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IV. La féodalité normande en Italie

Cette race normande que le saint-siège avait lancée sur l’Angleterre était déjà l’appui de l’Église en Italie. Le midi de cette malheureuse contrée, séparée

de la puissance germanique par les États de l’Église, avait été morcelé entre quelques principautés lombardes, quelques villes libres, et les misérables restes de la domination grecque. Maîtres de la Sicile et de Malte, les Sarrasins désolaient les côtes de l’Italie et mettaient les ports à rançon. Ce fut en 1006 que quarante chevaliers normands, revenant de Palestine, se trouvèrent à Salerne en même temps que les Sarrasins. Ils encouragèrent les habitants, et se mettant à leur tête, rejetèrent les pirates à la mer. Des aventuriers normands vinrent bientôt les rejoindre, et les possessions grecques furent attaquées avec l’aide de l’empereur Henri II, qui reçut l’hommage des nouveaux conquérants; mais l’Allemagne était trop loin pour leur être d’un grand secours, et ce secours même était un danger. Abandonnés à eux-mêmes, les Normands s’emparèrent d’Aversa, près de Naples, et en firent le rendez-vous de tous les aventuriers de leur race. Les deux fils aînés de Tancrède de Hauteville leur arrivèrent, et tous se mirent au service d’un gouverneur grec qui voulait arracher la Sicile aux Sarrasins. Les Sarrasins furent battus. La Sicile était presque entièrement soumise, lorsque les Normands, frustrés de leur part du butin, repassèrent la mer, envahirent la Pouille, battirent une grande armée grecque, et en trois ans soumirent le pays, sauf quatre villes maritimes. Aussitôt l’organisation féodale commença ; douze comtés furent créés; la ville de Melfi resta le siège des comtes confédérés; Guillaume Bras-de-Fer, l’im des deux fils de Tancrède, exerça une sorte de suprématie sur ses compagnons. Il était mort lorsque

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les Grecs, songeant à recouvrer l’Italie méridionale, s’allièrent au pape Léon IX, et préludèrent par des assassinats à l'expulsion des Normands ; mais ce pape vit son armée de mercenaires mise en pleine déroute par cette race belliqueuse; et concevant dès-lors l’idée de l’attacher au saint-siège, il accepta l’hommage des Normands, leur donnant l’investiture de tout ce qu’ils avaient pris et de tout ce qu’ils pourraient prendre.

Leur conquête allait rapidement s’agrandir. L'aîné des fils du second mariage de Tancrède de Hauteville, Robert, arrivé en Italie avec quelques aventuriers, se fit proclamer comte d’Apulie, au détriment des fils de ses frères aînés. Ce héros de la conquête normande joignait à l’esprit rusé de sa race le plus brillant courage et une force de corps singulière ; c’était un parfait chevalier dans l’action, et dans l’intrigue un redoutable diplomate. On l’avait surnommé Guiscard ou l’Avisé, et il mérita son surnom en gagnant le pape Nicolas II, à qui les Grecs avaient persuadé d’excommunier le Normand. Ce même pape reconnut Robert comme duc d’Apulie par la grâce de Dieu et de saint Pierre, et comme futur duc des deux Calabres et de la Sicile. De son côté, Robert devint l’allié du saintsiège et le tributaire de l’Eglise. Il acheva laborieusement la conquête du midi de l’Italie, et y forma cet Etat qui devint un jour le royaume de Naples : il se composait alors des provinces grecques, de la Calabre et de la Pouille, de la principauté lombarde de Salerne, de la florissante république d’Amalfi, et de plusieurs parties du duché de Bénévent. Les Normands d’Aversa soumirent et conservèrent Capoue. En même

temps Robert Guiscard s’affermissait par des sentences rigoureuses contre l’esprit indépendant des grands vassaux de la première conquête.

La soumission de la Sicile fut l’œuvre de son plus jeune frère, Roger. Aventurier comme ses aînés, plus pauvre encore, et vivant de brigandage, il fut mis, par les succès de Robert Guiscard, en état de tenter plus noblement la fortune. La Sicile était au pouvoir des Sarrasins; les secours fréquents de l’Afrique les aidaient à repousser l’invasion chrétienne, et iis soutinrent pendant trente années l’effort des aventuriers normands , qui ignoraient l’art des sièges , et qui ne savaient vaincre qu’en rase campagne. Palerme résista cinq mois aux Normands, mais la capitulation de Palerme fut celle de la Sicile entière. Les quelques villes qui résistaient encore tombèrent en peu d’années, et Roger, devenu grand comte de Sicile, montra des qualités inattendues pour le gouvernement. Les vaincus gardèrent leur liberté religieuse, et tournant habilement la grande question qui agitait déjà l’Europe féodale, Roger obtint du pape pour lui et pour ses descendants le titre de légat du saint-siège en Sicile, c’est-à-dire le droit d’investir les évêques.

