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manie, qui voulait relever l’empire de Charlemagne. Ce fut la féodalité française qui l’arrêta sous le nom de Lothaire, et le résultat de cette victoire fut l’accroissement de la maison de France, qui reçut du roi l’Aquitaine et la Bourgogne. Le plus grand fief du pays allait devenir l’apanage de la royauté. Le fils de Lothaire, Louis V, ne régna qu’un an et mourut sans enfants. Hugues Capet devint roi de France.
11 n’était que le premier des seigneurs indépendants de ce pays qui s’étendait des Pyrénées à la Meuse. Il n’était pas redoutable pour ses égaux, il était puissant au même titre qu’eux ; son duché faisait sa force. Qu’ajoutait à son influence ce titre de roi, si avili dans les derniers Carlovingiens? C’était un souvenir, une tradition. Mais ce souvenir, attaché à la ferme existence d’une maison féodale, devenait une espérance; cette vague autorité n’en est que plus propre à s’agrandir; si rien ne lui est clairement accordé, elle peut prétendre à tout. C’est le jour même de son avènement que la féodalité voit sortir de son sein l’obscur pouvoir qui, avec l'aide du temps pt des cireonstances, doit la détruire et lui succéder.
IM. Terme de l'Invasion. — Féodalité.
Quel changement s’est accompli en Europe depuis le jour où l’empire romain, hors d’état de s’y agrandir et de s’y défendre, a dù céder à l’effort continuel des races barbares qui pesaient sur ses frontières ? Elle l’ont envahi et ont fait de la Gaule, de l’Italie et de l’Espagne, le théâtre de leur éducation laborieuse. La
LES n ARH ARES.
race germanique est maîtresse du midi et de l’occident de l’Europe; c’est en vain qu’un nouvel orage venu de l’orient menace de tout confondre et de livrer l’héritage de l’antiquité à la race sauvage qui suivait Attila et qui entraînait derrière elle la vieille Germanié. La victoire des champs Catalauniques laisse l’Occident à ses premiers envahisseurs, et prévient ainsi les longs délais dont l’avénement de cette partie du monde à une civilisation nouvelle était menacé. Mais dans cette Neustrie, berceau d’une grande nation adoptée par l’Eglise, comme dans l'Italie arienne , comme dans l’Espagne convertie, comme dans l’Afrique où s’énervent les Vandales, le passé semble devoir étouffer l’avenir, par une initiation trop rapide à la civilisation antique, ou plutôt aux formes destructives de sa décadence. En effet, pour supporter sans faiblir les avantages matériels d’une société civilisée, la nature humaine a besoin d'une longue culture. Il faut que l’activité de plus en plus éveillée des âmes fasse équilibre au bien-être et aux passions énervantes qui assiègent les sens, et c’est ainsi que les peuples mûrs peuvent endurer, sans s’avilir, une civilisation qu’ils ont faite ou qu'ils ont régulièrement développée. Les peuples jeunes sont au contraire livrés sans défense à la dangereuse influence des sociétés vieillies. Il sort de ce contact prématuré un déplorable mélange de vigueur et de corruption. Nous voyons dans la Gaule neustrienne les vices des Romains dégénérés ranimés par la sève du sang barbare. Mais tandis que cette piécoce décadence perdait les envahisseurs de l’Afrique, de l’Espagne et de l'Italie, la race franque, op-
portunément renouvelée par la Germanie barbare, y échappe avec gloire, achève la soumission de la Gaule, et en réunissant par la guerre les races germaniques dans un vaste empire, leur communique cette vie nouvelle et cette force secrète qui, aux époques déterminées par le cours des choses, transforment les peuplades en nations.
Pendant que les races nouvelles prennent à l’occident possession de leur demeure, l’empire d’Orient les protège en essayant lui-même de subsister. C’est pour l’Occident tout entier qu’il repousse les Perses \ les victoires des empereurs de Constantinople contiennent cette Asie menaçante, qui, sous d’autres noms et pour une autre croyance, envahira l'Europe par l’Espagne et ne sera arrêtée que dans les plaines de Tours.
En effet, quand une religion nouvelle, sortie de l’Arabie, éclate sur le monde, quand elle déchire le royaume belliqueux de Khosroès, c’est pour le remplacer, c’est pour attaquer comme lui, et avec plus de succès, l’Occident et le christianisme. Nous avons vu s’étendre avec une rapidité pro Jigieusc cette religion dévorante, et de son sein sortir la plus brillante des civilisations et en même temps la plus fragile. L’Égypte, l’Afrique, l’Espagne conquises par des cavaliers intrépides et pleins de foi, sont divisées par la discorde et gouvernées par les plus sensuels et les plus despotiques des princes, qui ne recherchent et ne protègent les occupations de l’esprit, que comme les plus délicates des voluptés. Au-dessous d’eux s’agitent une soldatesque inepte et sanguinaire, un peuple misérable
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que le despotisme avilit et prépare, par l'habitude d’une résignation fataliste, à toute espèce de servitude.
