I. Conquête* de l’KglItfc. — Ordres monastique
Si Ton considère, à l’époque où la papauté gouverna l’Occident, quelle est l’influence prodigieuse de l'Église sur les idées et sur les actions des hommes, et comment le siège de Rome est devenu le centre du mouvement intellectuel et politique de l’Europe, on est tenté de penser que l’antique domination de Rome sur le monde civilisé n’a fait que changer de forme, et que, par la prédication d’une doctrine nouvelle, elle a conquis à la civilisation les peuples barbares qu’elle n’avait pu vaincre par l’épée. Au milieu de l’anarchie générale, l’Eglise est un grand corps organisé pour la conquête et pour la domination. Rome est sa capitale ; les édits des derniers empereurs, l’usage constant du pallium envoyé par le pape aux évêques comme le signe de leur investiture, une correspondance continuelle, des décisions nombreuses
respectueusement acceptées, ont établi de bonne heure la suprématie de l’évêque de Rome et out fait de lui une sorte d’évêque général de la chrétienté. De ce centre de l’empire chrétien rayonnent les missionnaires : ils partent pour reculer les limites de l’empire, comme autrefois les généraux envoyés par le peuple romain ; mais ils ne reviennent pas triompher comme eux; au contraire, leur nouvelle conquête devient leur royaume, et ils l’organisent d’après des règles immuables qui y établissent fortement la domination de l’Eglise.
Le pays conquis est partagé en diocèses confiés à un évêque; il le subdivise à son tour entre les prêtres qui l’assistent et qui lui restent soumis. Mais luimême a un autre supérieur que le pape : c’est un évêque qui doit, comme le pape, à l’importance de son siège, une certaine autorité. La cité qu’il gouverne était le centre de la province, la métropole ; les évêques s’y réunissaient pour maintenir cette unité d’action qui est l’àme de l’Eglise, et il présidait cette assemblée; de là une véritable influence : il est archevêque et ses collègues deviennent ses suffragants . Il les surveille et les redresse; mais le pape reste le maître suprême, et tous lui doivent une égale obéissance. Cette armée a sa juridiction comme sa discipline. Les chrétiens des premiers temps ne voulaient pas porter devant les magistrats païens les débats de l’Église naissante. La juridiction temporelle des évêques, reconnue par eux, le fut plus tard par les empereurs. Quand le christianisme eut gagné la société tout entière, les chrétiens laïques reparurent devant les
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tribunaux, mais non pas l'Église, qui garda sa juridiction particulière et, par suite, son indépendance. Sa jurisprudence et ses lois étaient bien supérieures à celles des barbares, et son exemple contribua autant que ses préceptes à transformer par degrés la grossière justice des barbares, à y introduire la preuve écrite, à en exclure ces épreuves absurdes et sanglantes qui prouvaient la simplicité des juges et non pas l’innocence de l’accusé.
Si l’Eglise attaquait l'idolâtrie., elle se défendait contre les hérésies, et c’était la partie la plus laborieuse de sa tâche. Partout où le christianisme éveillait les esprits et les attirait vers les redoutables questions que résolvent ses dogmes, il suscitait, en même temps que la foi, le doute et la controverse. L’Occiclent, à peine éclairé, avait enfanté une hérésie nouvelle, celle de Pélage, qui mettait la liberté de l’homme au-dessus de la grâce divine, et soutenait que la volonté humaine était par elle-même capable de faire le bien. Cette opinion, empreinte du génie de l’Occident, tendait à détruire les rapports de dépendance que l’Église catholique avait établis et multipliés entre l'homme et Dieu. L’humilité chrétienne, qui a pour fondement la croyance au néant de la force de l’homme et à la corruption originelle de sa volonté, était compromise. Le concile d’Éphèse, en 431, condamna cette hérésie, déjà frappée par le synode de Carthage, rnais accueillie avec faveur par la Gaule et la Grande- Bretagne, et prête à gagner l’Orient par l’Afrique. L’Orient était toujours le terrain le plus propice pour l’hérésie : elle y croissait et multipliait sous tous les
noms : c’était le manichéisme renaissant sous les persécutions ; c’était Nestorius et sa doctrine sur la mère de Jésus-Christ, qu’il refusait d’appeler la mère de Dieu. Ëphèse, Alexandrie étaient ensanglantées par les débats que soulevait cette opinion, et surtout pai les luttes acharnées de quelques hommes qui recouvraient de la subtilité de ces querelles la violence de leur ambition. L’école d’Edesse, où venaient se former les missionnaires de l'Asie, était nestorienne, et par elle l’Assyrie et la Perse furent conquises à l’hérésie; elle domina encore l’école syriaque de Nisibe et gagna par elle l’Arabie, l’Inde, la Tartarie et la Chine. L’hérésie d’Eutychès sur l’incarnation vint se joindre à celle de Nestorius pour arracher l’Orient à l’orthodoxie; un concile à Ephèse l’avait sanctionnée; mais le concile de Chalcédoine, présidé par les légats du pape, la condamna. Cependant toutes ces querelles n’agitaient que l’Orient, qui semblait éternellement voué aux hérésies, et que d’ailleurs l’islamisme allait arracher à l’Église. C’était pour elle un danger plus menaçant que de voir l’arianisme dominer les plus éclairés de ces barbares sur lesquels elle comptait pour la régénération du monde. Les Goths d’Espagne et d’Italie, les Vandales d’Afrique, les Goths et les Bourguignons du midi de la France étaient ariens, c’est-à-dire invinciblement séparés de l’Église catholique; car, s’il est facile de faire échanger à un peuple de grossières croyances pour une religion supérieure, il est presque impossible de persuader à un peuple récemment converti qu’il laut l’être encore, à un peuple déjà chrétien qu’il faut épurer sa foi. Pour les