Cependant Robert Guiscard ne pouvait rester paisible maître de l’Italie méridionale; il entreprit de poursuivre en Orient les Grecs qu’il avait chassés de l’Italie. Profitant des révolutions de palais qui agitaient alors Constantinople, il suscita un prétendant à l’empire et réunit avec peine, parmi les populations diverses de son Etat, une armée de trente mille hommes, dont treize cents Normands faisaient toute

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la force. Une tempête avait presque ruiné son expédition, et un échec prolongé devant Durazzo achevait de la dissoudre, lorsque l’empereur Alexis vint offrir à Robert, en lui livrant bataille, un moyen assuré de salut. Par une étrange rencontre, la force de la nombreuse armée grecque consistait uniquement dans un corps de Saxons au service de l’empereur qu’on appelait la garde Varangienne. La lance normande et la hache saxonne , qui s’étaient si récemment mesurées dans les plaines d’Hastings, se retrouvaient en présence sous les murs de Durazzo. La fortune fut encore une fois contraire à cette race malheureuse, et Robert Guiscard frit sauvé par une complète victoire. Durazzo tomba et Constantinople fut menacée.

Une diversion inattendue délivra Constantinople de ce péril. La lutte de l’empire allemand contre la papauté était commencée et Henri IV assiégeait Rome. Le pape appelait ses alliés naturels, et Robert, laissant son armée à son fils Bohémond, s’embarqua seul pour l’Italie. Il travailla d’abord à réprimer les révoltes de ses barons, tandis que le pape était resserré par les Allemands dans le château Saint-Ange. Robert partit pourtant avec son armée, et son approche suffit pour chasser l’empereur de Rome. Mais le parti impérial souleva la ville contre les Normands. Alors commencèrent des scènes de massacre, de pillage et d’incendie, qui rendirent impossible au pape et à ses barbares alliés, parmi lesquels était un corps nombreux de Sarrasins, le séjour de Rome. A peine de retour dans ses Etats, Robert reprit ses desseins contre l’empire grec , que son fils Bohémond avait abandonné.

Robert avait déjà battu la puissante marine des Vénitiens alliés aux Grecs , et son armée allait traverser l'Archipel, lorsqu’il mourut à Céphalonie. A soixante et dix ans il s’éteignait, dans la plus haute fortune , •après cette vie active et aventureuse dont cette étrange époque nous offre seule des exemples.

Son fils Boliémond fut écarté du pouvoir par sa belle-mère, et Roger Bursa fut l’obscur héritier du grand Robert. Guillaume, son fils, lui succéda et mourut bientôt. Alors paraît Roger, le grand comte de Sicile. Il débarque à Salerne, se fait reconnaître héritier de son frère, Robert Guiscard, et proclamer duc de la Pouille. Le pape lui dispute alors l’Italie méridionale comme fief du saint-siège. Fidèle aux traditions dq sa race, Roger bat les troupes du pape et devenant son allié, obtient de lui l’investiture. Un anti pape, Anaclet, fit Roger roi : il fut couronné à Palerme. Mais la chute d’Anaclet faillit l’entraîner. Innocent II excommunia Roger, l’empereur d’Allemagne, les Pisans s’unirent contre le Normand, qui fut chassé d’Italie, tandis qu’on nommait un nouveau duc de la Pouille. Les querelles renaissantes de l’empire et de la papauté, la mort d’Anaclet, rouvrirent bientôt l’Italie à Roger. Innocent entreprit enfin de l’en chasser lui-même et s’avança jusqu’à San-Germano avec une armée. Le Normand battit le pape, le fit du même coup son prisonnier et son allié, et comme Léon IX, Innocent II consacra la domination normande, qui devait devenir encore l’appui de la papauté. L’investiture de Roger fut confirmée, et le nouveau roi, naguère d’ennemi du pape, alla purifier

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ses armes dans une croisade contre les Sarrasins d’Afrique.

C’est ainsi que fut définitivement fondé ce royaume des Deux-Siciles, brillante création de la féodalité conquérante , et surtout de cet aventureux héroïsme qui avait trouvé son expression et sa règle dans les lois de la chevalerie. C’est encore la chevalerie, personnifiée en quelques personnages restés célèbres, qui, dans le même temps, dispute pied à pied l’Espagne aux musulmans. Grâce à cet esprit chevaleresque qui faisait d’une guerre continuelle le plus rigoureux des devoirs et le plus noble des plaisirs, les petites principautés chrétiennes, resserrées au ixe siècle dans le nord de l’Espagne et presque écrasées au x* par la grandeur éphémère du califat de Cordoue, se sont agrandies au xi', et étendues, vers la fin de ce siècle, jusqu’au cœur de la Péninsule. Unis au saint-siège par l’adoption du rituel romain, les chrétiens du nord de l'Espagne avaient repris cette marche lente et sûre vers le midi, qui devait tôt ou tard rejeter en Afrique les maîtres dégénérés du pays. Un seigneur delà maisofi de France s’était emparé de Porto-Calle, à l’embouchure du Douro, et sa conquête devint le comté de Portugal. Le roi d’Aragon emporta Saragosse, et le Cid Rodrigue de Bivar, s’emparant de Valence après une suite de victoires, unit si étroitement le souvenir de l’affranchissement de l’Espagne à la gloire de la chevalerie, que l’honneur de l’expulsion des Maures resta tout entier, dans la tradition populaire, à ce type impérissable du parfait chevalier.

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