Par un frappant contraste, c’est dans le même temps que l’Europe centrale, réunie sous la main du chef des Francs, entre dans le mouvement de la civilisation. Une partie de l’œuvre de Charlemagne est durable, c’est l’introduction de la Germanie dans la société civilisée, c’est la fondation de deux grands peuples. Mais sa tentative pour substituer un gouvernement central et régulier à cet isolement et à cette indépendance d’où la féodalité devait sortir est impuissante ; et nous voyons, au contraire, tous ses efforts pour arrêter ce grand mouvement tendre à le rendre plus facile et plus inévitable.
C’est que ce nouvel ordre de choses était en germe dans l’établissement des barbares sur le sol après la conquête, et dans les mœurs qu’ils y apportaient de leur ancienne patrie. Nous voyons, en effet, les envahisseurs de l’empire romain se partager les terres des vaincus. Ils n’en prennent que le tiers en Italie, les deux tiers au midi de la Gaule et en Espagne, tout en Angleterre, et ces propriétés, tirées au sort, sont pour chacun des vainqueurs le signe de sa conquête et le gage de la supériorité de sa race sur le peuple dépossédé. Les dons des rois à leurs compagnons d’armes ne sont plus des armes et des chevaux, comme dans les forêts de la Germanie, ce sont des terres qui viennent accroître encore, avec l’importance de la propriété, le désir naturel des pères de la transmettre intacte à leurs enfants. On poursuivait avant Charlemagne l’hérédité des bénéfices, elle sera conquise à sa
mort, et en y joignant les offices, qui vont devenir héréditaires, il pose le double fondement de la société féodale. Ses Capitulaires n'anéantiront pas cette diversité de lois, qui distingue sur le même territoire les vainqueurs et les vaincus ; et ses guerres anéantiront, aussi bien que les discordes qu'il légué à ses fils, cette classe intermédiaire d'hommes libres qui, ne pouvant prétendre à se faire une souveraineté et désirant garder son indépendance, eût ralenti l’établissement de la féodalité. Les choses ne font donc que reprendre, à la mort de ce grand homme, leur cours un moment interrompu; il emporte avec lui et avec l’autorité royale cette abstraction de l’Etat, que les rois de Neustrie avaient déjà empruntée à la société romaine, et qui fut deux fois vaincue par l’aristocratie, encore incapable de la comprendre et de l’accepter.
Mais le nom de la royauté a survécu et il est tombé entre des mains puissantes, qui ne le laisseront pas périr. Cette royauté, devenue féodale, peut subsister au milieu des pouvoirs rivaux, et c’est assez pour s’élever peu à peu sur leur tète. Qu’elle traverse ce nouvel ordre de choses, où elle est pour un temps impuissante, et un jour viendra où elle pourra dire qu’elle a non-seulement vécu, mais grandi, et qu’elle a relevé avec elle cette idée abstraite de l’Etat et du pouvoir1 central, qui est le principal élément de la civilisation moderne.
On peut donc considérer comme le terme du mouvement confus de l’invasion l’époque où s’organise la féodalité victorieuse, autour de ce pouvoir qui a si peu de force et tant d’avenir. Les barbares sont fixés
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au sol et le rendront inaccessible à de nouveaux conquérants. C’est par mer que se fout les dernières invasions, auxquelles la terre est de plus en plus fermée, et ces invasions même ne servent qu’à rendre le retour de pareils événements impossible. C’est, en effet, un remarquable spectacle que de voir les Normands s’établir si rapidement dans la France du nord et entrer, avec une facilité si grande dans le mouvement féodal. Rien n’indique mieux peut-être que le terme de tant d’agitations sanglantes est atteint, que les temps d’organisation sont venus. Non que la société soit pacifiée; au contraire, une guerre intérieure la consume et l’époque où le sang humain sera versé d’une main moins prodigue est encore loin de nous. Mais ce mouvement a une règle et un but. Il emporte la société d’une organisation à une autre, au lieu d’en renou veler les acteurs ou de la faire sortir par secousses du chaos. Il y aura des saint Louis et des Philippe Auguste; nous ne verrons plus d’Alaric ni d’Attila.
Avant d’étudier, dans la féodalité, la première forme régulière de la société moderne, il nous faut considérer en elle-même la puissance qui a pris une si grande part à ses premiers progrès et qui a traversé avec elle, en se fortifiant tous les jours, ce long temps de troubles et d’épreuves. Nous avons vu l’Eglise choisir Clovis pour défenseur et ouvrir ses bras aux Francs. Elle les a élevés à une religion nouvelle et, à leur tour, ils l’ont adoptée, soutenue, délivrée de ses oppresseurs; ils lui ont ouvert un chemin par l’épée au cœur de l’idolâtrie barbare, qu’elle a détruite par la victoire et par l’autorité, comme elle avait vaincu l’idolâtrie
civilisée par l’humilité et la patience. Les commencements et les vicissitudes de cette conquête de la barbarie par l’Eglise, son alliance avec les rois barbares et les suites de cette alliance, tels sont les importants objets qui doivent arrêter notre attention et qui nous montreront une fois de plus que le gouvernement du monde appartient à l’intelligence et que le mouvement des idées est la raison dernière de la suc cession des événements.