I. lie système féodal
' Le démembrement définitif de l’empire de Charlemagne inaugura la féodalité. Cette nouvelle forme de la société barbare s’étendit sur toute l’Europe ; mais elle n’eut pas en tout pays le même empire ni la même durée. Elle naquit du génie même de la race germanique combiné avec les circonstances ; mais ces circonstances étaient diverses et ne favorisaient pas également partout le développement naturel de ce génie. Dans cette France qui se servait de la langue romane au traité de Verdun, l’ancienne population, mêlée à la race conquérante et y perpétuant avec l’esprit municipal les traditions romaines, élèvera par degrés la royauté française contre la féodalité barbare, et fera de ce régime une longue guerre dont l’issue n’est pas
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douteuse. Si les restes du monde ancien sont un obstacle au développement de la féodalité, elle trouve, au contraire, un secours dans l’opposition de deux races qui demeurent divisées après la conquête. La Normandie en est un exemple, et l’Angleterre, qu’un seul jour soumet pour des siècles au régime féodal, un autre exemple plus frappant encore; mais la féodalité ne peut trouver nulle part un terrain plus propice que dans cette vaste Allemagne où nulle influence romaine, nul débris de l’antique société, ne viennent troubler le développement naturel du génie germanique. L’Allemagne s’est séparée de la France à demi romaine, et si elle a conservé debout le trône de Charlemagne, il sera seulement rempli par lô premier des seigneurs. Cet empereur n’est donc pas l’ennemi de la féodalité : il la représente plutôt avec splendeur, il travaille à l’étendre, il combat pour elle lorsqu’il change en fiefs les sièges des évêques, lorsqu’il veut faire un fief du siège même de saint Pierre.
Mais qu’il soit plus ou moins affermi chez les divers peuples de l’Europe, le régime féodal la couvre et la gouverne, et cette domination est un fait général qui confond pour un temps l’histoire de la féodalité avec celle de la civilisation même. Quelle est donc cette première forme régulière de la société barbare? quels rapports nouveaux établit-elle entre les hommes, et quelle en sera l’influence sur leurs mœurs et sur leurs idées ?
L’absorption de la propriété des hommes libres, des alleux , dans les possessions conditionnelles accordées parles roi, les bénéfices ; la transformation de ces bé-
néfices en propriétés pleines etentières, comme étaient les alleux; l’adjonction à cette propriété d’un pouvoir politique et inaliénable par l’hérédité des offices ; et enfin l’indissoluble union du droit de propriété et de la suzeraineté politique consacrée par l’usage et exprimée dans cette formule: «Point de terre sans seigneur et point de seigneur sans terre, » telle est l’histoire de l’établissement du système féodal. Nous avons vu les circonstances qui, après avoir facilité cette grande transformation, l’ont rendue définitive.
La terre, c’est l’homme: telle est la maxime fondamentale de ce système. Les relations des hommes entre eux sont donc uniquement déterminées par l’importance et par l’origine de leurs propriétés territoriales. La propriété universelle et fictive du roi domine toutes les autres; il donne les terres aux seigneurs, il les inféode , et ceux-ci les inféodent à leurs vassaux, qui les tiennent à certaines conditions dont l’accomplissement est garanti par la cérémouie de Y hommage . La tète découverte, sans épée ni éperons, le vassal, à genoux devant son seigneur et les mains dans ses mains, jure d’être son homme et de le servir loyalement en considération de la terre qu’il tient de lui et. dont il reçoit Y investiture. Dès lors, il est seigneur sur sa terre et peut, à son tour, en investir des vassaux. Telle est cette grande hiérarchie des maîtres de la terre, qui s’étend depuis celui qui en est le souverain nominal jusqu'au serf qui la cultive.
Le vassal doit à son seigneur le service de l’twf , le service militaire ; il doit venir à son appel avec un certain nombre d’hommes proportionné à l’importance
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du fief. La durée de ce service est inégale, mais toujours limitée: soixante, quarante, vingt jours, tel est ordinairement ce court espace de temps, qui ne permet pas les grandes guerres. Il doit le service du plaids , ou l’assistance au seigneur dans sa cour de justice. Les possesseurs de fiefs sont jugés par leurs pairs , comme autrefois les hommes libres par l’assemblée des hommes libres. Si le seigneur refuse justice au vassal, le vassal en appelle au seigneur de son seigneur, et c’est ainsi que la royauté peut être invitée à intervenir dans les querelles des grands vassaux, et, plus tard, dans celles des seigneurs et des communes. Le vassal doit à son seigneur certains impôts: les aides , ou assistance pécuniaire au seigneur qui marie sa fille, qui arme son fils chevalier ou qui est mis à rançon par l’ennemi; les reliefs, sorte de droit de mutation auquel est soumis envers le seigneur le fief qui change de maître immédiat par héritage ou par aliénation. Le seigneur peut encore reprendre son fief par droit de déshérence, si le vassal meurt sans héritier, ou par confiscation , s’il a violé les obligations qu’il a contractées en faisant hommage, s’il a forfait. Le droit de garde assure au seigneur l’administration et le revenu du fief pendant la minorité du vassal. Il a aussi le droit de mariage sur les filles mineures du vassal décédé, et si l’héritière du fief refuse l’époux présenté par le seigneur, elle lui doit une somme d'argent. La possession d’un fief entraîne des droits aussi importants que ces divers devoirs : le droit de guerre privée, dont les formalités sont réglées par la coutume, sortes de duels entre les fiefs; le droit de rendre la justice
haute , basse ou moyenne , selon le privilège du tief. La haute justice donnait seule le droit de punir de mort. Opaque fief avait, d’ailleurs, ses lois particulières. En devenant territoriale, la législation s’est anéantie; il n’y a plus que des coutumes. Le droit de battre monnaie est encore un des attributs du seigneur féodal.
