II. Grégoire le Grand. — Augustin. — colomban
Honiface.
Ce fut avec ces armes, puissantes dans leur diversité, que Grégoire le Grand attaqua de tous côtés l'idolâtrie. L’Angleterre fut la première de ses conquêtes, et le tableau qu’on nous en a laissé suffit pour nous faire concevoir comment s’accomplit en général l’introduction des races barbares dans le christianisme. Dès le quatrième siècle, le catholicisme avait gagné l’Irlande, et dans le courant du sixième siècle, les disciples de saint Patrick la couvrirent de monastères, d’où sortirent des missionnaires pour le continent. Cependant, le pays de Galles était chrétien et l’Ecosse devenait chrétienne, que les Anglo-Saxons gardaient encore l’idolâtrie de leurs pères. Grégoire le Grand avait vu sur les marchés de Rome des esclaves enlevés à leur pays; la beauté de cette race l’émut d'admiration et de pitié. Il leur envoya quarante missionnaires sous la conduite du moine Augustin. Ceuxci passèrent en Angleterre avec l’aide des rois francs, desquels le pape avait réclamé la protection. Ils débarquèrent dans l’île de Thanet, passage de tous les conquérants du pays, et furent reçus dans le Kent par un roi saxon dont la femme était chrétienne. Le rôle des femmes fut très-actif dans la conversion des barbares, et l’Eglise leur doit une grande part de ses progrès. Ce que Clotilde avait fait pour Clovis, la femme du roi Ethelbert le fit pour son époux, et nous pourrions compter de nombreux exemples de ces
victoires domestiques qui soumettaient tout un peuple en gagnant un roi.
Augustin devint évêque du pays de Kent et y affermit, en se faisant donner des terres, la domination de l’Eglise. Il reçut du pape, avec le pallium, les instructions les plus sages et les plus habiles, bien propres à nous montrer avec quel art l’Eglise détachait peu à peu les peuples de l’idolâtrie : « Vous direz à Augustin qu après de mûres et de sages réflexions sur l’affaire du peuple anglais, j’ai arrêté dans mon esprit plusieurs points importants : en premier lieu, il faut se garder de détruire les temples des idoles ; il ne faut détruire que les idoles, puis faire de l’eau bénite, en arroser les temples, y construire des autels, et y placer des reliques. Si ces temples sont bien bâtis, c’est une chose bonne et utile qu’ils passent du culte des démons au service du vrai Dieu ; car tant que la nation verra subsister ses anciens lieux de dévotion, elle sera plus disposée à s’y rendre, par un penchant d'habitude, pour adorer le vrai Dieu. Secondement, on dit que les hommes de cette nation ont coutume d’immoler des bœufs en sacrifice ; il faut que cet usage soit tourné pour eux en solennité chrétienne, et que le jour de la dédicace des temples changés en églises, ainsi qu’aux fêtes des saints dont les reliques y seront placées, on leur laisse construire, comme par le passé, des cabanes de feuillage autour de ces mêmes églises; qu'ils s’y rassemblent, qu’ils y amènent leurs animaux, qui alors seront tués par eux, non plus comme offrandes au diable, mais pour des banquets chrétiens, au nom et en l’honneur de Dieu, à qui ils rendront
l'église.
grâce après s’être rassasiés. C’est en réservant aux hommes quelque chose pour la joie extérieure que vous les conduirez plus aisément à goûter les joies intérieures. » De nombreux détails se joignent à ces instructions générales et attestent, aussi bien que les usages traditionnels de l’Eglise envers les peuples qu’elle tente de convertir, l’intelligente élévation de l’esprit qui les a dictés.
