III. Affrancblaflement de la papauté
Les derniers Mérovingiens avaient prêté leur appui aux convertisseurs de l’Angleterre. Les premiers Carlovingiens protégèrent ceux de la Germanie, et le plus grand de leur race acheva l’œuvre de la prédication par la guerre. Si les Carlovingiens aidèrent l’Église à s’étendre, ils contribuèrent à l’organiser, et ce fut grâce à eux que la papauté assura sa liberté, qui était son premier pas vers la toute-puissance. Allié aux rois de l’Occident, le siège de Rome ne trouvait plus dans ses relations avec l’empire de Constantinople qu’une marque inutile de dépendance. Lorsque Léon l’Isaurien, soutenant les iconoclastes, voulut faire exécuter en Italie son édit pour la destruction des images, le pape saisit avec joie l’occasion de briser ce dernier lien et proclama l'indépendance de l’Eglise dans une lettre énergique où il menaçait l’empire d’Orient de la belliqueuse piété des barbares. L’événement confirma ses paroles : le préfet impérial de Rome fut chassé par les habitants, qui reconnurent le pape pour souverain.
Mais les barbares eux-mêmes menacèrent aussitôt la papauté d’une oppression plus réelle et plus voisine que celle des emperems. Les Lombards ariens avaient envahi l’exarchat de Ravenne et pouvaient emporter Rome. Le pape appela les Francs, ses alliés naturels j c’était le moment où les Héristal allaient renverser les Mérovingiens. L’Église les y aida, et, sacrant Pépin, éleva ainsi son futur protecteur. Le roi franc passa deux fois les Alpes, battit les Lombards, leur arracha
l’église,
l’exarchat et le donna au saint-siège. Le clergé des Gaules, admis par Pépin aux assemblées nationales, travailla de nouveau à relever, avec les formes de l’administration romaine, un empire d’Occident.
Le règne de Charlemagne fut l’éphémère accomplissement de cette grande pensée de l’Eglise. Elle trouva en lui un protecteur, et, ce qui était inévitable, un réformateur. L’épiscopat, où le nombre des barbares s’accroissait tous les jours, tendait naturellement, comme l’aristocratie elle-même, à la féodalité, et fut pour un temps arrêté dans cette voie par Charlemagne. Il voulut organiser l’Eglise comme le reste de son empire , nomma des évêques , régla l’enseignement ecclésiastique et la prédication, et faillit troubler la chrétienté en faisant proscrire le culte des images par le concile de Francfort. Il se laissa ramener à l’orthodoxie par le pape Adrien ; mais il avait montré à l’Eglise, une fois de plus, que la protection des puissances temporelles n’est jamais sans péril. Son fils Louis secondait, dans le midi de la Gaule, ce mouvement réformateur. Saint Benoît d’Aniane y avait rétabli dans toute sa vigueur la règle bénédictine. La mort de Charlemagne vint bientôt rendre au clergé sa complète indépendance, et la faiblesse de Louis le Débonnaire laissa la papauté s’élever par degrés audessus du pouvoir qui l’avait affranchie et quelque temps dominée.
Ce pouvoir était d’ailleurs diminué tous les jours par l’envahissement de l’aristocratie et de l’épiscopat. Pendant que les Églises tendaient à vivre dans l’isolement et que les évêques prenaient leur rang dans la féoda-
lité naissante, la papauté, qui voulait enfin revendiquer pour elle-même cet empire de l’Occident, qu’elle avait en vain tenté de reconstituer par la main des Francs, continuait à s'affranchir de l’Orient et à marcher, à travers mille obstacles, à une complète suprématie sur les Eglises presque émancipées. A cette époque de respect pour la tradition, ce fut un coup de foudre pour les partisans de l’indépendance épiscopale que l’exhumation de certains actes des premiers papes qui établissaient clairement leur supériorité absolue sur les évêques, en matière de foi et de discipline. Ce recueil était une longue supposition d’actes imaginaires, et le nom de Fausses Décrétales lui est définitivement resté. Mais la critique n’existait pas alors, et cet audacieux mensonge, s’imposant aux esprits, fut l’origine d’une grande révolution. Tandis que l’Occident paraissait se soumettre à ces titres accablants, l’Église d’Orient se révolta ouvertement contre eux, se déclara indépendante de celle de Rome, et même souveraine en droit, depuis que l’empire était transféré à Constantinople. C’était oublier que l’invasion avait changé, avec l’équilibre du monde ancien, le centre delà civilisation. Le patriarche de Constantinople fut déclaré hérétique et le schisme commença.
Cependant le temps de la domination u’ était point venu pour la papauté. Elle n’est encore qu’indépendante, et cette indépendance même est précaire. La papauté, comme toute l’Église, à la mort de Charlemagne, a hérité de cette liberté mobile et toujours exposée qui est l’élément du monde féodal. Évêque, abbé, chacun s'isole et devient maître d’une parcelle
l’église.
de l’Eglise. Les désordres croissent avec l’indépendance individuelle, et les esprits éclairés essayent en vain d’y porter remède. Il faudra que la papauté lutte elle-même contre la féodalité, s’en affranchisse avant de la soumettre; qu’elle s’élève enfin par degrés à cette monarchie universelle qui sera inaugurée par un grand homme, après une lutte remplie de vicissitudes.
Nous avons vu le christianisme conquérir la barbarie, quelquefois par la violence, plus souvent par la persuasion : l’Europe ne peut oublier les noms glorieux des Grégoire le Grand, des Colomban et des Boniface. Partout l’influence de l’Eglise a été salutaire. Elle a donné aux Visigoths d’Espagne, ramenésà l’orthodoxie, des lois humaines; et en souffrant parfois de la contagion des mœurs barbares, elle les a , en général, rendues meilleurés. Enfin elle a tenté avec les rois francs la vaste restauration d’un empire régulier, et s’est associée avec intelligence aux efforts, malheureusement inutiles, du plus grand des barbares, pour hâter le terme de la barbarie et pour avancer l’heure de la civilisation de l’Occident.