Cette organisation avait enlacé la société dans un vaste réseau de droits et de devoirs. Le nom de fief s’appliquait a toute chose susceptible d’être donnée, confiée au possédée. Quand le fils de Guillaume le Conquérant veut repasser la mer, un homme se présente qui lui dit que son père tenait en fief le droit de gouverner le vaisseau du roi. Mais le fief par excellence, c’est la terre. Avoir une terre ou tenir la terre d’uu autre en étant son homme, voilà les seules manières d'exister dans ce monde attaché au sol. Suzerain, vassal, vilain ou serf, il faut que tous aient un étroit rapport avec une localité quelconque. Est-il de bon lieu? de quel lieu est-il? voilà la question que fait la société féodale à chacun de ses membres, et malheur à qui n’y peut répondre! Si, dans un an et un jour, celui qui habite un autre lieu que celui de sa naissance ne s’est pas reconnu un seigneur, il paye une amende : c’est un aubain; s’il meurt sans laisser quatre deniers au baron du lieu, tout est au baron : c’est une aubaine. C’est saint Louis qui permit le premier à l’aubain de garantir son héritage par ce legs volontaire. En Flandre, l’aubain devient nécessairement serf du fief où il s’établit.
Serfs, vilains, tels sont ceux qui soutiennent de leur travail ce grand édifice, groupés en villages autour du
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château féodal, protégés, gouvernés, trop souvent opprimés par celui qui l’habite avec ses chevaliers et ses hommes d’armes. Le vilain cultive sa part du fief, paye la taille et la redevance à son seigneur et est soumis à sa juridiction ; mais c’est un fermier dont le loyer est fixé, qu’on ne peut arracher à la terre ni punir arbitrairement. Le serf appartient corps et biens au seigneur, qui ne répond de lui qu’à Dieu; mais, plus heureux que l’esclave antique, il a une famille, un foyer, et pour maître un homme qui ne le croit pas d’une espèce inférieure à la sienne, qui voit sur lui une trace du sang de Jésus-Christ, et qui, le retrouvant quelquefois sous l’habit du prêtre, est obligé de le respecter.
Ainsi se groupèrent les unes à côté des autres ces petites sociétés, formant par leur ensemble une nation, mais séparées par d’infranchissables limites. Chaque seigneur est maître dans son fief, chaque vassal dans sa terre, et cette indépendance presque absolue est la plus vive jouissance de cette race énergique qui en a reçu l’amour avec le sang. D’ailleurs, l’isolement rend cette liberté facile ; les communications sont rares, les grands événements ébranlent seuls par leur contrecoup ces parties si divisées, et l’effet en est passager. La vie du seigneur féodal se passe donc le plus souvent dans l’exercice paisible et incontesté de la toutepuissance. L’isolement resserre le faisceau de cette famille attachée à un château, et le besoin d’aimer s’ajoute, pour vivifier cette affection concentrée, à la nécessité d’être unis. L’orgueil féodal sera d’ailleurs sans bornes : n’avoir de maîtres qu’éloigné, ne se voir
point d’égal et être entouré de sujets, c’en est assez pour enfler jusqu’à la démence le cœur humain.
Mais cette réunion de sujets que le château féodal couvre de son ombre, s’animera peu à peu contre ses maîtres d’une haine inextinguible. Est-il besoin d’en chercher les causes et ne sont-elles pas dans la nature humaine? Si avilie, si abaissée qu’on la suppose par l’habitude ou par la crainte, elle ne se sent jamais faite pour une obéissance servile et pour un travail infructueux. Dans de grands Etats modernes, la seule idée qu’elles ne jouissent pas assez équitablement des fruits de leur travail a plus d’une fois soulevé, malgré l'égalité devant la loi et malgré le salaire, les classes inférieures de la nation. Quelle force devait acquérir ce sentiment de la justice naturelle blessée , dans ce monde féodal, où une seule famille, occupée de guerres ou de plaisirs, était maîtresse des cultivateurs du sol et jouissait du produit. Ce que le travail veuait de créer allait directement de la ferme laborieuse au château oisif. L’indignation, qu’accumulait dans les âmes la simplicité terrible de cette économie politique, devait éclater uu jour en sanglantes représailles. Si, dans nos sociétés civilisées, la nature humaine, indépendante en elle-même, se plie difficilement aux justes exigences de la loi, elle a toujours souffert impatiemment l’arbitraire. Qu’est-ce donc lorsque l’arbitraire, personnifié en un seul homme, est toujours présent à celui qu’il opprime; quand la main de l’homme s’étend visible et toutepuissante sur sou semblable, et qu’au ressentiment de la spoliation s’ajoute à tout moment la haine du pouvoir absolu? Un voisin pour maître, nul recours contre
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lui, en faut-il davantage pour soulever l’âme humaine? Qu'on ajoute les inévitables excès de la toute-puissance dans cet âge de fer, et parmi cette aristocratie de soldats, les caprices des âmes cruelles, certaines coutumes abominables, qui s’attaquent au cœur même de l’homme, et l’on comprendra comment le régime féodal a laissé dans l’esprit des peuples un si lugubre et si durable souvenir. La jacquerie en est sortie comme une production naturelle , et , bien qu’effacé de la terre, ce régime émeut encore l'imagination des fils de ceux qui l’ont supporté.
