la pieuse résignation de l'Eglise, qui se laissait faire. Nul doute que ce ne fût dans les couvens du moyen âge où l'on était encore le moins malheureux. Combien de moines recopiant sans cesse les manuscrits classiques, sans pour cela mépriser les plaisirs de kdr état, passaient doucement leurs jours entre le
. W GBBISTlAKiSMfi* 7I
scriplotiuaa et le réfectoire > tout joyeux de la crainte de ce Jugepient deiuiier qui grossissait leurs biens, Re^ tirés dan» )çs cellules ^e les barbares nor-^mans seuU n^ayai^3Lt pa« cie^pectées « ils jetaient un regard d'indiffiirencet^ni^ed^âopdre. temporel. Si le bruit descom* battant veoAÎt ébranler leurs nmr^» des barreaux de l9«V» fwêtrea eloftrées ils diseiient k ces bommes turbu)|»ii9 ^t aop^jpfttitieiu : « Respecteji le saint monastère , ou Dieu YoiM'abaAd^fiBera ; » et alors y cheTalien^ et serfs » 04 se reeaéillait un ipstont avant d'aller se battre ailleurs.
U faut avo«cir cependant que des trflces évidentes de toutes les lois que nous appelons aujourd'hui lois de fiifmaiie, se rraeontrent dans les anciens codes dios Boui^uignonfl ^ des Saxons , des Lombards , dea Yisi-» gotbs » des Francs , et de presque tous les peuples du Nord qui se partagèrent les provinces romaines. Mais si, d'un côté« il ne faut pas chercher dans leur législa^ tion des précautions que cet âge était loin de compor^ ter^ de l'autre» il faut reconnaître que le fond de leur droit était tout-i-fait vicieux; que les r^lemens qu'ils avaient établis ne pouvaient être d'aucune efficacité » soit pour restreindre le pouvoir de leurs chefs , soit pour réprimer l'ardeur do ces races belliqueuses; et on ne trouvera pas étonnant qu'après de longues con^ vulsiotts» ces formes de gouvernement , dans toute l'Europe» aient fînl par se fondre presque uniformément en un despotisme plus ou moins complet. Que pouvait*on attendre de ces systèmes législatifs , où les convpositions y les ordeals du combat , les épreuves » étaient
79 ESSAI SVB l'hISTOUUS qftllfcEALB
regardées comme an sûr moyen d*èxpler les crimes ou de décider les procès ? Affreux préjugés qni furent respectés trop long-temps, et qne Tua des derniers Valois osa consacrer encore (iâ47) long-kemps nf^te la renaissance des lettres et de h pbilosophieJIHIl favt juger les lois de ces peuples germaine pur leur» résultats » et non suivant nos idées modernes. Aidées, de leurs mœurs y ces lois les menèrent à la jéodaihé. Lortff ue cet ordre de choses se fut complètement établi , il produisit un désordre épouvantable « pendant lequel chaque détenteur ou possesseur de fiefs faisait toutes les lois qu*il voulkit; et ce désordre persista plus loagtemps eh France que partout ailleiirs» s*il est vrai que notre premier recueil de lois ^ait été cqaipoaé par Louis XI, qui voulut s'attirer, aux dépens des cours seigneuriales, la distribution de la justice, non au profit du peuple, mais au profit de son pouvoir. Ce qu*il y à de plus clair dans les anciennes lois du grand rameau des nations germaniques , c'est le consentement de sortes d'assemblées nationales dont le genre. de composition est resté inconnu, pour le vote des subsides, et le jugement f^r pairs ou jurés. Ainsi, en rétablissant ces usages sans lesquels la liberté est une cbose illusoire, on n'a fait que' nous rendre l'exercice de droits tombés en désuétude. Ce serait un travail curieux de faire voir quelle fut la décadence progressive des institutions judiciaires en France , à partir des plus anciennes coutumes jusqu'à cet état déplorable d'où la révolution les a tirées. Depuis François I'' jusqu'en 1789, dans aucun pays de l'Europe, ces institutions
OtI CHRIST lANlgMlt.' jd
préiieus^s ne furent «plus défigiiréer> chez suoune na-) tion ; iiBto supplices ne fnreiit plas cruels , et le chftAap ouvert aux ei1:«urs, à 1â passion» à Parintraire^ ping irasterètphis^ïndéfitii. . » -m
Essayons flteintenant de résumer'les traits épars que nous avons répartis' dans ce chapitre. Voici donc quelle était la position des hoimnes eÉ Europe » depûft te siècle qii! sni^ la* mort de Théo^se jusqu^au temps de 6ré|^re Vit: système ftodal , modification de i'es-^ ckvagedes anciens; religioû dViutorité, examen nul>' ignol^ance profonde; église identifiée partout arec les états^y et ne se krouiltant av^ec euic que quand ils lui résistaient. Pendant les deux'sièci6ft qui précèdent' les croisades , TEuropefut évidemment une ihéocralie. Le christianisme changea de nitftiire totreles mains d'un clergé avide. Cet idstrument de libwté devint une chaîne artistemenC enlacée autour des corps et 4es biens. ? . i
Tdttlefois, nous ne pensons pas que l'état dû cbri^ tiaiaisme ou plutôt du catholicisme , ait été le phn grand obstacle à la civilisation , et la cause principale de rabrûtissement de l'espèce. L'état de servage est encore plus nuisible à toute lumière inteHjBctuelle et morale que la terreur des superstitions. La raison en est siinple. Pour le prêtre , qui commande , comme pour le prêtre 9 qui exhorte , il y a toujours un Dieu ; un (wenir , une supêriùrité , un appel quelconque ; pour le propriétaire d'hommes , il n'en est point. II possède l'espèce sans crainte même de l'autre vie. Il y a quelque chose d'athée dans l'esckivage de la personne.