Augustin essaya d’amener à reconnaître la suprématie de Rome et à entrer dans le mouvement général du catholicisme les églises du pays de Galles, où s’était conservée, avec quelques rites particuliers, une habitude générale d’indépendance. Il ne put réussir; le sang des moines de Bangor fut inutilement versé, et il fallut un siècle aux successeurs d’Augustin pour étendre l’empire de Rome sur l’Église celtique. Dans le pays même où Augustin avait inauguré le christianisme, d’inévitables réactions l’exposèrent à périr. L’habileté des missionnaires à profiter des moindres circonstances favorables finit par triompher de tous les obstacles. Le Northumberland fut attaqué et conquis à son tour par un évêque romain, Paulin, que le pape avait sacré d’avance archevêque d’York. Une femme chrétienne fut donnée à Edwin, roi du pays, et aida l’évêque à le soumettre. Il fut converti et convoqua le conseil des principaux magistrats et guerriers de la nation, pour donner un avis sur la religion nouvelle. C’est dans ce conseil que fut prononcé ce discours que les chroniques ont conservé et qui nous montre, au sein de la vie agitée de ces rudes guerriers, ce vague souci de la vie à venir et ce désir de la con-
naître, qui sont les voies les plus sûres de la religion pour s’insinuer dans le cœur de l’homme. « Roi, dit un guerrier, tu te souviens peut-être d’une chose qui arrive parfois dans les jours d’hiver, lorsque tu es assis à table avec tes capitaines et tes hommes d’armes, qu’un bon feu est allumé, que ta salle est bien chaude, mais qu’il pleut, neige et vente au dehors. Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tire-d'aile, entrant par une porte, sortant par l’autre : l'instant de ce trajet est pour lui plein de douceur, il ne sent plus la pluie ni l’orage ; mais cet instant est rapide ; l’oiseau a fui en un cliu d’œil, et de l’hiver il repasse dans l’hiver. Telle me semble la vie des hommes sur cette terre, et son cours d’un moment, comparé à la longueur du temps qui la précède et qui la suit. Ce temps est ténébreux et incommode pour nous. Il nous tourmente par l’impossibilité de le connaître ; si donc la nouvelle doctrine peut nous en apprendre quelque chose d’un peu certain, elle mérite que nous la suivions. » Tel fut, dans sa poétique naïveté, cet appel adressé par les hommes du nord au christianisme, contre cette douloureuse inquiétude qui est partout l’apanage, la gloire et le tourment de l’esprit humain.
Les Anglo-Saxons de l’est, jusque-là flottants entre l idolàtrie et le christianisme, furent décidément convertis par l’influence du Northumberland devenu chrétien. Le Wessex entra définitivement dans l’Église. Le pays de Mercie y fut entraîné par une femme qui convertit le roi et par lui le royaume. Enfin, vers la fin du septième siècle, le Sussex devint catholique.
L’Angleterre convertie et l’Irlande devenue l 'lie
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des Saints , étendirent sur le continent l'influence chrétienne, purifiant la Gaule des restes de l’idolâtrie et attaquant la Germanie. Saint Colomban vint du couvent de Bangor fonder les monastères de Luxeuil et de Fontaine. L’Helvétie germanique fut ouverte par ses disciples à l’Evangile, lorsque Colomban lui-même eut été chassé de Luxeuil, pour avoir repris avec la liberté chrétienne les désordres de Brunehaut et du roi d’Austrasie. Ces disciples fondèrent l'abbaye de Saint- Gall et deux autres abbayes qui devinrent les villes de Zurich et de Lucerne. Les missionnaires anglosaxons commencèrent la conversion de la Frise. Un Northumbrien, Willebord, apôtre infatigable, fonda l’évêché d'Utrecht, convertit les Saxons de l’embouchure de l’Elbe et mourut, épuisé par quarante ans d’un glorieux apostolat. Son disciple Winfrid poursuivit ses conquêtes; il fit entrer les Hessois et les Thuringiens daus l’Église. Grégoire II le nomma évêque de Germanie, et l’appela Boniface. Grégoire III lui conféra le pouvoir d’ériger des évêchés parmi les peuples convertis. Il fonda ceux de Saltxbourg, de Frisingue, de Passau et de Ratisbonne, et, devenu luimême évêque métropolitain de Mayence, dirigea de ce siège les efforts de ses disciples. Mais il ne put se résigner au repos, et, exposant de nouveau sa vieillesse, s’enfonça dans la Frise païenne. Il mourut le 9 juin 7 55, assassiné sur les bords du Zuidersée, martyr de l’Évangile et de la civilisation.
LIVRB DIXIÈME.