Deux choses devaient le détruire sans retour, le progrès de l’industrie dans les villes et les agrandissements du pouvoir royal. Pouvoir fictif alors, spirituel en quelque sorte, et par là même, plus capable de s’agrandir. Au milieu de cette organisation matérielle de la société féodale, la royauté s’appuie sur ce principe, qui lui fera recueillir une à une les dépouilles de la féodalité : « tout ce qui n’est pas local relève du pouvoir central. » C’est ainsi que la royauté protégera les aubains, et plus tard les communes, en un mot tout ce qui .peut se mettre en dehors du régime féodal ; et, comme dans ce régime, ni l’industrie, ni la loi, ni la famille, ni la patrie ne pouvaient vivre, il devait un jour se trouver lui-même en dehors de l’humanité.
Mais ce régime exercera longtemps la patience des peuples et c’est lui qui leur apprendra l’incomparable vertu de la résignation chrétienne. C’est aux douleurs sans remède du plus grand nombre que nous devons le développement de la puissance merveilleuse du christianisme pour adoucir tant de maux, par la ferme
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espérance d’un monde meilleur et, plus encore peutêtre, par l’indifférence pour les choses du monde et par le mépris de la vie. C’est à ces humbles soutiens de la société féodale, dont l’Église était le seul asile, alors même qu’elle appuyait leurs maîtres, que l’image de Jésus-Christ, accablé par les puissants du monde, dut apparaître plein d’un charme ineffable et d’une consolante douceur. Il fut patient, se réjouit de son humilité, de son indigence, de ses épreuves terribles •, qui ne serait heureux de souffrir comme lui, et dans la mesure des forces humaines, d’imiter sa patience? Imiter le Christ, voilà la maxime et l’idéal de ce temps de douleur et de foi. L 'Imitation de Jésus-Christ est le produit sublime de l’union monstrueuse du christianisme et de la féodalité.
H. Féodalité allemande. — Féodalité h-anealxe.
Ce système inique eut pourtant son âge de gloire. Il constitua l’Allemagne moderne, et, achevant l’œuvre de Charlemagne, assura contre les mouvements des Slaves et des tribus asiatiques les limites, tous les jours plus étendues, de l’Europe civilisée. Le premier roi de l’Allemagne, après le démembrement définitif de l’Empire carlovingien, est un descendant de Charlemagne, Arnulph. Il se prétend le suzerain de toutes les royautés nouvelles, sorties des débris de l’empire. Les rois de France, de Bourgogne, d’Arles et d’Italie lui prêtent hommage. Il donna le royaume de Lorraine à son fils, qui ne put s’y maintenir. Lui-même prit la couronne impériale en Italie. Il continua les guerres
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de Charlemagne, repoussant les Normands, convertissant la Bohême et résistant aux Hongrois, plus menaçants de jour en jour. Son fils, Louis l’Enfant, fut le dernier Carlovingien de Germanie. Après lui l’Allemagne austrasienne, la Franconie, et l’Allemagne, restée barbare, la Saxe, se disputent le droit d’élire un empereur. Donnera-t-on l’empire au nord ou au midi de l’Allemagne? au Saxon Othon ou au Franconien Conrad? Les Hongrois menaçaient le Midi et le Franconien fut nommé. La Lorraine ne voulait ni de l’un ni de l’autre et se donnait à la France. Conrad enleva l’Alsace, mais le duc de Saxe, à qui il voulait enlever la Thuringe, le battit à Ehresbourg. Ce fut pourtant ce Saxon que Conrad mourant désigna pour son successeur. Henri l’Oiseleur, fils d’Othon, est élu. Il arrête les Hongrois et les Slaves; il est vainqueur à Mersebourg; il fonde contre les .envahisseurs de l’empire les margraviats de Brandebourg, de la Misnie, du Sleswig, les places fortes de Quedlimbourg, de Meissen, de Mersebourg. C’est un Saxon qui hérite de la couronne du conquérant de la Saxe et qui défend après lui la civilisation.