f4 iMAi 0VJI fr'nMom m
Cm m «ilMiiiMM tnceiioii*
1# mmàêtuiuf «i crojl eo Dieu. Sa
^ cluiKi 4'inlliiifQMl plus relevé qa» b
nenl ilu Mbre ou dn réperon. De le
IMeUM. il y e la diflMrenee de Tidée
Mtreeeu de ter. Ln oatholkisoie du
IhAeçfeiie . dApeMJt 4eiit lee ene« des neoyinee ieié-
Allelteii • ei de* nemM diaunerlelle d«»doi» La ty^
Mille tMiIttiH» UMe» greadeele«|giiile; le ttùàtlkè^à
HH fiiil • Mtt leil «>IKr»]reMe; c'eel ua pouvoir comei II
tki^iH'Milîi^ * iMiwnU^ per le «eeg , sMÎt difiTâreiil 4'el|ii
e'#leel efp«k>« ««ur rie» fui Imm lioiuiear à noire ■•*
iMMk Amm W eà^ weeeiee lenda d'immeuee io^
«(th^ «H iM>\^ àyi^. M e\Hl ieUffaié oontre le M*
MveM\ U e eu riJk« dee et eiieJM , ol c*oefc ii kit
hlll«H^^>«^ f|M\ia da W ir^etl teer db rosprit.
Mh«^ W IWu d eeo mrfeei cfo^evee» lee netioM dl l'UM«-u|H«uCMk À u>wr «rvvtvttiti it [liftiiunlln loi da plM Aui . «v RtMMii «»M <(u»lii(«» MM«w whwMM k leur niine
«M i<«iiH>* ai>%>«>M^ ^ fiiir^rot sou» tsi c«l%Mtt de» pwhl»'* |4««H«ti i»*v|tt^U»^v* *VijiWintot Attila seul eiiM
K ii«iit f ar Vadoueîr ^ms h eathbK^âgia , en Daaen|il«l()^ ^ «» Nârt»andb« en Qftlablpe^. Ce f^t «Ions que le» piyes n conaolidèrent lean» projeta de domioaitioii» L'iofiueiHNi i de Rome , dans un autre temps odieuse et tyr^axâ^tli^^ t fut alors bienfaisante et protectrice. Sûus le nom de I clercs , les corporations puissantes du clergé jouirent : de quelque liberté dans la barbarie générale. Rome ! lutta sans cesse avec succès contre la pol^amie et i contre l'esclavage peMonnel des hommes. Sans elle» ( les rois eussent rétabli ces deux sources invétérées de i barbarie. L'évocation des causes devant son tribunal \ devint un recours formidable contre toute tyrannie lo- I cale. Le 'pouvoir papal dlsposattt des couronnes empêchait le despotisme de devenir atroce; aussi dans ce j temps de ténèbres , ne voyons-nous aucun exemple de tyrawiie eamparableà ceUie dea Domttîensà Aonle. , Un Tibère était alers împossààiei Rome r«te éàrèsé. Les graads despotismes arrivent quand les rois se pet^ »uadent qu'il n'y a rien au-dessus d'eux; c'est dbtar que l'rvresse d'un pouvoir iUimîté enfimle ke plua ati^ces forfiiits. C'est aussi à l'influence papale qu'est due la généralité du langage lalin ; usage pvéeieut. alors, qui sauva les productions antiques d'un oubli complet , les confia à^eâ retraites sacrées » et conserva la connaissance d'une langue qui civilisa r£uriip# plus tard. Il est évident du reste que pour )|iger la théocratie papale» il faut la contempler avec sang-4roid dans les siècles barbares qui seuls peuvent l'excuser. Incontestablement , elle était aussi utile alors quelle serait funeste aujourd'hui* Remarquons seuleoeiit le
y^ ESSAI SUH l'HISTOAS OÉlviEAtB
déi^AiQ ilrange et bienfaisant du christiaBisme. D A*a rien de théocratiqae en liri , et cependant il dav^iat èhêêcraiie quand oela fut nécessaire pour sauver la citilisalion.