Son fils Othon lui succède. Le Midi veut encore rejeter la domination des hommes du Nord, et est vaincu. La Lorraine, liguée avec le roi de France, est soumise; les Slaves de Bohème sont frappés d’un tribut et Othon va chercher en Italie la couronne impériale. Ce malheureux pays était déchiré par les discordes d’une foule de principautés indépendantes; ce sont des seigneurs féodaux, le duc de Frioul, le marquis d'Ivrée, le duc de Spolètc, les ducs de Bénévent, de
Salerne et de Capoue; des princes ecclésiastiques, le pape, l’archevêque de Milan, les évêques de Pavie, de Vérone et de Turin; enfin des villes libres, Venise, Gènes, Gaéte, Amalfi. Le trône d’Italie était resté vide depuis la mort de Béranger Ier. Béranger II voulait disposer de la main de sa veuve pour assurer son usurpation. Celle-ci appela Othon qui, tranquille du côté de l’Allemagne, n’avait pas besoin de ce prétexte pour ressaisir avec la couronne impériale, le gouvernement de l’Italie et de la papauté. Il réussit sans peine dans ce pays divisé, épouse Adélaïde et reçoit l’hommage de Béranger. L’invasion des Hongrois rappelle Othon en Allemagne. Il va les chercher aux portes d’Augsbourg. Une grande bataille, où il parut entouré de toutes les reliques de l’Allemagne, refoula les Hongrois dans le pays où ils restèrent fixés et fit d’Othon, dans l’enthousiasme de la chrétienté sauvée, un autre Charles Martel. Il repasse les Alpes, et se fait proclamer à Milan roi d’Italie, à Rome empereur. Ce glorieux héritier de Charlemagne confirma les donations faites au saint-siège et voulut, comme Charlemagne, dominer la papauté. C’était tâche facile; elle n’avait jamais été plus abaissée que dans les derniers désordres de l’Italie féodale. Othon obligea les Romains à n’élire de pape qu’en présence de ses envoyés. C’était nommer le pape lui-même. Maître absolu de la tiare pontificale, Othon dépose Jean XII qui ne reconquiert son siège que pour mourir assassiné. Il exile Benoît V avant qu’il ne soit sacré, nomme Jean XIII et le rétablit aussitôt que les Romains l’ont renversé. Les successeurs d’Othon usèrent de la même toute-puissance,
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et la papauté, introduite à un rang inférieur dans la hiérarchie féodale , devait se traîner ainsi dans la servitude, jusqu’à ce que le moine Hildebrand vint l’affranchir. Le nouveau Charlemagne eut comme le premier des rapports avec l’Orient. Il obtint pour son fils la main de la princesse Théophanie, qui apportait dans la maison de Saxe les droits méconnus de l’empire grec sur l’Italie méridionale. Othon mourut toutpuissant et le nom de Grand lui resta, en mémoire de cette glorieuse restauration de l’empire carlovingien.
A. sa mort, la Bavière se révolta ; son fils, Othon II, la soumit et réunit la Lorraine à l’empire; il tenta d’y joindre l’Italie grecque, et revint mourir à Rome sans avoir réussi. Il garda le nom de Sanguinaire pour avoir massacré les consuls de Rome. Il y avait dans cette ville une tendance continuelle à délivrer la papauté du joug impérial et à en faire un instrument d’indépendance. Othon III continua l’œuvre de ses aïeux ; imposant à Rome des papes vassaux de l’empire et les maintenant par la force. Le pape Jean XVI avait eu à se défendre contre la faction républicaine de Crescentius ; cette faction chassa Grégoire V, pape dévoué à l’empereur; Othon vint rétablir Grégoire, pendit Crescentius, épousa sa veuve et mourut empoisonné. Henri II, duc de Bavière , arrière-petit-fils de Henri l’Oiseleur, lui succède. Le siège pontifical est de plus en plus abaissé ; des papes et des anti-papes, sont chassés tour à tour par les Romains et par les Allemands, tandis que la féodalité laïque du nord de l’Italie, qui inquiétait l’empereur et qui avait proclamé roi le marquis d’Ivrée , voit s’élever tous les jours
l’aristocratie épiscopale, que les Allemands favorisent comme un appui contre la papauté.
La mort de Henri 11 fit tomber la couronne impériale dans la maison de Franconie, mais l'agrandissement de la puissance germanique n’en fut pas un instant interrompu ; l’opposition au pouvoir impérial passa du midi au nord, sans que ce pouvoir lui-même perdît rien de son énergie pour repousser les barbares ou pour dominer le saint-siège. Conrad le Salique franchit l’Elbe, réprima les Lutizes et leur imposa le christianime, fit reconnaître sa souveraineté au roi de Pologne et fit prisonnier le roi de Bohème, allié des ennemis de l’empire. En 1033, par le traité de Bâle imposé au roi d’Arles , il joignit à l’empire la Bourgogne helvétique. Cette année même, un pape de douze ans , Benoit IX, luttait dans Rome contre deux anti-papes. Tous trois se firent acheter leur abdication au profit de Grégoire VI. Tel était l’état du saintsiège, tandis qu'au nord de l’Italie, Conrad, soigneux gardien des intérêts de l’empire , intervenait en faveur des vassaux et des cités opprimés par l’aristocratie ecclésiastique. 11 rétablit l’équilibre par cet édit de 1037 qui, déclarant les fiefs héréditaires, irrévocables et relevant tous immédiatement de l’empire , constitua en Italie la féodalité la plus divisée qui fut jamais. Henri III jouit en paix du fruit des travaux accumulés de ses prédécesseurs. Tranquille en Allemagne, influent en Hongrie, tout-puissant en Italie, il nomme les évêques et les papes. Clément II , Damase II , Léon IX furent élevés par ses mains. Le trône de saint Pierre n’est plus qu’un fief de ce vaste empire
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qui embrasse les deux tiers de la mouarchie de Charlemagne.
Cette situation devait changer pour l’honneur de l’Eglise et pour l’avantage de la civilisation chrétienne. C’est de cette partie de l’Eglise restée jusqu’ici en dehors du monde et de la société féodale, des monastères, que viendra l’impulsion puissante qui doit ranimer la papauté et la remettre à la tète du mouvement général de l’Europe. Mais la prépondérance de la féodalité n’est encore menacée par personne. Nous venons de la voir victorieuse en Italie; nous allons suivre ses progrès et ses conquêtes en France, en Angleterre , dans les Deux-Siciles , et sa glorieuse expansion dans la chevalerie et dans les croisades.
Tandis que la féodalité allemande travaille à l’asservissement de l’Eglise, la nouvelle dynastie qui inaugure en France le régime féodal, est amie de l’Eglise et soumise à la papauté. Hugues Capet était le protecteur du pouvoir ecclésiastique. Son premier acte est de rétablir la liberté des élections dans les abbayes qui dépendent de lui. Un Carlovingien tente de reconquérir le trône; mais le clergé l’excommunie. Quoique soutenu par le Nord et par le Midi contre la France centrale que représente la dynastie nouvelle , Charles de Lorraine échoue et meurt prisonnier dans la tour d’Orléans. L’esprit indépendant de l’Aquitaine ne cherchait qu’un prétexte de séparation et de liberté; elle avait jadis repoussé les Carlovingiens , maintenant elle soutient Charles de Lorraine contre la maison de France, et après lui ses enfants. La Bretagne maintient aussi son indépendance.
L’an 1000 approchait; partout se multipliaient les légendes, les prophéties, les miracles; partout se répandait l’attente de la fin prochaine du monde. Tout favorisait cette croyance , et le vaste désordre qui régnait en Europe, et ces guerres locales qui la ravageaient, et l’abaissement de l’Église, et les épidémies terribles qui épouvantaient les populations décimées. Les esprits sont partout troublés; les troupes d’Othon l’abandonnent effrayées par des prodiges ; les chroniques nous montrent les monastères pleins d’apparitions et de mystérieuses terreurs , les églises assiégées d’innombrables pèlerins, les malades venant mourir sur les reliques des saints, et une famine générale s’étendant sur ces peuples désolés. La crainte du jugement de Dieu , si proche et si redoutable , fit réparer bien des injustices et entraîna les plus fermes à de pieuses faiblesses. On vit de superbes pécheurs se réconcilier avec le ciel ; les donations aux églises et aux couvents furent innombrables et aussi les affranchissements ; la terreur réveillait la conscience humaine et lui rappelait l’iniquité de la servitude. Les grands de la terre aspiraient à se décharger du gouvernement des hommes et à travailler en toute hâte à leur salut. Guillaume Longue-Épée de Normandie voulut s’enfermer à Jumièges ; l’abbé le renvoya gouverner son duché et protéger l’Église. Il fallut l’intervention du pape pour empêcher Hugues de Bourgogne de se faire moine , et l’empereur Henri II, réfugié dans le couvent de Verdun , n’en fut tiré que par la pieuse ruse de l’abbé, qui, ayant reçu son serment d’obéissance , lui ordonna , en vertu de son serment ,
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de retourner au gouvernement de ses peuples. Telles étaient les terreurs des hommes de ce temps; telle était la vivacité de leur foi , entretenue par les malheurs mêmes qui affligeaient alors l’humanité.
Cependant l’époque fatale s’acheva sans catastrophe sous le règne d’un saint, le roi Robert. C’était le plus doux et le plus pieux des hommes. « Il était lettré, dit , une chronique, philosophe et surtout excellent musicien. Il avait coutume de venir à Saint-Denis, revêtu de ses habits royaux et la couronne en tête, il y dirigeait le chœur à matines, à la messe. et à vêpres, et il chantait avec les moines. Aussi, comme il assiégeait certain château le jour de la fête de saint Hippolyte , pour qui il avait une dévotion particulière , il quitta le siège pour venir à l’église Saint-Denis diriger le chœur pendant la messe; et, tandis qu’il chantait, les murailles du château assiégé tombèrent subitement et l’armée du roi en prit possession , ce qu’il attribua aux mérites de saint Hippolyte. » Cependant Robert encourut les censures de l’Eglise en épousant Berthe, sa parente, veuve du comte de Blois et de Chartres. L’excommunication éloignait de lui amis et serviteurs; il se résigna donc à épouser Constance, fille du comte de Toulouse, véritable Xantippe de ce Socrate chrétien. Belle, impérieuse, mobile, Constance éprouva l’inaltérable patience du saint et redoubla ses mérites. Rien ne nous peint mieux les mœurs de ce temps que ces scènes familières où le roi se dépouille pour les pauvres , en cachant à Constance ses étranges aumônes. Tantôt il s’enferme avec un mendiant pour travailler avec lui à démonter l’argent dont sa femme
avait orné sa lance ; tantôt il dit à un pauvre qui dérobait la frange de son manteau : « Laisse le reste pour un autre. » Naïve charité, qui s’étendait jusqu’aux âmes. C’est lui qui faisait jurer ceux dont il recevait le serment sur une riche châsse , vide de reliques, afin d’éviter les parjures. Telle était la royauté sous le second des Capétiens.
L’an 1000 passa comme les autres, et aussitôt les % peuples semblèrent renaître, des églises s’élevèrent de toutes parts; les miracles, les apparitions continuèrent, mais ce fut pour. consoler et raffermir les esprits. Les pèlerinages deviennent plus lointains ; Jérusalem en est souvent le terme, et un siècle avant les croisades, uu pape français, Gerbert, écrit sur la terre sainte asservie une lettre entraînante. Mais la féodalité avait à s’établir fortement en Europe, avant de tenter de grandes entreprises. Autour de la maison de France, la maison de Blois et de Champagne, cellè d’Anjou, celle de Normandie devenaient tous les jours plus puissantes. Le roi Robert se sentit trop faible pour soutenir lTtalie qui l’appelait contre l’empereur Conrad. L’aide des Normands, qui pensaient bien conquérir pour eux-mêmes, donna la Bourgogne à la maison de France. Mais la Champagne, qui empiétait sur le royaume d’Arles et qui menaçait la Lorraine, repoussait bien loin l’autorité des Capétiens. La maison d’Anjou s’était agrandie sous cet énergique et bizarre Foulques Nerra, qui réprima si durement la révolte de son fils, qui dévastait les églises, brûlait sa femme et mêlait aux plus grands crimes de lointains pèlerinages qui finirent par le tuer de fatigue. Sous
le fils de Foulques, cette maison prit Tours; elle battit celle de Champagne, et, arrivant un jour au trône d’Angleterre , elle deviendra la rivale la plus redoutable pour la maison de France. L’Aquitaine était en dehors de ces mouvements intérieurs et gardait son indépendance, tandis que les ducs de Normandie soutenaient les Capétiens avec l’espoir de les remplacer.
# Les successeurs de Robert étaient étouffés au milieu de ces puissances rivales. Henri Ier n’intervenait que comme auxiliaire dans leurs querelles. Il épousa Anne de Russie , qui descendait par sa mère des empereurs de Constantinople. La France ne recueillit de cette alliance aucun avantage, mais de là vint le nom de Philippe pour plusieurs de ses rois. Le règne de Philippe Ier dura soixante ans , et de grandes choses furent accomplies autour de ce roi immobile. La conquête de l’Angleterre et des Deux-Siciles par les Normands , la première croisade, la lutte du sacerdoce et de l’empire ébranlèrent et renouvelèrent l’Europe, sans que la maison de France y fût pour rien. L’enlèvement de Bertrade , femme du duc d’Anjou , fut le seul acte de ce règne, et fit excommunier Philippe ai grand concile de Clermont; ce fut là toute la part qu’il prit à ce mouvement général de la chrétienté.
1U. Lu féodalité normande en Angleterre.
Ce furent ses vassaux de Normandie qui, portant la féodalité eu Angleterre, rattachèrent l’Angletterre à l’Europe, dont elle était à peu près séparée, malgré
sa conversion , depuis le départ des Romains. Sous Egbert le Grand, qui avait servi dans les armées de Charlemagne, les sept royaumes saxons furent réunis en un seul. La force que donna aux Saxons cette nouvelle unité suffit à peine pour repousser les continuelles attaques des pirates danois ou norvégiens. Après Egbert, le nord de l’Angleterre appartint aux nouveaux envahisseurs. Lettré, initié sur le continent aux traditions romaines, montrant à la fois un grand penchant au despotisme et un grand mépris pour sa race, le roi Alfred se trouva sans force contre l’effort continuel des Scandinaves, et leur abandonna son trône et son pays. Mais la race saxonne, retrempée par l’oppression, rappela son roi fugitif, repoussa au nord les envahisseurs et les contint au delà de la Lee et de la voie romaine qui allait de Douvres à Chester. Cette servitude passagère parut régénérer les Saxons. La division du pays en comtés et en petites communautés, solidaires des délits de leurs membres, l’administration de la justice par une sorte de jury, l’établissement d’une assemblée générale siégeant deux fois l’an, et la rédaction d’un code de lois, assurèrent la sécurité intérieure du pays et lui permirent de veiller à son indépendance. Cette prospérité se soutint sous Edouard l’Ancien et sous Athelstan, qui rétablit l’intégrité de l’ancienne domination saxonne. Cepenrien ne pouvait mettre un terme aux assauts répétés des pirates Scandinaves. Cette race énergique , ennemie du christianisme, méprisant par-dessus tout les barbares convertis, attirée par les riches rançons que lui payaient les rois du pays, irritée plutôt qu’effrayée
LA FÉODALITÉ
des complots et des massacres qu’on organisait contre elle , revenait sans cesse sur ses flottes nombreuses chercher fortune en Angleterre. Elle finit par s'y établir, et, à la mort du roi Edouard, le Danois Knut devint maître de tout le pays. Mais la civilisation saxonne gagna bientôt les conquérants. Leur roi épousa la veuve du roi saxon et gouverna comme Alfred le Grand j il fut ami du saint-siège et lui paya tribut. A sa mort, le nord et le midi de l’Angleterre furent un instant divisés entre ses deux fils. Celui dont la mère était Saxonne et qui gouvernait le sud du pays, devint maître, par la mort de son frère, de tout l’héritage paternel. L’influence saxonne reprit alors toute sa force, et ce fut un Saxon, Edouard le Confesseur, qui succéda au fils de Eutule, Danois. Mais ce roi saxon était Normand par sa mère, et c’était en Normandie que s’était écoulée son enfance. De là des liaisons qui précipitèrent les destinées du pays.
En effet, située à l’extrémité occidentale de l’Europe, l’Angleterre avait été jusqu’ alors comme assiégée par les influences contraires de la civilisation romaine et chrétienne et de la barbarie Scandinave. Chrétiens, et cependant séparés de Rome *, à demi civilisés, mais étrangers à la féodalité guerrière du continent et incapables de défendre leur pays, les Saxons n’appartenaient en réalité ni à l’un, ni à l’autre système, et devaient passer, selon le sort des combats, de l’indépendance politique et religieuse à l’organisation féodale et à l’unité catholique, des Danois aux Normands. lKgl ise, qui supportait le poids de la féodalité, devenait habile à en recueillir les avantages. Puissante sur
l’esprit des peuples, elle acquérait sur les affaires de ce monde une influence indirecte, mais efficace, par l’opinion manifestée de son premier pasteur. Ce devint donc une coutume dans la société féodale de l’invoquer en toute occasion et de rechercher son alliance. Dès lors le chemin de l’Eglise fut tracé; elle' n’eut qu’à prendre part aux luttes du monde féodal, en apportant son appui au parti qui servirait le mieux sa domination. De là un perpétuel échange de secours et de services. 11 n’était pas de promesses qu’un seigneur féodal ne fît à l’Eglise, point de privilèges qu’il ne fnt prêt à lui accorder, pour lui arracher contre ses ennemis ces excommunications , de plus en plus si puissantes, qui ébranlaient l’àme des peuples et qui leur faisaient tomber les armes des mains. Libre de toute passion, n’ayant jamais conclu d’alliance indissoluble, toujours prêt à tirer parti de toutes les victoires, le saint-siège pouvait élever, par les mains les plus diverses et par ies alliances les plus opposées, la fortune de l’Eglise ; et au moment même où les Normands allaient lui donner l’occasion d’appliquer cette politique sûre et féconde, le grand esprit du moine Hildebrand commençait à inspirer la papauté et à la guider vers la domiuation de l’Europe.
Attirés par Edouard le Confesseur, investis des plus hautes dignités du pays, les Normands excitèrent bientôt les alarmes de la race saxonne, qui avait tant de raisons de se défier des étrangers. Un grand parti se forma contre eux. Un pâtre saxon, élevé par des circonstances extraordinaires à la plus haute fortune, et en qui se personnifiait l’indépendance du pays, Godwin, dont
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les conseils étaient imposés au roi par l’opinion, finit par prévaloir et par chasser les Normands. Par une fatalité bien étrange , ce fut le fils de ce Godwin qui leur livra l’Angleterre. Guillaume le Bâtard était alors duc de Normandie. Il était fils du duc Robert et de la fille d’un tanneur de Falaise, que le duc avait aimée. L’aventureuse avidité de sa race était excitée en lui par l’exemple de la prodigieuse fortune de ces chevaliers normands qui venaient d’arracher l’Italie méridionale aux Grecs, aux Arabes et aux Lombards, et de fonder le royaume des Deux-Siciles. La Normandie ne pouvait guère gagner du côté de la France féodale, où chaque coin de cette terre divisée était bien occupé et bien défendu. Mais l’Angleterre était une autre Sicile, ouverte à l’invasion, à peine échappée aux Danois, déjà connue aux Normands amis, d’Edouard le Confesseur, et enfin, ce qui la livrait à qui voudrait s’en emparer, odieuse au saint-siège à qui elle refusait le tribut du denier de saint Pierre. Il ne fallait donc qu’un prétexte. Le duc normand n’était pas en peine de le trouver; son pays était déjà la patrie favorite des hommes de loi et des procès éternels. Ce fut une sorte d’action en recouvrement d’héritage qu’il intenta au successeur d’Edouard, et la conquête violente de l’Angleterre fut, pour ainsi dire, une saisie.
Harald, fils de Godwin, avait été jeté par une tempête sur les terres du comté de Ponthieu ; il se fit réclamer par le duc de Normandie, qui l’accueillit avec amitié , l’arma chevalier et l’emmena combattre avec lui les Bretons. Lorsqu’il eut ainsi enlacé son hôte, par ses bons offices, âil lui déclara que le roi Edouard,
au temps de son séjour en Normandie, avait promis, à lui Guillaume, de lui laisser après sa mort la couronne d’Angleterre. Le duc priait donc Harold de l’aider, à la mort d’Edouard, à recouvrer cet héritage, et lui en fit faire le serment, qu’Harold n’osa refuser. Il le prêta même volontiers, jurant sur une relique qui lui parut de peu d’importance. Mais une fois le serment prononcé, Guillaume fit lever le drap sur lequel reposait cette relique, et Harold vil avec terreur une grande cuve pleine de toutes les reliques de la Normandie. Ruse naïve, et pourtant efficace, et qui fait revivre à nos yeux cet âge étrange de perfidie et de crédulité.
Harold retourne en Angleterre, et, à la mort d’Edonard, il est élu roi par les Saxons, que le sang de Godwin rassurait contre l’étranger. Alors commencent les sommations de Guillaume , calmes et précises, Harold se refusa à tout accommodement au nom de son peuple. Guillaume comptait sur cette résistance, et en appela aussitôt à Rome, promettant de rendre au saint-siège sa suprématie sur l’Eglise saxonne et le tribut du denier de saint Pierre. L’Angleterre fut sollennellement adjugée par le pape au duc normand ; Guillaume reçut, avec un étendard béni, un cheveu de saint Pierre enchâssé dans un diamant. Ce fut dès lors une sorte de croisade. Des aventuriers de tout pays accoururent à Saint-Valéry, où se rassemblait cette armée de laquelle devait sortir l’aristocratie de l’Angleterre féodale.
Les Bretons inquiétaient alors la Normandie, et les amis de Guillaume le dissuadaient de se charger à la
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fois de tant de guerres; mais la mort du due de Bretagne, si opportune qu’il passa pour avoir été empoisonné par Guillaume, délivra la Normandie d’inquiétude, et tous les yeux furent tournés vers l’Angleterre : celle-ci devait tomber d’un seul coup. Guillaume débarqua sans obstacles à Hastings, pendant que Harold était allé dans le Nord, où il écrasa les Danois qui le menaçaient d’une invasion. Le roi saxon, vainqueur, revient en toute hâte et retranche son armée, quatre fois moins forte que l’armée normande ; celle-ci passa „ en prières la nuit qui précéda la bataille ; les Saxons buvaient et chantaient; leurs graudes haches, vigoureusement maniées, les rendirent invincibles tant qu’ils restèrent dans leurs retranchements ; une fuite simulée les en fit sortir, les livra sans défense à la pesante cavalerie normande , et l’Angleterre fut perdue pour leur race. Harold et ses frères avaient péri dans le combat. L’étendard saxon fut arraché et remplacé par celui du pape; c’était l’Eglise qui prenait possession de l’Angleterre.
C’était aussi la féodalité : elle arrivait tout armée, tout organisée sur la flotte normande, et Guillaume passa sa vie à la constituer. Pendant que le clergé saxon était dépouillé et remplacé par les clercs venus de Normandie, pendant que le légiste Lanfranc s’asseyait sur le siège de Cantorbéry, devenu une primatie toutepuissante sur les évêchés de l’Angleterre, pendant que les moines, livrés à des abbés normands, étaient soumis par la famine, les chefs et les soldats de l’armée conquérante entraient en possession des terres et des habitations des vaincus. Ils épousaient leurs veuves
et recueillaient leur héritage: tous étaient pourvus selon leurs grades et leur services, et les moindres d’entre eux se trouvaient portés tout à coup à un rang élevé par l’abaissement général de la race saxonne.
Ni les révoltes des Gallois, ni les troubles de Londres , ni les démêlés qui rappelèrent plusieurs fois Guillaume sur le continent, ni l’appui des Danois prêté aux Saxons du Nord révoltés, ni la formation d’un camp de refuge où l'élite de la race vaincue continuait la résistance, rien enfin ne put sérieusement ébranler le roi qu’avait couronné la conquête. Mêlant les fausses promesses aux rigueurs opportunes , Guillaume triompha de tout, et tout lui servit de prétexte pour étendre et pour enraciner la domination des vainqueurs. Il avançait dans le pays, partageant méthodiquement les terres à ses compagnons, et tenant un compte exact de tout ce qu’il donnait. Toute résistance commune était devenue impossible ; la lutte se continua par les meurtres et par les pillages locaux des Saxons dépossédés, errant dans le pays; bientôt même, en déclarant les habitants des cantons solidairement responsables de la vie des conquérants, le roi normand rendit ces dernières représailles impossibles.
Quand la spoliation fut complète, un vaste cadastre, établi en six années, la régularisa et la rendit éternelle. Cette enquête générale se fonda sur la déclaration obligatoire de tous les propriétaires, à qui l’on demandait l’origine et la valeur de leur propriété. Les empiétements des conquérants les uns sur les autres, ou sur le domaine royal, furent réprimés. Nul autre titre à la possession de la terre ne fut reconnu que la
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donation royale et toute propriété légale data de la conquête. Ainsi fut rédigé ce grand livre que les Saxons appelèrent Doom sday book , ou Livre du jugement dernier, parce qn’il consacrait leur expropriation définitive. Ainsi fut constituée d’un seul coup , par la possession incontestée de la terre, la féodalité anglaise, composée des lieutenants et des soldats du roi, aussi disciplinée que celle du continent était indisciplinable, rattachée au suzerain par un serment direct à tous les degrés, et n’olTrant aucun rival dangereux à une royauté qui possédait la plus large part du territoire. Seule imposable, privée de toute garantie, livrée à tous les genres d’oppression, la race Saxonne portera longtemps tout le poids de cette formidable puissance, que ses possessions continentales vont élever si haut; mais quand les traces de la conquête seront effacées, quand de grandes guerres auront uni sur les mêmes champs de bataille l’aristocratie normande et le peuple saxon ; enfin quand cette féodalité, effrayée du despotisme royal, s’appuiera pour le tempérer sur la race qu’elle a jadis vaincue, alors sera fondée, par la communauté d’intérêts et de garanties, une des plus grandes nations qui aient jamais pris part au gouvernement du monde.